Du rail et du genre

Du rail et du genre

Avec sa réforme de la SNCF, l’État institue une discrimination salariale qui viole les principes qu’il revendique ailleurs. Mais seulement ailleurs.

La ministre du Travail Muriel Pénicaud a présenté le 27 avril en conseil des ministres le « Projet de loi pour la Liberté de choisir son avenir professionnel » par lequel elle entend traiter entre autres sujets « l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes », associée à la « lutte contre les violences sexistes et sexuelles », en vertu de l’amalgame devenu habituel dans toutes les politiques publiques. Il s’agit donc de « passer d’une obligation de moyens à une obligation de résultats sur les écarts de salaires injustifiés », écarts que la ministre évalue à 9 % « à poste égal ou de valeur égale » (selon la mystérieuse notion de « valeur égale » figurant au L. 3221-2 du Code du travail). Pour y aboutir, les entreprises de plus de cinquante salariés seront tenues en 2020 d’utiliser un logiciel ad hoc qui comparera les salaires en fonction de l’entre-jambes.

Quelques jours plus tôt, le « projet de loi pour un nouveau pacte ferroviaire » défendu par la ministre des Transports Élisabeth Borne était adopté par l’Assemblée nationale. L’exposé de ses motifs précise « l’ordonnance devra donner l’opportunité de rénover la gestion de l’emploi, (…), sans remettre en cause le principe de l’unité sociale du groupe public ferroviaire » et que « dans ce cadre » sera « confirmé l’arrêt des recrutements au statut des nouveaux agents ». Une chose et son contraire, donc, Lire la suite

Écart de salaire et risque sanitaire (dans l’inconscient féministe des journaux)

Écart de salaire et risque sanitaire (dans l’inconscient féministe des journaux)

Quand il s’agit du catéchisme des inégalités-de-genre-au-travail, la presse économique de référence a des références trop pressées.

Dans leur édition du 14 juin 2017, les Échos publient un discret mais éloquent téléscopage des implicites féministes qui formatent les esprits.

Page 4, un article consacré à l’embauche des jeunes diplômés des grandes écoles se conclut, après l’intertitre alarmiste « Inégalité hommes-femmes », par le constat hâtif que dans la « promotion 2016 des diplômés l’écart de salaire entre un homme et une femme diplômés de la même école de management est de 2 000 euros ». Ce qui ne fait qu’enregistrer un effet structurel des différences de fonctions auxquelles les jeunes managers de l’un et l’autre sexe ont choisi de postuler – plus commerciales et financières pour les hommes, plus juridiques et marketing pour les femmes –, alors que les perspectives de gain y sont diverses (pour des raisons propres au génie du capital et on ne peut plus indifférentes à l’entrejambe), est proposé par la rédactrice à l’indignation du lecteur en suggérant qu’il y a là « inégalité » de traitement à travail égal. Quand il n’est pas égal.

Sur le sujet, les journaux sont pleins de ces raccourcis, mais il était particulièrement plaisant, ce 14 juin, de trouver en vis-à-vis page 5 dans le même quotidien le chapô d’un papier « santé » sur le risque cancérigène auquel les salariés sont exposés : « Les hommes et les ouvriers sont les plus concernés. » Le texte qui suit le précise : 75 % des salariés exposés sont des hommes. Mais là, le rédacteur ne tombe pas dans le piège du raccourci ; il n’est pas question d’« inégalité » au détriment des hommes. Qui pourrait concevoir pareille idée ?

Pourtant, toute pondération considérée (proportion d’actifs par sexe, etc.), le fait que les hommes occupent plus que les femmes les professions les plus dangereuses résulte bien plus, s’agissant d’ouvriers, de contraintes qui les dépassent que d’un choix de carrière. Surtout si l’on compare les parts respectives pour eux de l’appétence et de la contrainte avec les positions sur le marché du travail de jeunes manageuses fraîchement émoulues d’une ESC.

