La querelle du ménage – 2. La pointeuse d’EDT et ses réglages

La querelle du ménage – 2. La pointeuse d’EDT et ses réglages

Une autre enquête épisodique, menée depuis 1966, supplée quelques-unes des faiblesses d’Erfi, non sans soulever d’autres questions. L’Enquête Emploi du temps (« EDT »)[1] de l’Insee menée en 2009-2010 livre, elle, des durées brutes dans l’évaluation des « temps sociaux quotidiens ».

La population de référence d’EDT est toutefois bien différente de celle d’Erfi : limitée aux femmes et hommes de 15 à 60 ans, hors étudiants et retraités, elle inclut les personnes vivant seules et les familles monoparentales (ce qui constitue un biais structurel de nature à fausser en partie l’interprétation de certains résultats., puisque les familles monoparentales avec enfants concernent principalement les femmes).

Comme l’indique le concept de « temps sociaux quotidiens », EDT n’est pas centrée sur le seul temps domestique et dépend moins, dans ses évaluations, du regard des acteurs sur eux-mêmes, ce qui tend à la rendre plus robuste qu’Erfi, tout en visant à plus de précision dans la décomposition de la partie « temps domestique » (où la nomenclature distingue une quarantaine de postes). Toutefois, l’affirmation que le recours au « carnet » permet d’« évaluer objectivement le temps passé aux tâches domestiques car il n’est pas demandé à la personne d’estimer cette durée elle-même »[2]n’emporte pas tout-à-fait la conviction. La fiche technique d’EDT indique que « les carnets journaliers sont remplis manuellement par les enquêtés et saisis par les enquêteurs ». Le calcul des durées résulte certes de l’application par l’enquêteur d’une grille d’analyse au contenu des « carnets », mais le détail des activités et leur contexte tels que l’y consignent les enquêtés laissent ouverte la possibilité de biais indétectables par la grille de l’analyste. Hommes et femmes ont-ils le même type d’aptitude à cette revue de détail en continu « selon un pas de dix minutes » ? La même manière de la traduire en mots ? Rien n’est moins sûr.

Dans le même ordre d’idée, les attendus méthodologiques d’EDT excluent – comment faire autrement – la prise en compte du fait qu’à vingt-cinq ans d’intervalle, entre 1986 et 2011, ce ne sont pas les mêmes femmes ni les mêmes hommes qui répondent. Or tant à la maison qu’au travail, avec l’évolution des niveaux scolaires et des perspectives de travail, la description « objective » de leurs activités ne peut éviter de se ressentir des effets d’une période de changement sociaux accélérés[3]. Les effets générationnels ne doivent pas être surestimés, mais pas non plus négligés. S’ils exercent souvent un effet moindre qu’attendu sur les pratiques, ils agissent plus puissamment sur les représentations que les acteurs se font des leurs.

“EDT”, questions tues et leçons refoulées

Dans ses grandes lignes, L’Enquête Emploi du temps fait état d’une tendance à la baisse du « temps domestique » de 25 % (de cinq à quatre heures) pour les femmes entre 1986 et 2010, et d’une stabilité du temps domestique masculin (voisin de deux heures dix).  Ce constat donne beaucoup moins lieu à commentaires sur le thème du moindre investissement féminin que sur celui de l’investissement jugé toujours insuffisant des hommes. Voyons plus en détail.

Stable pour les hommes, Le temps domestique n’a pas non plus évolué dans la période considérée pour les femmes ayant plus de deux enfants dont un de moins de trois ans : chez les jeunes mères, dont bon nombre connaissent une interruption provisoire de carrière, cette stabilité n’est pas inattendue d’une génération à l’autre (elles sont les plus exposées, ou les plus enclines, au « sacrifice » total ou partiel de leur activité professionnelle), même si elle dissimule vraisemblablement des évolutions dont les effets s’annulent (liées justement à leurs taux d’activité et de sortie définitive ou provisoire du marché de l’emploi dans la dernière période néonatale…).

