Analyse des emplois et mise à l’index

Analyse des emplois et mise à l’index

Sous-texte des récentes mesures d’égalisation autoritaire des rémunérations femmes-hommes, l’« analyse des emplois en valeur comparable » a dévoyé une méthode de défense ouvrière en outil de management et de contrôle de la masse salariale.

La « loi Penicaud » du 5 septembre 2018[1] et ses dispositions visant à « mettre en œuvre un ensemble de mesures visant à supprimer les écarts de rémunération entre les femmes et les hommes dans l’entreprise » (article 104) ont trouvé une traduction pratique (si l’on peut dire s’agissant d’une usine à gaz) dans un « index de l’égalité femmes-hommes »[2] qui fait la fierté et la teinte de gauche du macronisme. Ce texte revisite le principe « à travail de valeur égale, salaire égal » par une métaphysique de la « valeur » qui escamote dans un ensemble obsessionnel de contraintes légales tant le travail que le travailleur. En attendant qu’il soit loisible d’en tirer un début de bilan, une chose déjà est sûre : dans la confusion des ordres, l’ange de l’analyse en valeur comparable a commencé de faire la bête.

Depuis des années, la négociation collective syndicats-patronat a intégré en France, à une fréquence et des niveaux divers selon les branches et les organisations, Lire la suite

Du rail et du genre

Du rail et du genre

Avec sa réforme de la SNCF, l’État institue une discrimination salariale qui viole les principes qu’il revendique ailleurs. Mais seulement ailleurs.

La ministre du Travail Muriel Pénicaud a présenté le 27 avril en conseil des ministres le « Projet de loi pour la Liberté de choisir son avenir professionnel » par lequel elle entend traiter entre autres sujets « l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes », associée à la « lutte contre les violences sexistes et sexuelles », en vertu de l’amalgame devenu habituel dans toutes les politiques publiques. Il s’agit donc de « passer d’une obligation de moyens à une obligation de résultats sur les écarts de salaires injustifiés », écarts que la ministre évalue à 9 % « à poste égal ou de valeur égale » (selon la mystérieuse notion de « valeur égale » figurant au L. 3221-2 du Code du travail). Pour y aboutir, les entreprises de plus de cinquante salariés seront tenues en 2020 d’utiliser un logiciel ad hoc qui comparera les salaires en fonction de l’entre-jambes.

Quelques jours plus tôt, le « projet de loi pour un nouveau pacte ferroviaire » défendu par la ministre des Transports Élisabeth Borne était adopté par l’Assemblée nationale. L’exposé de ses motifs précise « l’ordonnance devra donner l’opportunité de rénover la gestion de l’emploi, (…), sans remettre en cause le principe de l’unité sociale du groupe public ferroviaire » et que « dans ce cadre » sera « confirmé l’arrêt des recrutements au statut des nouveaux agents ». Une chose et son contraire, donc, Lire la suite

Écart de salaire et risque sanitaire (dans l’inconscient féministe des journaux)

Écart de salaire et risque sanitaire (dans l’inconscient féministe des journaux)

Quand il s’agit du catéchisme des inégalités-de-genre-au-travail, la presse économique de référence a des références trop pressées.

Dans leur édition du 14 juin 2017, les Échos publient un discret mais éloquent téléscopage des implicites féministes qui formatent les esprits.

Page 4, un article consacré à l’embauche des jeunes diplômés des grandes écoles se conclut, après l’intertitre alarmiste « Inégalité hommes-femmes », par le constat hâtif que dans la « promotion 2016 des diplômés l’écart de salaire entre un homme et une femme diplômés de la même école de management est de 2 000 euros ». Ce qui ne fait qu’enregistrer un effet structurel des différences de fonctions auxquelles les jeunes managers de l’un et l’autre sexe ont choisi de postuler – plus commerciales et financières pour les hommes, plus juridiques et marketing pour les femmes –, alors que les perspectives de gain y sont diverses (pour des raisons propres au génie du capital et on ne peut plus indifférentes à l’entrejambe), est proposé par la rédactrice à l’indignation du lecteur en suggérant qu’il y a là « inégalité » de traitement à travail égal. Quand il n’est pas égal.

Sur le sujet, les journaux sont pleins de ces raccourcis, mais il était particulièrement plaisant, ce 14 juin, de trouver en vis-à-vis page 5 dans le même quotidien le chapô d’un papier « santé » sur le risque cancérigène auquel les salariés sont exposés : « Les hommes et les ouvriers sont les plus concernés. » Le texte qui suit le précise : 75 % des salariés exposés sont des hommes. Mais là, le rédacteur ne tombe pas dans le piège du raccourci ; il n’est pas question d’« inégalité » au détriment des hommes. Qui pourrait concevoir pareille idée ?

Pourtant, toute pondération considérée (proportion d’actifs par sexe, etc.), le fait que les hommes occupent plus que les femmes les professions les plus dangereuses résulte bien plus, s’agissant d’ouvriers, de contraintes qui les dépassent que d’un choix de carrière. Surtout si l’on compare les parts respectives pour eux de l’appétence et de la contrainte avec les positions sur le marché du travail de jeunes manageuses fraîchement émoulues d’une ESC.

Suggérons aux deux journalistes des Échos une enquête à quatre mains sur ce thème : comment se fait-il que les hommes occupent plus que les femmes à la fois les professions les plus lucratives et les plus dangereuses (pour la santé ou l’intégrité physique) – qui sont parfois mais rarement les mêmes –, et occupent aussi les plus lucratives parce que les plus associées à une prise de risque (hors risque sanitaire) ?