Suggérons aux deux journalistes des Échos une enquête à quatre mains sur ce thème : comment se fait-il que les hommes occupent plus que les femmes à la fois les professions les plus lucratives et les plus dangereuses (pour la santé ou l’intégrité physique) – qui sont parfois mais rarement les mêmes –, et occupent aussi les plus lucratives parce que les plus associées à une prise de risque (hors risque sanitaire) ?

 

Jean-Claude Kaufmann, sociologue du demi-couple

Jean-Claude Kaufmann, sociologue du demi-couple

Avec Piégée dans son couple, le « sociologue de l’intime » fait preuve d’une tranquille, sinon étonnante désinvolture.

Parce qu’il a eu « beaucoup de mal à trouver des témoignages d’hommes » (le Figaro du 18 mars 2016), Jean-Claude Kaufmann bat l’estrade avec un essai sur le couple[1] où il n’appuie son propos que sur celui des femmes. Lire la suite

Le « Quart en moins » ou l’enfarinage

Le « Quart en moins » ou l’enfarinage

Le « quart », selon les années et les points de vue 25 à 30 %, qui manquerait au salaire féminin par rapport au salaire moyen masculin, est dans les représentations comme la tête de l’hydre qui repousse chaque fois que l’examen critique la réduit.

On peut bien objecter (ou concéder, la doxa s’y résout nolens volens) les facteurs structurels qui l’expliquent – et à notre sens la réduisent à rien –, c’est toujours le chiffre magique de la moyenne globale qui revient à la surface du bruit médiatique, jaillissant sous la plume du sociologue biaiseux ou du journaliste pressé, pour illustrer tel ou tel aspect de la distribution de l’emploi ou des comparaisons femmes-hommes.

Ces facteurs structurels, Rachel Silvera, qui a publié Un quart en moins[1], en reconnaît avec d’autres auteurs un bon nombre : temps de travail, rémunération spécifique aux heures supplémentaires, catégories d’emploi, qualification, secteur d’activité, taille de l’entreprise… Et comme autant d’auteurs néglige de chercher les autres, pour aboutir à un taux de « 9 % de l’écart salarial » qui demeurerait « inexpliqué »[2].

Le « quart en moins » n’est pas un fait, mais seulement le résultat d’un arrêt contingent de la lecture à un moment – la moyenne globale – de la représentation statistique. Lire la suite

Facteurs structurels négligés – 6. La fatigue du travail

Facteurs structurels négligés – 6. La fatigue du travail

L’impact des interruptions de carrière associées à la maternité sur le salaire féminin est fréquemment avancé, à raison, pour sa contribution aux écarts moyens constatés entre les femmes et les hommes. Ce qui est moins recherché, ce sont les considérations, contraintes et motivations qui sous-tendent ces interruptions.

Volontaires ou subies, les réductions d’activité des salariées ? Les données tirées du « module complémentaire » de l’enquête Emploi 2010 de l’Insee tendent[1] à montrer que les interruptions de carrières ou réductions d’activité, qui touchent une femme sur deux après une naissance, sont au premier chef,  bien avant les problèmes de garde, motivées par l’idée que les mères se font du bien de l’enfant et par le désir de se consacrer à son éducation.

Mais derrière l’apparente unité des motivations, la stratification sociale joue fortement. Chez les employées et ouvrières (ou classes de diplômes CEP à bac), c’est l’interruption de carrière qui constitue la modalité majeure de l’effet d’une naissance sur l’emploi. Chez les professions intermédiaires et les cadres (bac + 2 et plus), c’est l’aménagement du temps de travail : fin de journée avancée , mercredi chômé, etc. (hors considération des « RTT 35 heures  », dont la prise n’affecte en principe pas le salaire).

Sans plus de surprise (mais cette fois  l’enquête de l’Insee ne retient plus le filtre de la hiérarchie salariale), les interruptions de carrières l’emportent en nombre dans le secteur marchand, tandis que l’aménagement du temps de travail est la modalité principale dans le secteur public. On devine que dans le public cet aménagement est ouvert aux professions intermédiaires et aux employées aussi facilement qu’aux cadres, ce qui est loin d’être le cas dans le privé.