Mais qu’en est-il de l’évolution (– 25 %) qu’ont connue les autres femmes, rapportée à la stabilité du temps domestique masculin ? Il faut une myopie bien partisane pour écarter sans examen la possibilité qu’une part de ce qui était décrit comme des « tâches » aurait pu s’interpréter aussi comme des activités de semi-loisir, dont l’élévation continue du taux d’activité féminin a accentué la résorption. Les femmes moins chargées d’enfants, surtout de jeunes enfants (c’est-à-dire celles qui n’en ont aucun ou qui ont un ou deux enfants déjà relativement autonomes), consacrent en effet davantage de temps à leur vie professionnelle (et à des activités extraprofessionnelles hors domicile). Or comme l’indique l’Insee, « il n’y a pas [eu] d’évolution marquante dans le recours aux services marchands » pour suppléer le travail domestique, et seul le poste « préparation des repas » a connu, avec la banalisation du micro-onde au cours de la période considérée, un gain de productivité imputable à un facteur exogène[4].

Qu’en conclure ? Soit les intérieurs (et les enfants) sont de plus en plus négligés, soit le « travail domestique » a gagné en productivité par la seule organisation de celles et ceux qui l’effectuent (indépendamment, donc, de facteurs techniques). Le second terme de l’alternative, hautement plus vraisemblable, inclut l’effet d’une surévaluation des budgets temps alloués aux diverses « tâches », résultant d’une affectation à ces tâches d’un temps de présence domestique inoccupée. Rien dans les considérations méthodologiques d’ERT ne garantit les résultats contre un biais d’enquête majeur : le temps passé à la maison ne se laisse pas apprécier comme celui passé à l’usine ou au bureau. Il n’est pas réductible à une définition en droit (temps de présence = temps de travail) ; il a une part d’indécision résultant de ce qu’il n’est pas organisationnellement contraint. En outre, ce n’est pas seulement peu désirable de dire ou d’écrire, dans le cadre de l’enquête, qu’on ne fait rien, c’est aussi malcommode…

Si le « travail domestique » présente une telle variabilité productive, la « seconde journée » que met en avant la vulgate féministe est elle aussi un objet pour le moins indécis. Nul doute qu’elle soit souvent éprouvante pour beaucoup de femmes actives des milieux populaires ; peu de chance qu’elle se compare pour autant avec les réquisitions productivistes du travail salarié : la « deuxième journée » n’est pas un double de l’autre.

Et pour cette raison, dans le total « travail professionnel plus travail domestique », la charge de chaque heure de travail domestique pèse proportionnellement davantage sur celui des conjoints qui est le plus accaparé par son travail professionnel, soit en général sur l’homme : le temps de travail professionnel moyen quotidien de la population masculine EDT (2010) varie entre cinq et six heures, celui de leur temps de travail domestique entre deux et trois heures trente ; à l’inverse, le temps de travail professionnel moyen quotidien de la population féminine correspondante varie entre une et quatre heures. On ne peut tirer de ces moyennes aucune démonstration empirique quant au nombre réel de personnes qui subissent plus que d’autres les effets de la « double journée ». Mais comme on va le voir, elles rendent improbable que cette population soit en proportion massivement féminine.

Double journée, une balance défavorable aux hommes

Dans les familles avec un enfant, le total « profession plus maison » est similaire chez les femmes et les hommes. La présence d’un enfant réduit la part du travail professionnel contraint chez les femmes, mais elle porte leur total « métier plus maison » au-dessus[5] de celui des hommes, avec une répartition moitié-moitié pour les femmes et trois-quarts-un-quart pour les hommes. Cette disparité interne s’accentue avec le nombre d’enfants, mais seulement s’il y en a au moins un très jeune.

Dans les couples sans enfants, en revanche, la comparaison fait apparaître une situation largement défavorable aux hommes : l’écart de charge de travail professionnel entre les femmes vivant seules (4h19) et les hommes seuls (4h54) s’est accentué fortement, puisque les femmes ne travaillent plus que 3h32, tandis que les hommes en sont à 5h26. Mais alors que les trois quarts d’heures féminins retranchés du budget temps professionnel se retrouvent ajoutés au budget temps tâches domestiques, le budget temps domestique des hommes ne diminue en rien des trois quarts d’heure supplémentaires qu’ils paraissent[6] pourtant avoir consacré à leur travail professionnel ; il augmente même lui aussi, de quelques minutes (2h7 au lieu de 2 h). On devine ici le poids des stratégies conjugales ascendantes déployées par les femmes : dans ses résultats, l’enquête Emploi du temps intègre l’effet exercé par celles des femmes qui suscitent et exploitent l’opportunité qu’une mise en couple avantageuse (hypergamie) leur offre de travailler un peu moins à plus du tout.