Jean-Claude Kaufmann, sociologue du demi-couple

Jean-Claude Kaufmann, sociologue du demi-couple

Avec Piégée dans son couple, le « sociologue de l’intime » fait preuve d’une tranquille, sinon étonnante désinvolture.

Parce qu’il a eu « beaucoup de mal à trouver des témoignages d’hommes » (le Figaro du 18 mars 2016), Jean-Claude Kaufmann bat l’estrade avec un essai sur le couple[1] où il n’appuie son propos que sur celui des femmes. Lire la suite

Le « Quart en moins » ou l’enfarinage

Le « Quart en moins » ou l’enfarinage

Le « quart », selon les années et les points de vue 25 à 30 %, qui manquerait au salaire féminin par rapport au salaire moyen masculin, est dans les représentations comme la tête de l’hydre qui repousse chaque fois que l’examen critique la réduit.

On peut bien objecter (ou concéder, la doxa s’y résout nolens volens) les facteurs structurels qui l’expliquent – et à notre sens la réduisent à rien –, c’est toujours le chiffre magique de la moyenne globale qui revient à la surface du bruit médiatique, jaillissant sous la plume du sociologue biaiseux ou du journaliste pressé, pour illustrer tel ou tel aspect de la distribution de l’emploi ou des comparaisons femmes-hommes.

Ces facteurs structurels, Rachel Silvera, qui a publié Un quart en moins[1], en reconnaît avec d’autres auteurs un bon nombre : temps de travail, rémunération spécifique aux heures supplémentaires, catégories d’emploi, qualification, secteur d’activité, taille de l’entreprise… Et comme autant d’auteurs néglige de chercher les autres, pour aboutir à un taux de « 9 % de l’écart salarial » qui demeurerait « inexpliqué »[2].

Le « quart en moins » n’est pas un fait, mais seulement le résultat d’un arrêt contingent de la lecture à un moment – la moyenne globale – de la représentation statistique. Lire la suite

Facteurs structurels négligés – 6. La fatigue du travail

Facteurs structurels négligés – 6. La fatigue du travail

L’impact des interruptions de carrière associées à la maternité sur le salaire féminin est fréquemment avancé, à raison, pour sa contribution aux écarts moyens constatés entre les femmes et les hommes. Ce qui est moins recherché, ce sont les considérations, contraintes et motivations qui sous-tendent ces interruptions.

Volontaires ou subies, les réductions d’activité des salariées ? Les données tirées du « module complémentaire » de l’enquête Emploi 2010 de l’Insee tendent[1] à montrer que les interruptions de carrières ou réductions d’activité, qui touchent une femme sur deux après une naissance, sont au premier chef,  bien avant les problèmes de garde, motivées par l’idée que les mères se font du bien de l’enfant et par le désir de se consacrer à son éducation.

Mais derrière l’apparente unité des motivations, la stratification sociale joue fortement. Chez les employées et ouvrières (ou classes de diplômes CEP à bac), Lire la suite

« WomanTax” : égarements et dévoiement

Militante GeorgetteLa DGCCRF serait sur les dents. Le cabinet du ministre de l’Economie a en effet annoncé avoir lancé ce 3 novembre une enquête visant à savoir si pour un même produit ou service les femmes paient plus cher que les hommes. A l’origine de cette fière annonce, un des innombrables et interchangeables « collectifs » féministes qui courent le coup médiatique, les « Georgette-Sand ».

Passé le premier rire ou le haussement d’épaules, à la vue de la une du Parisien, la confirmation, dans les heures qui ont suivi, que l’État prenait au sérieux la querelle d’une bande de copines qui font leurs courses chez Monop’ appelle quelque remarques, et questions.

Prétendre qu’il y a discrimination du fait qu’un rasoir rose coûte plus cher de quelques centimes qu’un rasoir bleu, comme si les consommateurs en situation de l’acheter étaient considérés selon leur sexe, est un curieux procès à l’endroit tant des commerçants qui diffusent ces produits que de ceux qui les fabriquent. En fait, on ne sait pas trop à qui le procès est intenté ; le bonheur de la dénonciation l’emporte sur le souci de qualifier l’imputation.

Tant pis si la femme ou l’homme qui fait les courses est susceptible d’acheter indifféremment des produits « féminins » ou « masculins », si des écarts de prix relatifs à des produits dont on ne peut présumer qui en sera l’acquéreur – même si on devine le sexe de leur utilisateur (pour autant qu’ils ont été ciblés) – ne constituent en rien une discrimination.

Pourquoi ne pas aller au bout ? C’est le marketing qui est en soi une entreprise de discrimination, et il faut blâmer aussi les fabricants de jouets de pratiquer une discrimination par l’âge.

Les Français seraient ignorants en économie ; et voilà que l’État les encourage à ignorer que, derrière les produits, les « unités de besoin » diffèrent souvent d’un sexe à l’autre. Faut-il douter de la physionomie des Georgettes au point de rappeler, à propos de ce pauvre rasoir, les parties du corps qui, dans un cas où dans l’autre, appellent son usage ?

Et l’État feint-il d’ignorer que les entreprises assurent leur bénéfice en jouant de la marge ou du volume, selon que les volumes sont plus ou moins élevés, les produits plus ou moins concurrencés, la clientèle plus ou moins fidèle à une marque, etc. Les rasoirs roses ne coûtent vraisemblablement pas beaucoup plus cher à produire que les bleus, mais s’il s’en vend moins, ils sont plus chers. Si l’on compare d’autres produits sexués comme les crèmes hydratantes, on constatera sans doute un effet symétrique (offre et clientèle plus étroites côté masculin, et positionnement décalé vers le haut de gamme…), effet qu’on se gardera d’appeler « man tax ».