Au croisement de ces deux variables, secteur et hiérarchie, sévit donc un double handicap professionnel pour les travailleuses du bas de l’échelle dans le secteur marchand. Lire la suite

« WomanTax” : égarements et dévoiement

Militante GeorgetteLa DGCCRF serait sur les dents. Le cabinet du ministre de l’Economie a en effet annoncé avoir lancé ce 3 novembre une enquête visant à savoir si pour un même produit ou service les femmes paient plus cher que les hommes. A l’origine de cette fière annonce, un des innombrables et interchangeables « collectifs » féministes qui courent le coup médiatique, les « Georgette-Sand ».

Passé le premier rire ou le haussement d’épaules, à la vue de la une du Parisien, la confirmation, dans les heures qui ont suivi, que l’État prenait au sérieux la querelle d’une bande de copines qui font leurs courses chez Monop’ appelle quelque remarques, et questions.

Prétendre qu’il y a discrimination du fait qu’un rasoir rose coûte plus cher de quelques centimes qu’un rasoir bleu, comme si les consommateurs en situation de l’acheter étaient considérés selon leur sexe, est un curieux procès à l’endroit tant des commerçants qui diffusent ces produits que de ceux qui les fabriquent. En fait, on ne sait pas trop à qui le procès est intenté ; le bonheur de la dénonciation l’emporte sur le souci de qualifier l’imputation.

Tant pis si la femme ou l’homme qui fait les courses est susceptible d’acheter indifféremment des produits « féminins » ou « masculins », si des écarts de prix relatifs à des produits dont on ne peut présumer qui en sera l’acquéreur – même si on devine le sexe de leur utilisateur (pour autant qu’ils ont été ciblés) – ne constituent en rien une discrimination.

Pourquoi ne pas aller au bout ? C’est le marketing qui est en soi une entreprise de discrimination, et il faut blâmer aussi les fabricants de jouets de pratiquer une discrimination par l’âge.

Les Français seraient ignorants en économie ; et voilà que l’État les encourage à ignorer que, derrière les produits, les « unités de besoin » diffèrent souvent d’un sexe à l’autre. Faut-il douter de la physionomie des Georgettes au point de rappeler, à propos de ce pauvre rasoir, les parties du corps qui, dans un cas où dans l’autre, appellent son usage ?

Et l’État feint-il d’ignorer que les entreprises assurent leur bénéfice en jouant de la marge ou du volume, selon que les volumes sont plus ou moins élevés, les produits plus ou moins concurrencés, la clientèle plus ou moins fidèle à une marque, etc. Les rasoirs roses ne coûtent vraisemblablement pas beaucoup plus cher à produire que les bleus, mais s’il s’en vend moins, ils sont plus chers. Si l’on compare d’autres produits sexués comme les crèmes hydratantes, on constatera sans doute un effet symétrique (offre et clientèle plus étroites côté masculin, et positionnement décalé vers le haut de gamme…), effet qu’on se gardera d’appeler « man tax ».

Ah oui, dira Georgette, mais les coiffeurs ? Les coiffeurs et les coiffeuses sont des personnes qui travaillent. Combien de temps passe Georgette entre les mains du coiffeur ? La DGCCRF va-t-elle planquer dans les salons de coiffure pour découvrir qu’Alfred en a fini en vingt minutes et Georgette en quarante ?

Belle campagne que celle qui tend à accréditer l’idée que le temps de travail est indifférent à la valeur des services et des produits ! Mais campagne bien en phase avec les attendus d’un certain consumérisme. La valeur du travail des autres, ça ne compte pas. Seule compte la fièvre consommatrice de Georgette.