Dans la synthèse que l’Insee a consacrée à la question domestique sur la base des données d’EDT ilobserve une moindre augmentation du temps professionnel des femmes dans les années 2000, par rapport aux années 80 et 90. L’auteur remarque à juste titre que « la mise en place des politiques de réduction du temps de travail depuis 1998 a été contrebalancée à la fois par la hausse du taux d’emploi des femmes (57 % en 2010 contre 51 % en 1999 et en 1986) et par l’augmentation de la durée horaire moyenne des emplois à temps partiel (plus 2 h 30 par semaine en moyenne en onze ans) »[7].

La note de l’Insee passe sur le fait que ces deux phénomènes qui se « contrebalancent » statistiquement n’affectent pas les mêmes populations. D’une part, le temps partiel est proportionnellement deux fois plus fréquent dans les classes populaires, et il y serait subi dans une proportion de deux sur trois parmi les travailleuses sans diplôme de 20 à 40 ans[8] ; d’autre part l’aménagement de la réduction du temps de travail (ARTT) complète et multiplie les opportunités de temps partiel choisi dans les classes moyennes. Entre 2003 et 2011 la proportion de temps partiel parmi les femmes actives a crû de 0,3 point, mais elle a augmenté dix fois plus tant chez les non-diplômées du bas de l’échelle salariale que chez les bac+2 et plus.

Pour les employées de commerce à temps partiel subi, l’augmentation du temps de travail représente une amélioration de leur situation ; l’attention portée à la question a conduit les employeurs de la grande distribution à limiter les excès des contrats à horaires éclatés pour un total d’heures dérisoire. Mais la plupart des contrats y restent inférieurs aux 35 ou 39 heures légales de référence[9].

Pour les employées de banque et surtout pour les professions intermédiaires à large autonomie et les cadrettes, c’est la réduction du temps de travail qui améliore la situation.

Or si ces deux effets, imputables aux politiques mises en œuvre par la « gauche plurielle » de Lionel Jospin entre 1997 et 2002, sont l’un et l’autre heureux, le second a son revers : les « lois Aubry » ont été en France l’étape majeure de la rupture de la gauche de gouvernement d’avec les classes populaires, pour qui elles ont signifié gel des salaires, productivité à tout crin, contrôle horaire renforcé, etc. Le discours sur la réduction de temps de travail, porté entre autres par les courants féministes, a été mis en actes avec les seuls attendus du féminisme, idéologie de classes diplômées. La montée au premier plan des préoccupations, de la compatibilité organisée entre vie familiale et vie professionnelle n’a en pratique facilité la vie qu’aux cadrettes . Elle a fait des « trente-cinq heures » une grande heure non pas du mouvement ouvrier, mais du féminisme managérial. Les privilèges du « régime cadre » (ARTT en jours, grande liberté de choix des jours, possibilité – jusqu’en 2008 – d’y renoncer moyennant surcroît de salaire…) ont entretenu la solidarité des personnels d’encadrement avec les directions, en s’appuyant sur le noyau dur des représentations collectives consensuelles (soit les plus idéologisées), à savoir les moyens pratiques de « l’égalité au travail »[10]. En dépit d’un feu de critique incessant sur les conséquences économiques des trente-cinq heures (entretenu à tort ou à raison dix ans durant alors qu’elle est aux affaires), la droite ne se résoudra pas ensuite à effacer ce qu’il y a de plus visible dans les lois Aubry, tout en « écornant » le reste, c’est-à-dire en durcissant encore, au détriment des ouvriers et employées de manutention, les contreparties productives et disciplinaires à ce confort dont eux pourtant ne jouissent pas (RTT en heures incontrôlable par eux[11], organisation du temps de toute façon à la discrétion de l’employeur, etc.). La connivence des élites politiques avec les élites économiques, transcendant la fracture droite-gauche,  n’aura pas connu de faille, en dépit d’un climat politique d’une virulence souvent exacerbée durant la période, sur maints sujets. Le féminisme est le ciment de cette connivence.

Incommensurable productivité domestique ?

Dans son tableau 2, la synthèse Insee d’EDT montre que dans les familles monoparentales – c’est-à-dire maternelles –, les femmes ont un temps de travail domestique inférieur (d’un quart d’heure quotidien ou plus) à celui des femmes en couple[12]. Et le temps de travail domestique n’est, chez ces mêmes femmes, que d’une ou deux minutes plus élevé (sur un petit quart d’heure) pour un poste ménager réputé masculin comme le bricolage. Faut-il en conclure que les tâches ménagères effectuées par les hommes en couple sont superfétatoires, ou qu’une part des tâches qu’effectuent les femmes en couple sont évitables, ou encore que la solitude parentale conduit à un gain de productivité du travail domestique pouvant avoisiner 40 %[13] ?