Ah oui, dira Georgette, mais les coiffeurs ? Les coiffeurs et les coiffeuses sont des personnes qui travaillent. Combien de temps passe Georgette entre les mains du coiffeur ? La DGCCRF va-t-elle planquer dans les salons de coiffure pour découvrir qu’Alfred en a fini en vingt minutes et Georgette en quarante ?

Belle campagne que celle qui tend à accréditer l’idée que le temps de travail est indifférent à la valeur des services et des produits ! Mais campagne bien en phase avec les attendus d’un certain consumérisme. La valeur du travail des autres, ça ne compte pas. Seule compte la fièvre consommatrice de Georgette.

Et son pouvoir d’achat contrarié par la « woman tax »

Qualifier de « taxe » les écarts de prix entre des produits soumis aux mêmes impositions est un abus de langage auquel les pouvoirs publics, sinon les « collectifs », devraient s’épargner de succomber. D’autant plus que la disparition revendiquée de cette prétendue taxe, sous couvert de mise à niveau des prix entre produits « genrés », prendra évidemment la forme d’une demande de baisse des produits roses plutôt que de hausse des produits bleus. Pour Georgette, ça va de soi. Pas pour celles et ceux qui fabriquent ce qu’achète Georgette. Le même jour où le Parisien titrait sur la « woman tax », les Echos mettaient en une le spectre de la déflation et le syndrome japonais qui menacent l’Europe…

Il est peu probable qu’à Bercy on ignore tout de ces circonstances. Mais y aurait-on oublié, au fait, que les prix à la consommation, jusqu’à plus ample informé, sont libres, depuis l’ordonnance du 1er décembre 1986 ? Cela relèverait de l’inconséquence – à moins qu’on n’y prépare une nouvelle ordonnance sur le sujet, ou un projet de loi Georgette ?

Qu’un ministre qui fut cosignataire d’un « rapport sur les freins à la croissance » et qui ne fait pas aujourd’hui mystère de l’inquiétude que lui inspirent les tendances déflationnistes à l’œuvre sur les marchés, se laisse circonvenir par une démagogie de ce tonneau est un aveu de faiblesse préoccupant.

Il est peu vraisemblable, bien sûr, qu’il en soit dupe, mais le cas alors est plus grave. Grave que devant n’importe quelle récrimination de n’importe quel groupuscule féministe la raison rende les armes. Et qu’elle ne les rende pas sans inconvénient même pour ce ministre, puisque sa reddition affecte directement les moyens dont il a la charge et les priorités politiques qui sont les siennes.

La DGCCRF, principale administration de contrôle dans le domaine de l’économie, est-elle si dépourvue d’occupations en ce moment, ou dispose-t-elle d’effectifs soudain si généreux, pour que sa tutelle lui confie une enquête sur cette querelle de muscadines ?

Il s’agit en somme de savoir au détriment de quelles missions les ressources de cette administration vont être dévoyées : la lutte contre la tromperie sur les sites de e-commerce, la sécurité des produits, le non-respect des délais de paiement, la sous-traitance pressurée par la course aux prix bas, les prix agricoles, les clauses abusives (liste non exhaustive, voir pour complément http://www.economie.gouv.fr/dgccrf) ?

Par curiosité, bien sûr.

La querelle du ménage – 7. Programme pour une étude de la “sociabilité” comme tâche

La querelle du ménage – 7. Programme pour une étude de la “sociabilité” comme tâche

Qui dans le couple détient la prééminence sur les relations familiales, amicales ou vicinales avec les tiers ?

À en croire la nomenclature de l’Enquête sur les relations familiales intergénérationnelles (Erfi) et sa rubrique « organisation de la vie sociale du ménage / invitations »)[1], la sociabilité du ménage reposerait principalement sur les femmes, et représenterait pour elles une « tâche » de plus. Il faut entendre ici la sociabilité dans sa plus grande extension, incluant les relations à l’intérieur de la famille au sens large, avec les ascendants, collatéraux et leurs lignées, les relations amicales et vicinales (voisins de résidence ou de quartier, parents d’élèves, etc.).

Que signifient le fait que les femmes revendiquent en la matière (Erfi est une enquête « déclarative ») une prééminence que les hommes ne semblent pas leur disputer ?

Se poser la question, c’est s’interroger sur le choix des relations communes et sur la part de ces relations dans celles qu’entretiennent chacun des deux conjoints.

C’est s’interroger sur les proportions relatives, dans ces relations communes, de celles qui sont liées à l’activité professionnelle de l’un ou l’autre conjoint. On cherchera à éprouver l’hypothèse que les hommes se socialisent plus par le travail, et les femmes plus qu’eux par les relations de proximité autour du foyer, et surtout – cette étape ne ménageant guère de surprise –, à interroger les raisons de cet écart : assignation des femmes à la maison ou effet de la gynarchie domestique ? Subordination de la vie sociale à la carrière du mâle, ou effet de la fuite de celui-ci dans le travail où n’interfère pas l’inquisition féminine (on peut en rire ou s’en offusquer, mais la littérature[2] ou le café-théâtre exploitent ce filon avec trop de succès pour qu’il n’y ait rien derrière), etc.