Et son pouvoir d’achat contrarié par la « woman tax »

Qualifier de « taxe » les écarts de prix entre des produits soumis aux mêmes impositions est un abus de langage auquel les pouvoirs publics, sinon les « collectifs », devraient s’épargner de succomber. D’autant plus que la disparition revendiquée de cette prétendue taxe, sous couvert de mise à niveau des prix entre produits « genrés », prendra évidemment la forme d’une demande de baisse des produits roses plutôt que de hausse des produits bleus. Pour Georgette, ça va de soi. Pas pour celles et ceux qui fabriquent ce qu’achète Georgette. Le même jour où le Parisien titrait sur la « woman tax », les Echos mettaient en une le spectre de la déflation et le syndrome japonais qui menacent l’Europe…

Il est peu probable qu’à Bercy on ignore tout de ces circonstances. Mais y aurait-on oublié, au fait, que les prix à la consommation, jusqu’à plus ample informé, sont libres, depuis l’ordonnance du 1er décembre 1986 ? Cela relèverait de l’inconséquence – à moins qu’on n’y prépare une nouvelle ordonnance sur le sujet, ou un projet de loi Georgette ?

Qu’un ministre qui fut cosignataire d’un « rapport sur les freins à la croissance » et qui ne fait pas aujourd’hui mystère de l’inquiétude que lui inspirent les tendances déflationnistes à l’œuvre sur les marchés, se laisse circonvenir par une démagogie de ce tonneau est un aveu de faiblesse préoccupant.

Il est peu vraisemblable, bien sûr, qu’il en soit dupe, mais le cas alors est plus grave. Grave que devant n’importe quelle récrimination de n’importe quel groupuscule féministe la raison rende les armes. Et qu’elle ne les rende pas sans inconvénient même pour ce ministre, puisque sa reddition affecte directement les moyens dont il a la charge et les priorités politiques qui sont les siennes.

La DGCCRF, principale administration de contrôle dans le domaine de l’économie, est-elle si dépourvue d’occupations en ce moment, ou dispose-t-elle d’effectifs soudain si généreux, pour que sa tutelle lui confie une enquête sur cette querelle de muscadines ?

Il s’agit en somme de savoir au détriment de quelles missions les ressources de cette administration vont être dévoyées : la lutte contre la tromperie sur les sites de e-commerce, la sécurité des produits, le non-respect des délais de paiement, la sous-traitance pressurée par la course aux prix bas, les prix agricoles, les clauses abusives (liste non exhaustive, voir pour complément http://www.economie.gouv.fr/dgccrf) ?

Par curiosité, bien sûr.

La querelle du ménage – 7. Programme pour une étude de la “sociabilité” comme tâche

La querelle du ménage – 7. Programme pour une étude de la “sociabilité” comme tâche

Qui dans le couple détient la prééminence sur les relations familiales, amicales ou vicinales avec les tiers ?

À en croire la nomenclature de l’Enquête sur les relations familiales intergénérationnelles (Erfi) et sa rubrique « organisation de la vie sociale du ménage / invitations »)[1], la sociabilité du ménage reposerait principalement sur les femmes, et représenterait pour elles une « tâche » de plus. Il faut entendre ici la sociabilité dans sa plus grande extension, incluant les relations à l’intérieur de la famille au sens large, avec les ascendants, collatéraux et leurs lignées, les relations amicales et vicinales (voisins de résidence ou de quartier, parents d’élèves, etc.).

Que signifient le fait que les femmes revendiquent en la matière (Erfi est une enquête « déclarative ») une prééminence que les hommes ne semblent pas leur disputer ?

Se poser la question, c’est s’interroger sur le choix des relations communes et sur la part de ces relations dans celles qu’entretiennent chacun des deux conjoints.