L’enquête EDT montre aussi que les femmes qui élèvent seules des enfants de trois ans et plus ne consacrent pas plus de temps aux tâches domestiques que celles qui vivent en couple[14], mais à l’inverse vingt à quarante-cinq minutes quotidiennes de moins : soit 3 heures 45, au lieu de 4 heures 5 à 4 heures 32 (selon le nombre d’enfants), ou au lieu de 6 heures 15 à 6 heures 57 si l’on additionne au temps de travail domestique des femmes en couple celui de leur compagnon.

En prenant pour référence le temps de travail domestique monoparental, les féministes pourront trouver dans cette observation une occasion de gémir sur la condition des mères de famille en couple, qui non seulement ne travaillent pas moins à la maison mais y travaillent plus. On y verra plutôt, nonobstant les différences de conditions et d’obligations ménagères dues à la taille du logement, un effet de l’écart d’activité professionnelle entre les mères isolées et les autres, qui conduit les premières à réduire les occupations domestiques de semi-loisir auxquelles s’adonnent les secondes et que l’enquête assimile à des tâches contraintes. Mais à ce stade, la réflexion perd toute pertinence sans prise en considération de la CSP, du niveau de revenu et de la possibilité pour des célibataires CSP+ avec enfant de sous-traiter l’intendance domestique à des employés de maison…

Tenue de soirées

Dans l’analyse séquentielle menée par Laurent Lesnard et Thibaut de Saint Pol[15] sur la base des données EDT, un fait remarquable apparaît : des X types de soirées résultant de l’analyse, un seul est qualifié par les auteurs de typiquement féminin. Or il ne représente qu’une proportion très minoritaire par la fréquence attachée aux séquences. Il ne s’agit évidemment pas de dire que le travail domestique féminin est absent des autres séquences, mais de remarquer que le supposé asservissement spécifique des femmes aux tâches domestiques ne se confirme pas, parmi les couples étudiés, sous la forme d’une altération spécifique massive des emplois du temps. L’étude porte pourtant sur les soirées, c’est-à-dire sur le moment de la journée où les femmes, en particulier si elles sont mères, sont les plus exposées à la contrainte de la « deuxième journée ». Or le fait massif qui ressort de l’analyse séquentielle est que les tâches comme les modalités de la consommation du repas s’organisent autour de la télévision, pour les femmes comme pour les hommes, même dans les familles avec enfants et quel que soit leur nombre. Comme le montre Michel Demurget, il y a longtemps que la garde cathodique des enfants a « émancipé » les parents de leurs responsabilités[16]. L’autre fait, ironique, c’est que l’éclairage par l’analyse séquentielle des mêmes données suffit[17] à dissiper les pseudo-évidences de la lecture féministe d’EDT.

Corvées sans critère

Un œil sur le fourneau, un autre sur le feuilleton ? L’omniprésence des écrans dans les foyers et leur rôle nous ramènent à la nature des occupations domestiques. EDT ne cherche pas à faire le partage entre tâches corvées et travaux de loisir à certaines lignes de sa nomenclature. Certes, une enquête emploi du temps découpe et décompte… le temps. Rien que de bien normal. Mais dès lors qu’EDT comme Erfi font le mauvais et le beau temps dans l’appréciation des « tâches domestiques », il est permis de trouver la perspective un peu courte. L’apriori qui la sous-tend ignore en effet ce dont l’ignorance vaudrait à toute approche des « tâches professionnelles » d’être tenue pour bien légère : la pénibilité. Là, EDT s’en remet à l’appréciation subjective des acteurs (« Part des personnes jugeant une activité domestique comme une corvée selon le sexe »), ce qui n’est pas négligeable mais pas suffisant non plus, d’autant que, sans surprise, la note Insee Première qui rapporte les résultats de cette ligne du questionnaire n’en retient que celles des « tâches ménagères » où la surreprésentation féminine est la plus manifeste. Est-il donc impossible de concevoir qu’une tâche domestique plutôt masculine puisse être tenue pour une corvée par les hommes ? Le classement du « petit bricolage » en « semi-loisir » est ici purement péremptoire, comme le fait de ne symétriquement pas tenir compte de celles ou ceux qui aiment faire la cuisine.