C’est s’interroger aussi sur l’éventuelle prééminence d’une lignée sur une autre, autrement dit d’une belle-famille. On cherchera à raisonner dans la mesure du possible à distances et à niveaux socioprofessionnels comparables, mais aussi à isoler et à décrire l’effet de ces deux facteurs.

Globalement, on comparera les indices de patri- ou de matrilocalisation des relations entretenues par le couple.

Il y a là de quoi occuper un laboratoire de sociologie ou quelques chercheurs de l’Ined pendant un moment. Mais l’entreprise n’est pas sans risque pour les préjugés féministes. L’État sociologue n’aura peut-être pas le budget pour.

[1] Op. cit. http://www.ined.fr/fr/ressources_documentation/publications/documents_travail/bdd/publication/1620/.

[2] Pas la littérature sociologique…

La querelle du ménage – 6. Eikoanomia (du gaspillage alimentaire)

La querelle du ménage – 6. Eikoanomia (du gaspillage alimentaire)

Égalité civile, société de consommation, mode de vie urbain, taux d’activité élevé des femmes : la conjonction de ces facteurs et d’autres traits des sociétés industrielles et postindustrielles a depuis longtemps réuni les moyens d’un ébranlement sans retour de la famille patriarcale, celle-là même dont le féminisme dénonce la perpétuation avec la thèse de l’« assignation » aux tâches ménagères.

L’observation de la préparation des repas ne porte guère à souscrire à cette thèse fantasmagorique. Bien sûr, l’Enquête sur les relations familiales intergénérationnelles (Erfi) relève que les hommes ne s’y impliquent que par intermittence[1]. Mais en valeur absolue le temps qu’y consacrent les femmes a beaucoup diminué au cours des dernières décennies. Lire la suite

Du féminisme managérial – II. L’horreur de la beauté

Les féministes  se plaignent de leur « assignation » à l’apparence pour dissimuler un avantage relatif dans la course l’avancement des carrières.

À propos du travail, c’est une banalité d’entendre ou de lire parmi les récriminations féministes que les femmes engagées dans la vie professionnelle, c’est-à-dire la plupart d’entre elles, s’y voient « assignées à leur sexe », et « continuellement renvoyées à la sphère privée » de leur corps et de leur apparence[1]

L’argument est particulièrement prisé par celles des féministes qui exercent une profession libérale, Lire la suite

La querelle du ménage – 4. Option sécurité – Stratégies matrimoniales et écarts d’âge

La querelle du ménage – 4. Option sécurité – Stratégies matrimoniales et écarts d’âge

Passage à temps partiel, cessation temporaire, renoncement à une démarche d’avancement de carrière, et différenciation accentuée de l’investissement dans les activités domestiques… Pourquoi les naissances dans un couple d’actifs vont-elles porter à un arbitrage des revenus statistiquement « défavorable » aux femmes, alors qu’il résulte d’une décision commune et également libre ?

Les femmes sont souvent plus jeunes que leur compagnon dans l’avancement de leur carrière, parce qu’elles sont plus jeunes en âge d’autant. Dans huit cas sur dix, l’homme est plus âgé, et dans ce cas l’écart est plus important que lorsque c’est la femme qui est plus âgée[1].

L’écart d’âge entre les deux partenaires au mariage ou à l’union libre, voisin de deux ans en moyenne, est très stable sur une longue période d’observation (statistiques Insee établies depuis 1946) et assorti d’une relativement faible dispersion sociale, sinon – ce qui n’est pas indifférent – sous le critère du diplôme et du niveau de revenu (écart moindre entre hauts diplômés qui se sont rencontrés au sein d’une même classe d’âges, sur les bancs de l’Université pour faire court ; écart supérieur parmi les classes populaires où l’univers du travail, brassant les classes d’âges, ainsi que les lieux tous publics jouent un rôle plus éminent dans le choix du conjoint.)

Les stratégies matrimoniales aussi prédisposent au « sacrifice » partiel de la carrière. S’il est permis de douter que les hommes aient la haute main sur le marché du travail, il est moins douteux que les femmes ont la prééminence sur le marché conjugal. Lire la suite

La querelle du ménage – 3. Activité professionnelle, activités domestiques

La querelle du ménage – 3. Activité professionnelle, activités domestiques

La complainte de l’inégalité des tâches ménagères (inspirée par l’enquête Erfi) est entonnée dans une caverne. D’où ne s’aperçoivent pas les facteurs clés que sont le taux d’activité professionnelle et le volume d’heures que cette activité immobilise.

Les conclusions des études tirées d’Erfi négligent, on l’a vu, les effets de structure qui sous-tendent les résultats bruts apparents. Ce n’est pourtant pas faute que le principal ait été isolé. Deux études publiées en 2009 et 2010[1] le concèdent, non sans réticence : le taux et le niveau (temps plein ou partiel) d’activité professionnelle. Ce sont eux qui déterminent le temps de présence à domicile des « personnes en couple cohabitant, dont la femme est âgée de 20 à 49 ans », selon l’intitulé Erfi.

Ces indicateurs de taux d’activité seraient encore plus éclairants, rapportés aux données déclaratives de l’enquête, en effet, s’ils étaient complétés par la comparaison des heures dépensées en transport pour se rendre au travail. Lorsque les deux conjoints sont actifs, Lire la suite

La querelle du ménage – 2. La pointeuse d’EDT et ses réglages

La querelle du ménage – 2. La pointeuse d’EDT et ses réglages

Une autre enquête épisodique, menée depuis 1966, supplée quelques-unes des faiblesses d’Erfi, non sans soulever d’autres questions. L’Enquête Emploi du temps (« EDT »)[1] de l’Insee menée en 2009-2010 livre, elle, des durées brutes dans l’évaluation des « temps sociaux quotidiens ».