C’est s’interroger sur les proportions relatives, dans ces relations communes, de celles qui sont liées à l’activité professionnelle de l’un ou l’autre conjoint. On cherchera à éprouver l’hypothèse que les hommes se socialisent plus par le travail, et les femmes plus qu’eux par les relations de proximité autour du foyer, et surtout – cette étape ne ménageant guère de surprise –, à interroger les raisons de cet écart : assignation des femmes à la maison ou effet de la gynarchie domestique ? Subordination de la vie sociale à la carrière du mâle, ou effet de la fuite de celui-ci dans le travail où n’interfère pas l’inquisition féminine (on peut en rire ou s’en offusquer, mais la littérature[2] ou le café-théâtre exploitent ce filon avec trop de succès pour qu’il n’y ait rien derrière), etc.

C’est s’interroger aussi sur l’éventuelle prééminence d’une lignée sur une autre, autrement dit d’une belle-famille. On cherchera à raisonner dans la mesure du possible à distances et à niveaux socioprofessionnels comparables, mais aussi à isoler et à décrire l’effet de ces deux facteurs.

Globalement, on comparera les indices de patri- ou de matrilocalisation des relations entretenues par le couple.

Il y a là de quoi occuper un laboratoire de sociologie ou quelques chercheurs de l’Ined pendant un moment. Mais l’entreprise n’est pas sans risque pour les préjugés féministes. L’État sociologue n’aura peut-être pas le budget pour.

[1] Op. cit. http://www.ined.fr/fr/ressources_documentation/publications/documents_travail/bdd/publication/1620/.

[2] Pas la littérature sociologique…

La querelle du ménage – 6. Eikoanomia (du gaspillage alimentaire)

La querelle du ménage – 6. Eikoanomia (du gaspillage alimentaire)

Égalité civile, société de consommation, mode de vie urbain, taux d’activité élevé des femmes : la conjonction de ces facteurs et d’autres traits des sociétés industrielles et postindustrielles a depuis longtemps réuni les moyens d’un ébranlement sans retour de la famille patriarcale, celle-là même dont le féminisme dénonce la perpétuation avec la thèse de l’« assignation » aux tâches ménagères.

L’observation de la préparation des repas ne porte guère à souscrire à cette thèse fantasmagorique. Bien sûr, l’Enquête sur les relations familiales intergénérationnelles (Erfi) relève que les hommes ne s’y impliquent que par intermittence[1]. Mais en valeur absolue le temps qu’y consacrent les femmes a beaucoup diminué au cours des dernières décennies. Lire la suite

La querelle du ménage – 5. Agents de la distribution des tâches domestiques – De la dilection

La querelle du ménage – 5. Agents de la distribution des tâches domestiques – De la dilection

Pour autant que leurs relevés soient fiables, ce qui est parfois sujet à caution (cf. supra, remarques sur les enquêtes Erfi et autres), les écarts de pratiques entre les sexes peuvent-ils être tenus a priori comme la résultante d’une négociation, à l’issue plus ou moins favorable à l’un ou l’autre conjoint, ou de contraintes intériorisées sous l’emprise de « stéréotypes de genre » au modus operandi mystérieux ? C’est ce que prétend le féminisme, dont ce sont deux présupposés majeurs.

Deux présupposés

Le premier, dont le féminisme aveugle la sociologie de la famille, consiste à réduire les nœuds complexes qui se nouent et se jouent dans la nuptialité, la conjugalité, la parentalité[1], à la figure de l’homo economicus appuyée sur le droit du contrat. Étonnante réduction, si l’on songe qu’elle est le fait de courants de pensée souvent hostiles au libéralisme[2] ; mais opération moins étrange quand elle résulte aussi d’une hostilité au contractualisme per se[3].

Le second présupposé est celui d’une forme de stupidité des acteurs et de leur docilité à des schémas de pensée qui œuvreraient tous dans le même sens. Là, le féminisme, comme d’autres idéologies avant lui, projette sur le social sa fantasmagorie de toute-puissance univoque (univocité du conditionnement par les stéréotypes, univocité de la bonne nouvelle émancipatrice – nous reviendrons plus loin sur l’invention et l’emploi du concept de « stéréotype »).

