La querelle du ménage – 6. Eikoanomia (du gaspillage alimentaire)

La querelle du ménage – 6. Eikoanomia (du gaspillage alimentaire)

Égalité civile, société de consommation, mode de vie urbain, taux d’activité élevé des femmes : la conjonction de ces facteurs et d’autres traits des sociétés industrielles et postindustrielles a depuis longtemps réuni les moyens d’un ébranlement sans retour de la famille patriarcale, celle-là même dont le féminisme dénonce la perpétuation avec la thèse de l’« assignation » aux tâches ménagères.

L’observation de la préparation des repas ne porte guère à souscrire à cette thèse fantasmagorique. Bien sûr, l’Enquête sur les relations familiales intergénérationnelles (Erfi) relève que les hommes ne s’y impliquent que par intermittence[1]. Mais en valeur absolue le temps qu’y consacrent les femmes a beaucoup diminué au cours des dernières décennies. Pas plus que les hommes, les femmes ne veillent aujourd’hui à une tenue économe du garde-manger. Nul « stéréotype » de la bonne ménagère à l’œuvre ici pour nourrir le scrupule. Avec près de cent quarante kilos de vivres jetés par an et par habitant[2], nous sommes loin du pain perdu dont nos grands-mères régalaient les enfants, même si la France n’est pas le pays le plus gaspilleur.

Moins présentes à la cuisine que leurs mères et grand-mères, mais plus que les hommes, et surtout plus décisionnaires qu’eux, les femmes sont, de facto, les premiers agents du gaspillage alimentaire. Jeter ce qui est encore consommable ressortit en effet à la décision d’une maîtresse de maison, professionnellement active ou pas, mais dont le domaine de dilection et la compétence domestique se sont éloignés de la préparation des repas et de leur environnement. Le prêt ou quasi-prêt à consommer est passé par là, avec la dévalorisation de l’alimentation en termes relatifs dans le budget des ménages, le consumérisme dramatisant les crises alimentaires, l’augmentation de la taille des frigos, les équivoques des dates d’utilisation optimale, la rumeur incessante de la sollicitation publicitaire, autant de facteurs portant à suracheter, à oublier, à jeter.

Le phénomène ne concerne pas que l’alimentaire. Les remises et les garages débordent de produits d’entretien, certains toxiques, qui n’auront servi qu’une fois et sont oubliés des années avant de finir dans une poubelle à l’occasion d’un déménagement ou d’une succession. Trop-plein, désordre, abondance de biens qui nuit. L’économie domestique masque la perte de ce qu’elle désigne par pléonasme (eikos + domus) : eikos est toujours là, mais nomos se délite ; la maison est de moins en moins domestiqué. Quelques centaines d’objets dans les foyers il y a cent ans, des mille et des dizaines de mille aujourd’hui. Croulant sous le nombre, l’homme perd la maîtrise des biens dont il s’entoure, durables ou non.

Le gaspillage alimentaire est ainsi un témoin éloquent de l’abandon des fourneaux et des frigos par les femmes. Ou, dit autrement, un témoin du désinvestissement du capital de compétences dont les femmes étaient traditionnellement les premières dépositaires dans l’économie domestique. Et ce témoin n’est pas par hasard le contemporain de la généralisation de leur mise au travail, à l’encan du salariat. A contrario, une Béa Johnson, figure iconique des « créatifs culturels » et exemplaire propagandiste du « zéro déchet », est… une femme au foyer. Du moins en dehors des tournées internationales de promotion de son livre, où cet aspect de sa personnalité n’est guère mis en avant[3] : l’époque n’est pas à ce qu’on se prévale d’une « assignation » volontaire aux tâches ménagères, et pour le public, aux trois quarts féminin, des conférences de la Franco-Californienne, il n’y pas lieu de s’y attarder.

[1] Cf. supra « Les montres molles d’Erfi ».

[2] Ministère de l’Écologie, du Développement durable, des Transports et du Logement : Rapport intermédiaire de l’étude relative au gaspillage alimentaire, juillet 2011, http://www.developpement-durable.gouv.fr/ IMG/ Rapport%20intermédiaire_VF-1.pdf.

[3] http://zerowastehome.blogspot.fr. Zéro Déchet, version française, Les Arènes, 2013.

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