La population de référence d’EDT est toutefois bien différente de celle d’Erfi : limitée aux femmes et hommes de 15 à 60 ans, hors étudiants et retraités, elle inclut les personnes vivant seules et les familles monoparentales (ce qui constitue un biais structurel de nature à fausser en partie l’interprétation de certains résultats, puisque les familles monoparentales avec enfants concernent principalement les femmes).

Comme l’indique le concept de « temps sociaux quotidiens », EDT n’est pas centrée sur le seul temps domestique et dépend moins, dans ses évaluations, du regard des acteurs sur eux-mêmes, ce qui tend à la rendre plus robuste qu’Erfi, tout en visant à plus de précision dans la décomposition de la partie « temps domestique » (où la nomenclature distingue une quarantaine de postes). Toutefois, l’affirmation que le recours au « carnet » permet d’« évaluer objectivement le temps passé aux tâches domestiques car il n’est pas demandé à la personne d’estimer cette durée elle-même »[2]n’emporte pas tout-à-fait la conviction. La fiche technique d’EDT indique que « les carnets journaliers sont remplis manuellement par les enquêtés et saisis par les enquêteurs ». Le calcul des durées résulte certes de l’application par l’enquêteur d’une grille d’analyse au contenu des « carnets », mais le détail des activités et leur contexte tels que l’y consignent les enquêtés laissent ouverte la possibilité de biais indétectables par la grille de l’analyste. Hommes et femmes ont-ils le même type d’aptitude à cette revue de détail en continu « selon un pas de dix minutes » ? La même manière de la traduire en mots ? Rien n’est moins sûr.

Dans le même ordre d’idée, les attendus méthodologiques d’EDT excluent – comment faire autrement – la prise en compte du fait qu’à vingt-cinq ans d’intervalle, entre 1986 et 2011, ce ne sont pas les mêmes femmes ni les mêmes hommes qui répondent. Or tant à la maison qu’au travail, avec l’évolution des niveaux scolaires et des perspectives de travail, la description « objective » de leurs activités ne peut éviter de se ressentir des effets d’une période de changement sociaux accélérés[3]. Les effets générationnels ne doivent pas être surestimés, mais pas non plus négligés. S’ils exercent souvent un effet moindre qu’attendu sur les pratiques, ils agissent plus puissamment sur les représentations que les acteurs se font des leurs.

“EDT”, questions tues et leçons refoulées

Dans ses grandes lignes, L’Enquête Emploi du temps fait état d’une tendance à la baisse du « temps domestique » de 25 % (de cinq à quatre heures) pour les femmes entre 1986 et 2010, et d’une stabilité du temps domestique masculin (voisin de deux heures dix).  Ce constat donne beaucoup moins lieu à commentaires sur le thème du moindre investissement féminin que sur celui de l’investissement jugé toujours insuffisant des hommes. Voyons plus en détail.

Stable pour les hommes, Le temps domestique n’a pas non plus évolué dans la période considérée pour les femmes ayant plus de deux enfants dont un de moins de trois ans : chez les jeunes mères, dont bon nombre connaissent une interruption provisoire de carrière, cette stabilité n’est pas inattendue d’une génération à l’autre (elles sont les plus exposées, ou les plus enclines, au « sacrifice » total ou partiel de leur activité professionnelle), même si elle dissimule vraisemblablement des évolutions dont les effets s’annulent (liées justement à leurs taux d’activité et de sortie définitive ou provisoire du marché de l’emploi dans la dernière période néonatale…).

Mais qu’en est-il de l’évolution (– 25 %) qu’ont connue les autres femmes, rapportée à la stabilité du temps domestique masculin ? Il faut une myopie bien partisane pour écarter sans examen la possibilité qu’une part de ce qui était décrit comme des « tâches » aurait pu s’interpréter aussi comme des activités de semi-loisir, dont l’élévation continue du taux d’activité féminin a accentué la résorption. Les femmes moins chargées d’enfants, surtout de jeunes enfants (c’est-à-dire celles qui n’en ont aucun ou qui ont un ou deux enfants déjà relativement autonomes), consacrent en effet davantage de temps à leur vie professionnelle (et à des activités extraprofessionnelles hors domicile). Or comme l’indique l’Insee, « il n’y a pas [eu] d’évolution marquante dans le recours aux services marchands » pour suppléer le travail domestique, et seul le poste « préparation des repas » a connu, avec la banalisation du micro-onde au cours de la période considérée, un gain de productivité imputable à un facteur exogène[4].

Qu’en conclure ? Soit les intérieurs (et les enfants) sont de plus en plus négligés, soit le « travail domestique » a gagné en productivité par la seule organisation de celles et ceux qui l’effectuent (indépendamment, donc, de facteurs techniques). Le second terme de l’alternative, hautement plus vraisemblable, inclut l’effet d’une surévaluation des budgets temps alloués aux diverses « tâches », résultant d’une affectation à ces tâches d’un temps de présence domestique inoccupée.