On ne discutera pas ici l’inépuisable littérature[4] qui illustre l’un et l’autre de ces deux présupposés, en évitant toujours de les mettre en question ; on se contentera de les tenir pour des hypothèses, en attente de démonstration.

Affaires de goût

Mais avant que ces deux hypothèses ne soient explorées, éclaircies, retenues ou écartées, la rigueur scientifique commanderait de se demander s’il y a lieu d’en formuler d’autres, et à ne pas rejeter a priori la première qui vient à l’esprit, qui est que les écarts de pratiques expriment des écarts d’intérêt. Son examen, on ne s’en étonnera pas, n’est jamais entrepris dans les études portant sur les occupations et les relations familiales – de type Erfi. Car il est sacrilège : l’accomplissement différentiel des tâches domestiques doit révéler la méchanceté du monde.

Existe-t-il cependant des indices d’éventuels différences de valorisation et de dilection entre femmes et hommes touchant l’organisation et l’entretien du foyer ? Et à qui revient le plus de pouvoir de décision en ces matières ?

Chefs et cheffes

Depuis la loi du 4 juin 1970 qui a supprimé du code civil, en France, la notion de « chef de famille » au profit de l’autorité parentale conjointe, le fondement légal d’une éventuelle prééminence masculine dans les affaires du foyer a disparu (hors la présence d’enfant, il n’est évidemment plus question depuis longtemps d’« autorité » intrafamiliale). Le « chef de famille », qui va subsister encore dans la déclaration de revenu, n’est plus alors qu’un précaire ectoplasme.

La loi du 23 décembre 1985 est ensuite accueillie comme une nouvelle avancée, mais bien peu de gens vivant en ménage se seront aperçus de ce que cette réforme, souvent vantée comme établissant l’égalité des époux dans les régimes matrimoniaux, a changé à leur existence. En fait, à peu près rien. Elle reste surtout dans les mémoires pour avoir instauré la conservation optionnelle de son nom de famille par la femme mariée, le ci-devant « nom de jeune fille » que les lois n’avaient du reste jamais retiré aux épouses, puisqu’il prévalait en justice.

Incidemment, la loi du 23 décembre 1985 supprime la mention de « chef de famille » telle qu’elle subsistait en droit fiscal. Exit l’ectoplasme[5].

Il n’y a donc plus de chef de famille, mais l’officieuse maîtresse de maison, dont l’autorité ne tenait pas au fil fragile d’un article de Code civil, semble bien, elle, avoir subsisté. Appelons-la cheffe. Il faut ne pas être entré dans beaucoup de foyers pour ignorer que la plupart des intérieurs portent davantage sa marque que celle du ci-devant chef de famille. Dans la société de consommation, le pouvoir de prescription est féminin[6].

Affaire de pouvoir (de prescription)

Il est vrai qu’il n’est pas aisé d’enquêter dans l’intimité des foyers selon des procédures qui satisfassent toujours aux exigences académiques. Et le scientisme sociologique préfère l’apparence du quantifiable, quitte à y sacrifier la pertinence. Mais le sociologue pressé peut du moins se fonder sur de sérieux indices de la prééminence féminine qui y règne. En matière de consommation, son pouvoir de prescription n’a pas attendu les retouches du Code civil pour prévaloir, et cela dans tous les milieux.

L’histoire de la société de consommation peut se lire comme celle de l’extension de l’empire féminin autour de la centrale d’accumulation de biens que tend à devenir en sa fonction majeure le foyer domestique. La consommation s’étend ensuite loin au-delà de ce cercle et la consommation à prescription féminine de biens et services destinés à l’entretien et à l’équipement du foyer n’a pas seulement suppléé le recul des tâches domestiques traditionnelles des femmes : elle s’est étendue à des domaines traditionnellement masculins. C’est une banalité de noter que les hommes n’ont plus le monopole dans le choix de la voiture, dans les foyers où il n’y en a qu’une.