A cet égard, la courbe de fréquence du travail domestique par séquences horaires en semaine et le week-end, que présente EDT, est éloquente. Elle montre que le pic d’activité hebdomadaire se situe, en 2010, autour de midi le samedi ou dimanche : à peu près 50 % des femmes effectuent une tâche à ce moment qui correspond à celui de la préparation du repas. Une proportion en baisse de dix points en onze ans. Le pic suivant est la préparation du repas du soir en semaine : près de 45 %, en baisse de deux ou trois points. Cette baisse paraît en partie compensée[18] par la hausse d’un point environ, à 31 %, de l’investissement masculin dans la préparation du dîner en semaine. A l’inverse, et comme celle des femmes, la proportion d’hommes actifs dans une tâche domestique à midi le week-end a baissé, de deux ou trois points entre 1999 et 2010.

Il y a là toute l’apparence d’un effet sur les emplois du temps dû au reflux de l’institution que représentait, pour l’un et l’autre sexe, le repas festif du dimanche (et dans une moindre mesure du samedi), dont la préparation, chez les couples qui travaillent en semaine, engage autant de loisir que de nécessité. Ce qui est vraisemblablement moins le cas du dîner qu’on prépare en semaine dans la précipitation en rentrant du travail.

Le reflux du loisir associé à une « tâche » utilitaire ne concerne d’ailleurs pas que l’activité en cuisine. La période considérée, les premières années du siècle, a aussi vu changer les comportements des consommateurs, dans les grandes surfaces à dominante alimentaire, vers des visites plus courtes : on va moins sous ce type d’enseignes pour flâner et se prêter aux achats d’impulsion ; elles ne font plus rêver, les courses du samedi hier plaisir de la dépense sont devenues corvée (la crise de 2008 ne fera qu’accentuer la tendance, caractéristique de la fin d’un cycle commercial commencé au début des années soixante[19]).

Oui, mais ne confondons pas un repli avec une disparition : si le déjeuner dominical occupe encore davantage femmes et hommes que le dîner vite expédié des jours de semaine, c’est qu’il n’est toujours pas réductible au noyau dur d’un devoir domestique. Le temps qui lui est consacré et que mesure l’enquête est encore empreint d’une dimension hédonique. Il ne prête pas à interprétation unilatérale, mais l’idéologie n’en connaît pas d’autre. Revenons au module d’EDT consacré aux jugements des acteurs sur les activités domestiques. En dépit d’un périmètre de réponse tronqué, les résultats ne sont pas inintéressants. Ils montrent que ce qui est le plus tenu pour une corvée n’est pas ce qui occupe le plus les ménagères : le repassage est jugé le plus pénible, alors qu’il ne représente qu’une des quatre lignes de la catégorie « linge », qui tout entière compte pour moins du quart du temps moyen consacré par les femmes au « tâches ménagères ». Il faut reconnaître au féminisme doctrinal un certain génie du coup de balais, pour évacuer ces proportions…

Que le temps domestique soit rapproché du temps professionnel en tant que consistant en « tâches » n’est pas illégitime (dès lors qu’on ne perd pas de vue qu’il inclut aussi du loisir et pas seulement des corvées). Mais si un tel rapprochement est fondé, alors les angles sous lesquels il est pertinent de parler du travail professionnel ne sont pas a priori moins fondés et méritent d’être éprouvés aussi, appliquées au travail domestique. On a déjà évoqué la pénibilité, risquons la productivité, ou la compétence, entre autres points de vue qui organisent les discours sur le travail tenus par les acteurs et les observateurs. La productivité des femmes et des hommes est-elle la même à tâche identique – sans préjudice de la compétence déployée ?

(…)


[1] http://www.insee.fr/fr/methodes/default.asp?page=sources/ope-enq-emploi-du-temps-edt-2009.htm et la synthèse Insee Première de Layla Ricroch : Insee, Regards sur la parité, éd. 2012 : « En 25 ans, moins de tâches domestiques pour les femmes, l’écart de situation avec les hommes se réduit » (http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/ref/FHPARIT12a_sommaire.pdf)

Résultats fondés sur environ dix mille éléments de réponse complets, cf. www.insee.fr/fr/methodes/sources/pdf/Fiche_qualite_EDT_2010.pdf.

[2] Insee, EDT, Ricroh, op. cit., p. 70.