Rien dans les considérations méthodologiques d’ERT ne garantit les résultats contre un biais d’enquête majeur : le temps passé à la maison ne se laisse pas apprécier comme celui passé à l’usine ou au bureau. Il n’est pas réductible à une définition en droit (temps de présence = temps de travail) ; il a une part d’indécision résultant de ce qu’il n’est pas organisationnellement contraint. En outre, ce n’est pas seulement peu désirable pour les répondantes de dire ou d’écrire, dans le cadre de l’enquête, qu’à tel moment elles ne font rien, c’est aussi malcommode…

Si le « travail domestique » présente une telle variabilité productive, la « seconde journée » que met en avant la vulgate féministe est elle aussi un objet pour le moins indécis. Nul doute qu’elle soit souvent éprouvante pour beaucoup de femmes actives des milieux populaires. Peu de chance qu’elle se compare pour autant avec les réquisitions productivistes du travail salarié : la « deuxième journée » n’est pas un double de l’autre.

Et c’est pour cette raison que dans le total « travail professionnel plus travail domestique », la charge de chaque heure de travail domestique pèse proportionnellement davantage sur celui des conjoints qui est le plus accaparé par son travail professionnel, soit en général sur l’homme : le temps de travail professionnel moyen quotidien de la population masculine EDT (2010) varie entre cinq et six heures, celui de leur temps de travail domestique entre deux et trois heures trente ; à l’inverse, le temps de travail professionnel moyen quotidien de la population féminine correspondante varie entre une et quatre heures.

On ne peut tirer de ces moyennes aucune démonstration empirique quant au nombre réel de personnes qui subissent plus que d’autres les effets de la « double journée ». Mais comme on va le voir, elles rendent improbable que cette population soit en proportion massivement féminine.

Double journée, une balance défavorable aux hommes

Dans les familles avec un enfant, le total « profession plus maison » est similaire chez les femmes et les hommes. La présence d’un enfant réduit la part du travail professionnel contraint chez les femmes, mais elle porte leur total « métier plus maison » au-dessus[5] de celui des hommes, avec une répartition moitié-moitié pour les femmes et trois-quarts-un-quart pour les hommes. Cette disparité interne s’accentue avec le nombre d’enfants, mais seulement s’il y en a au moins un très jeune.

Dans les couples sans enfants, en revanche, la comparaison fait apparaître une situation largement défavorable aux hommes : l’écart de charge de travail professionnel entre les femmes vivant seules (4h19) et les hommes seuls (4h54) s’est accentué fortement, puisque les femmes ne travaillent plus que 3h32, tandis que les hommes en sont à 5h26. Mais alors que les trois quarts d’heures féminins retranchés du budget temps professionnel se retrouvent ajoutés au budget temps tâches domestiques, le budget temps domestique des hommes ne diminue en rien des trois quarts d’heure supplémentaires qu’ils paraissent[6] pourtant avoir consacré à leur travail professionnel ; il augmente même lui aussi, de quelques minutes (2h7 au lieu de 2 h). On devine ici le poids des stratégies conjugales ascendantes déployées par les femmes : dans ses résultats, l’enquête Emploi du temps intègre l’effet exercé par celles des femmes qui suscitent et exploitent l’opportunité qu’une mise en couple avantageuse (hypergamie) leur offre de travailler un peu moins à plus du tout.

Dans la synthèse que l’Insee a consacrée à la question domestique sur la base des données d’EDT ilobserve une moindre augmentation du temps professionnel des femmes dans les années 2000, par rapport aux années 80 et 90. L’auteur remarque à juste titre que « la mise en place des politiques de réduction du temps de travail depuis 1998 a été contrebalancée à la fois par la hausse du taux d’emploi des femmes (57 % en 2010 contre 51 % en 1999 et en 1986) et par l’augmentation de la durée horaire moyenne des emplois à temps partiel (plus 2 h 30 par semaine en moyenne en onze ans) »[7].

La note de l’Insee passe sur le fait que ces deux phénomènes qui se « contrebalancent » statistiquement n’affectent pas les mêmes populations. D’une part, le temps partiel est proportionnellement deux fois plus fréquent dans les classes populaires, et il y serait subi dans une proportion de deux sur trois parmi les travailleuses sans diplôme de 20 à 40 ans[8] ; d’autre part l’aménagement de la réduction du temps de travail (ARTT) complète et multiplie les opportunités de temps partiel choisi dans les classes moyennes. Entre 2003 et 2011 la proportion de temps partiel parmi les femmes actives a crû de 0,3 point, mais elle a augmenté dix fois plus tant chez les non-diplômées du bas de l’échelle salariale que chez les bac+2 et plus.

Pour les employées de commerce à temps partiel subi, l’augmentation du temps de travail représente une amélioration de leur situation ; l’attention portée à la question a conduit les employeurs de la grande distribution à limiter les excès des contrats à horaires éclatés pour un total d’heures dérisoire. Mais la plupart des contrats y restent inférieurs aux 35 ou 39 heures légales de référence[9].

Pour les employées de banque et surtout pour les professions intermédiaires à large autonomie et les cadrettes, c’est la réduction du temps de travail qui améliore la situation.