Métamorphose du bricolage

Qu’on pense aussi à l’essor de la « décoration ». Si le marché du bricolage connaît une croissance de l’ordre de 3 à 4 % depuis des années et qu’y croît le « nombre d’adeptes », il le doit, écrit la Fédération du bricolage[7], au « plaisir de faire soi-même », à la « facilité d’utilisation » et à la « diversité des produits de décoration », à « l’innovation technique », ainsi qu’à « l’éclatement de la cellule familiale », au « boom de la construction ou [aux] contraintes du pouvoir d’achat ». Beau succès, et belle guirlande de causes. Sauf que ce qui ne croît pas en proportion de ce marché, ce sont les aptitudes techniques et la distribution des savoir-faire.

Le « plaisir de faire soi-même » est une profession de foi de marketeurs qui ne peut guère se vérifier ni s’infirmer. En revanche, l’augmentation du poids des cols blancs dans l’économie et la baisse de l’emploi ouvrier, la désertification des filières d’apprentissage, la proportion toujours plus élevée de diplômés de l’enseignement général et supérieur au seuil de la vie active, ont œuvré pendant des décennies à la raréfaction de la compétence bricoleuse. Les jeunes hommes en sont aujourd’hui beaucoup moins souvent dépositaires que ne l’étaient leurs pères et grands-pères, et les femmes ne s’en sont pas pour autant emparées.

Pourtant, bien sûr, on bricole. Mais de plus en plus à proportion de cette « facilité d’utilisation » et de cette « diversité des produits de décoration ». Bref : on décore, plus qu’on ne bricole. On se rend en couple dans les magasins de bricolage pour un luminaire et des consommables électriques, une plante en pot qu’on renouvelle chaque année, un tapis de salle de bains… Ce ne sont pas les accessoires des rayons visserie et plomberie qui font tourner la boutique et justifient l’emprise au sol croissante des grandes surfaces spécialisées et de leurs parkings. La part de travail manuel domestique induit par le produit acheté tend à se cantonner au rayon peinture, où l’extension du pouvoir de prescription féminin a suscité une démultiplication de l’offre en termes de teintes et de couleurs.

Ainsi l’offre commerçante réduit le geste bricoleur à la répétition de deux ou trois manipulations simples : le succès d’une chaîne comme Ikea repose  sur l’avantage économique du « faire soi-même » à l’usage des incompétents[8], à qui est fourni l’unique outil dont ils auront besoin (le petite clé coudée à tête hexagonale). Les enseignes qui parviennent le mieux  à capter ce « faire soi-même » se positionnent dans le haut de gamme (Leroy-Merlin). Dans cet univers commerçant, a contrario, le discount (Bricodépôt…) se confond avec le viril. (Ce sera difficile pour eux de la concéder expressis verbis, au risque de dévaloriser leurs prestations, mais les gourous du marketing finiront par devoir admettre que, de plus en plus, le masculin vaut bas de gamme, selon une tendance longue de l’économie symbolique des marchés de biens.)

Ce sont certes encore très majoritairement les hommes qui assurent la manutention (même avec Ikea), mais la compétence qui compte leur échappe, La compétence qui compte est la compétence en « déco », qui est affaire de femmes, si l’on en juge à la place qu’elle occupe dans la presse féminine, et non moins féministe : Marie-Claire dénonce d’une main en bon petit soldat les « stéréotypes » qui assignent la femme au foyer, et cultive de l’autre l’empire de la cheffe de ménage, son inclination à consommer pour répondre au souci esthétique de l’intérieur et à l’injonction du goût.

Cette prééminence des maîtresses de maison n’allait pas de soi, à ne considérer que les facteurs socio-économiques. La diminution historique du temps consacré aux tâches qui étaient dévolues à la femme dans le modèle familial antérieur à la consommation de masse, l’extension de l’emploi féminin et l’équipement des logements en électroménager auraient pu conduire les conjoints à une égalité de disposition dans ce qui devenait des pratiques de consommation, plus que de production de biens et services domestiques.