[3] 1980-2010, période d’ « accélération du changement social », selon Emmanuel Todd et Hervé Le Bras, dans leur Mystère français (Seuil 2013).

[4] Ricroch, op. cit. p. 69. S’agissant du recours ou du non-recours aux services marchands, cet auteur s’en tient à une moyenne globale, qui mériterait sans doute d’être déclinée par CSP ou niveaux scolaires ou niveaux de revenu…

[5] Données EDT. Cf. Layla Ricroch, « Regards sur la parité », Insee, 2012.

[6] Redisons-le, nous ne nous prévaudrons pas ici de ce que nous critiquons ailleurs : ces chiffres ne sont que des moyennes tabulaires déterminées par les énoncés factoriels à portée heuristique limitée qui s’énoncent en abscisses et en ordonnées. Ils ne décrivent pas les mouvements de la vie réelle des gens, tout au plus les laissent-ils deviner un peu et tendent-ils à étayer la vraisemblance de certaines hypothèses au détriment d’autres (en l’occurrence au détriment de l’idée bien-pensante d’une « négociation » défavorable aux femmes à l’intérieur du couple)…

[7] Ricroch , op. cit., p. 71. On vérifie par là que les mouvements qui affectent les masses horaires ne sont qu’indicatifs et non directement descriptives des actions des acteurs sociaux.

[8] Insee Première 1462, août 2013, http://www.insee.fr/fr/ffc/ipweb/ip1462/ip1462.pdf.  L’enquête commentée par Hélène Guedj, division études sociales de l’Insee indique  qu’entre « 2003 et 2011 la baisse du taux d’emploi en équivalent temps plein des moins diplômés est particulièrement marquées chez les hommes : – 6 points pour les titulaires d’un CAP ou d’un BEP, – 7 pour les titulaires d’un brevet ou sans diplôme ». Cet infléchissement est le fait majeur de cette note  d’actualité sur l’équivalent temps plein », mais l’auteur préfère titrer et intertitrer sur les caractères du stock (« un taux inférieur à 30 % pour les jeunes femmes sans diplôme », etc.). Sans surprise.

[9] Du moins aux  heures payées : le travail non rémunéré (compte de caisse, rangement de matériel…) peut avoisiner une demi-heure voire une heure par jour dans ce secteurs, et dans bien d’autre où le taux de syndicalisation est infime, et touche aussi les hommes…

[10] Dans la langue de l’idéologie, la notion d’« égalité au travail », rappelons-le, renvoie toujours à la comparaison des situations des femmes et des hommes, référence par défaut hors de quoi il n’est pas de question d’égalité ou d’inégalité qui vaille.

[11] Dans un pays, la France, qui peut concourir au titre du champion d’Europe des heures supplémentaires non payées, une variation de trois ou cinq heures de l’horaire hebdomadaire de référence n’est de toute façon souvent qu’un jeu d’écriture.

[12] Ibidem ; p. 70. Le fait que les femmes seules avec enfants aient un temps de travail domestique inférieur à celui des femmes en couples n’empêche pas que l’inclusion des familles monoparentales, quasi toutes féminines, introduit un biais dans la lecture des résultats de l’enquête (effet de structure jouant dans le sens du « déséquilibre » du « partage des tâches »).

[13] A gros traits, les heures « masculines » augmentées de l’écart entre femmes seules et femmes en couple, rapportées au total femmes plus hommes en couple (variable entre six et sept heures selon le nombre d’enfants).

[14] Insee EDT, Ricroh, op. cit.

[15] « Organisation du travail dans la semaine des individus et des couples actifs ». Sciences Po, Observatoire sociologique du changement OSC-CNRS, avril 2008, http://hal.inria.fr/docs/00/27/35/93/PDF/Laurent_Lesnard_Thibaut_de_Saint_Pol.pdf.

[16] TV Lobotomie, Max Milo, 2012.

[17] Sans l’intention malveillante qu’on pourra prêter à l’auteur de ce lignes…

[18] « Paraît », et non « est », car l’apparence d’une évolution femmes-hommes dissymétrique et complémentaire, au vu des deux courbes, n’implique pas qu’ait eu lieu une évolution homologue dans chaque ménage mixte, ni même dans la majorité d’entre eux.

[19] Le thème de la « crise de l’hypermarché » à partir du milieu des années 2000 a proliféré dans la presse et la littérature spécialisée.

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