Or si ces deux effets, imputables aux politiques mises en œuvre par la « gauche plurielle » de Lionel Jospin entre 1997 et 2002, sont l’un et l’autre heureux, le second a son revers : les « lois Aubry » ont été en France l’étape majeure de la rupture de la gauche de gouvernement d’avec les classes populaires, pour qui elles ont signifié gel des salaires, productivité à tout crin, contrôle horaire renforcé, etc. Le discours sur la réduction de temps de travail, porté entre autres par les courants féministes, a été mis en actes avec les seuls attendus du féminisme, idéologie de classes diplômées. La montée au premier plan des préoccupations, de la compatibilité organisée entre vie familiale et vie professionnelle n’a en pratique facilité la vie qu’aux cadrettes . Elle a fait des « trente-cinq heures » une grande heure non pas du mouvement ouvrier, mais du féminisme managérial. Les privilèges du « régime cadre » (ARTT en jours, grande liberté de choix des jours, possibilité – jusqu’en 2008 – d’y renoncer moyennant surcroît de salaire…) ont entretenu la solidarité des personnels d’encadrement avec les directions, en s’appuyant sur le noyau dur des représentations collectives consensuelles (soit les plus idéologisées), à savoir les moyens pratiques de « l’égalité au travail »[10]. En dépit d’un feu de critique incessant sur les conséquences économiques des trente-cinq heures (entretenu à tort ou à raison dix ans durant alors qu’elle est aux affaires), la droite ne se résoudra pas ensuite à effacer ce qu’il y a de plus visible dans les lois Aubry, tout en « écornant » le reste, c’est-à-dire en durcissant encore, au détriment des ouvriers et employées de manutention, les contreparties productives et disciplinaires à ce confort dont eux pourtant ne jouissent pas (RTT en heures incontrôlable par eux[11], organisation du temps de toute façon à la discrétion de l’employeur, etc.). La connivence des élites politiques avec les élites économiques, transcendant la fracture droite-gauche,  n’aura pas connu de faille, en dépit d’un climat politique d’une virulence souvent exacerbée durant la période, sur maints sujets. Le féminisme est le ciment de cette connivence.

Incommensurable productivité domestique ?

Dans son tableau 2, la synthèse Insee d’EDT montre que dans les familles monoparentales – c’est-à-dire maternelles –, les femmes ont un temps de travail domestique inférieur (d’un quart d’heure quotidien ou plus) à celui des femmes en couple[12]. Et le temps de travail domestique n’est, chez ces mêmes femmes, que d’une ou deux minutes plus élevé (sur un petit quart d’heure) pour un poste ménager réputé masculin comme le bricolage. Faut-il en conclure que les tâches ménagères effectuées par les hommes en couple sont superfétatoires, ou qu’une part des tâches qu’effectuent les femmes en couple sont évitables, ou encore que la solitude parentale conduit à un gain de productivité du travail domestique pouvant avoisiner 40 %[13] ?

L’enquête EDT montre aussi que les femmes qui élèvent seules des enfants de trois ans et plus ne consacrent pas plus de temps aux tâches domestiques que celles qui vivent en couple[14], mais à l’inverse vingt à quarante-cinq minutes quotidiennes de moins : soit 3 heures 45, au lieu de 4 heures 5 à 4 heures 32 (selon le nombre d’enfants), ou au lieu de 6 heures 15 à 6 heures 57 si l’on additionne au temps de travail domestique des femmes en couple celui de leur compagnon.

En prenant pour référence le temps de travail domestique monoparental, les féministes pourront trouver dans cette observation une occasion de gémir sur la condition des mères de famille en couple, qui non seulement ne travaillent pas moins à la maison mais y travaillent plus. On y verra plutôt, nonobstant les différences de conditions et d’obligations ménagères dues à la taille du logement, un effet de l’écart d’activité professionnelle entre les mères isolées et les autres, qui conduit les premières à réduire les occupations domestiques de semi-loisir auxquelles s’adonnent les secondes et que l’enquête assimile à des tâches contraintes. Mais à ce stade, la réflexion perd toute pertinence sans prise en considération de la CSP, du niveau de revenu et de la possibilité pour des célibataires CSP+ avec enfant de sous-traiter l’intendance domestique à des employés de maison…

Tenue de soirées

Dans l’analyse séquentielle menée par Laurent Lesnard et Thibaut de Saint Pol[15] sur la base des données EDT, un fait remarquable apparaît : des X types de soirées résultant de l’analyse, un seul est qualifié par les auteurs de typiquement féminin. Or il ne représente qu’une proportion très minoritaire par la fréquence attachée aux séquences. Il ne s’agit évidemment pas de dire que le travail domestique féminin est absent des autres séquences, mais de remarquer que le supposé asservissement spécifique des femmes aux tâches domestiques ne se confirme pas, parmi les couples étudiés, sous la forme d’une altération spécifique massive des emplois du temps. L’étude porte pourtant sur les soirées, c’est-à-dire sur le moment de la journée où les femmes, en particulier si elles sont mères, sont les plus exposées à la contrainte de la « deuxième journée ». Or le fait massif qui ressort de l’analyse séquentielle est que les tâches comme les modalités de la consommation du repas s’organisent autour de la télévision, pour les femmes comme pour les hommes, même dans les familles avec enfants et quel que soit leur nombre. Comme le montre Michel Demurget, il y a longtemps que la garde cathodique des enfants a « émancipé » les parents de leurs responsabilités[16]. L’autre fait, ironique, c’est que l’éclairage par l’analyse séquentielle des mêmes données suffit[17] à dissiper les pseudo-évidences de la lecture féministe d’EDT.