C’est donc affaire d’inclinations et aussi de pouvoir, s’il y a l’apparence d’une assignation perpétuée des femmes au foyer, mais de pouvoir féminin. La métamorphose du « bricolage » en « déco » est un témoin de la maîtrise domestique des femmes ; elle est aussi contemporaine de leur mise au travail généralisée dans le champ des économies extradomestiques. Et contemporaine des plats préparés et semi-préparés, du micro-onde et du lave-vaisselle, qui réduisent le temps en cuisine : le temps libéré par ces produits d’équipement ou de consommation se trouve employé autrement, en loisir, dans la limite du temps consacré à l’exercice d’une occupation professionnelle. Mais, avec la « déco », employé souvent à un loisir d’intérieur. Et cette occupation, choisie, est enregistrée dans les enquêtes officielles (Ined, Insee, etc.) parmi les « tâches » domestiques. Voilà pour l’artefact qui passionne la rubrique société des journaux.

[1] Terme ici préféré à « parenté » pour désigner précisément la relation à la descendance directe, mais sans assomption de la connotation qu’il a revêtue depuis son instrumentalisation dans le contexte polémique du « mariage pour tous ». Pour une approche quanti de la parentalité, cf. Chanvril, Cousteaux, Le Hay, Lesnard, La Parentalité en Europe – Analyse séquentielle des trajectoires d’entrée dans l’âge adulte à partir de l’Enquête sociale européenne, Sciences Po, CAF, Dossiers d’études 122, novembre 2009.

[2] Particulièrement mais non exclusivement dans les pays comme la France où les courants féministes ont emprunté aux socialismes.

[3] Par exemple chez Carole Pateman, le Contrat sexuel, trad. C. Nordmann, Paris, La Découverte, 2010, pour qui tout contrat est porteur de domination (masculine) et partant vicié. La « société civile créée par le contrat originel est un ordre social patriarcal ». Dès lors le droit ne peut prédisposer qu’à une négociation dissymétrique entre les sexes, et il faut sortir du droit civil pour les affranchir du rapport de force. Hélas pour les tenants de la « négociation » conjugale, ce n’est pas dans Pateman qu’ils trouveront la pierre de Rosette pour cet affranchissement : le Contrat sexuel est une thèse désespérément aporétique.

[4] Il est en effet au-dessus des possibilités humaines de supputer le nombre de discours de ministres, de mémoires de mastère et d’éditoriaux de Causette qui y seront consacrés.

[5] La loi du 22 juillet 1987 sur la coparentalité, qui ne fera qu’étendre l’acquis égalitaire aux couples séparés, pour lesquels le régime antérieur avait abouti à une dissymétrie absurde (garde systématique à la mère, autorité au père…), est par définition hors de notre propos, qui s’intéresse à l’économie domestique des couples hétérosexuels.

[6] Cf. par exemple l’enquête mondiale de Boston Consulting Group Women Want More A Revolutionary Opportunity (http://qwt.co/p446us) : « Women today control as much as 70 percent of household purchases. »

[7] Fédération des magasins de bricolage, http://www.fmbricolage.org/contenus/35/Pr%C3%A9sentation%C2%A0du%C2%A0march%C3%A9.

[8] Cf. les « nuls » que revendique en librairie une célèbre collection.

Du féminisme managérial – II. L’horreur de la beauté

Les féministes  se plaignent de leur « assignation » à l’apparence pour dissimuler un avantage relatif dans la course l’avancement des carrières.

À propos du travail, c’est une banalité d’entendre ou de lire parmi les récriminations féministes que les femmes engagées dans la vie professionnelle, c’est-à-dire la plupart d’entre elles, s’y voient « assignées à leur sexe », et « continuellement renvoyées à la sphère privée » de leur corps et de leur apparence[1]

L’argument est particulièrement prisé par celles des féministes qui exercent une profession libérale, Lire la suite