Corvées sans critère

Un œil sur le fourneau, un autre sur le feuilleton ? L’omniprésence des écrans dans les foyers et leur rôle nous ramènent à la nature des occupations domestiques. EDT ne cherche pas à faire le partage entre tâches corvées et travaux de loisir à certaines lignes de sa nomenclature. Certes, une enquête emploi du temps découpe et décompte… le temps. Rien que de bien normal. Mais dès lors qu’EDT comme Erfi font le mauvais et le beau temps dans l’appréciation des « tâches domestiques », il est permis de trouver la perspective un peu courte. L’apriori qui la sous-tend ignore en effet ce dont l’ignorance vaudrait à toute approche des « tâches professionnelles » d’être tenue pour bien légère : la pénibilité. Là, EDT s’en remet à l’appréciation subjective des acteurs (« Part des personnes jugeant une activité domestique comme une corvée selon le sexe »), ce qui n’est pas négligeable mais pas suffisant non plus, d’autant que, sans surprise, la note Insee Première qui rapporte les résultats de cette ligne du questionnaire n’en retient que celles des « tâches ménagères » où la surreprésentation féminine est la plus manifeste. Est-il donc impossible de concevoir qu’une tâche domestique plutôt masculine puisse être tenue pour une corvée par les hommes ? Le classement du « petit bricolage » en « semi-loisir » est ici purement péremptoire, comme le fait de ne symétriquement pas tenir compte de celles ou ceux qui aiment faire la cuisine.

A cet égard, la courbe de fréquence du travail domestique par séquences horaires en semaine et le week-end, que présente EDT, est éloquente. Elle montre que le pic d’activité hebdomadaire se situe, en 2010, autour de midi le samedi ou dimanche : à peu près 50 % des femmes effectuent une tâche à ce moment qui correspond à celui de la préparation du repas. Une proportion en baisse de dix points en onze ans. Le pic suivant est la préparation du repas du soir en semaine : près de 45 %, en baisse de deux ou trois points. Cette baisse paraît en partie compensée[18] par la hausse d’un point environ, à 31 %, de l’investissement masculin dans la préparation du dîner en semaine. A l’inverse, et comme celle des femmes, la proportion d’hommes actifs dans une tâche domestique à midi le week-end a baissé, de deux ou trois points entre 1999 et 2010.

Il y a là toute l’apparence d’un effet sur les emplois du temps dû au reflux de l’institution que représentait, pour l’un et l’autre sexe, le repas festif du dimanche (et dans une moindre mesure du samedi), dont la préparation, chez les couples qui travaillent en semaine, engage autant de loisir que de nécessité. Ce qui est vraisemblablement moins le cas du dîner qu’on prépare en semaine dans la précipitation en rentrant du travail.

Le reflux du loisir associé à une « tâche » utilitaire ne concerne d’ailleurs pas que l’activité en cuisine. La période considérée, les premières années du siècle, a aussi vu changer les comportements des consommateurs, dans les grandes surfaces à dominante alimentaire, vers des visites plus courtes : on va moins sous ce type d’enseignes pour flâner et se prêter aux achats d’impulsion ; elles ne font plus rêver, les courses du samedi hier plaisir de la dépense sont devenues corvée (la crise de 2008 ne fera qu’accentuer la tendance, caractéristique de la fin d’un cycle commercial commencé au début des années soixante[19]).

Oui, mais ne confondons pas un repli avec une disparition : si le déjeuner dominical occupe encore davantage femmes et hommes que le dîner vite expédié des jours de semaine, c’est qu’il n’est toujours pas réductible au noyau dur d’un devoir domestique. Le temps qui lui est consacré et que mesure l’enquête est encore empreint d’une dimension hédonique. Il ne prête pas à interprétation unilatérale, mais l’idéologie n’en connaît pas d’autre. Revenons au module d’EDT consacré aux jugements des acteurs sur les activités domestiques. En dépit d’un périmètre de réponse tronqué, les résultats ne sont pas inintéressants. Ils montrent que ce qui est le plus tenu pour une corvée n’est pas ce qui occupe le plus les ménagères : le repassage est jugé le plus pénible, alors qu’il ne représente qu’une des quatre lignes de la catégorie « linge », qui tout entière compte pour moins du quart du temps moyen consacré par les femmes au « tâches ménagères ». Il faut reconnaître au féminisme doctrinal un certain génie du coup de balais, pour évacuer ces proportions…

Que le temps domestique soit rapproché du temps professionnel en tant que consistant en « tâches » n’est pas illégitime (dès lors qu’on ne perd pas de vue qu’il inclut aussi du loisir et pas seulement des corvées). Mais si un tel rapprochement est fondé, alors les angles sous lesquels il est pertinent de parler du travail professionnel ne sont pas a priori moins fondés et méritent d’être éprouvés aussi, appliquées au travail domestique. On a déjà évoqué la pénibilité, risquons la productivité, ou la compétence, entre autres points de vue qui organisent les discours sur le travail tenus par les acteurs et les observateurs. La productivité des femmes et des hommes est-elle la même à tâche identique – sans préjudice de la compétence déployée ?

(…)


[1] http://www.insee.fr/fr/methodes/default.asp?page=sources/ope-enq-emploi-du-temps-edt-2009.htm et la synthèse Insee Première de Layla Ricroch : Insee, Regards sur la parité, éd. 2012 : « En 25 ans, moins de tâches domestiques pour les femmes, l’écart de situation avec les hommes se réduit » (http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/ref/FHPARIT12a_sommaire.pdf)

Résultats fondés sur environ dix mille éléments de réponse complets, cf. www.insee.fr/fr/methodes/sources/pdf/Fiche_qualite_EDT_2010.pdf.

[2] Insee, EDT, Ricroh, op. cit., p. 70.

[3] 1980-2010, période d’ « accélération du changement social », selon Emmanuel Todd et Hervé Le Bras, dans leur Mystère français (Seuil 2013).

[4] Ricroch, op. cit. p. 69. S’agissant du recours ou du non-recours aux services marchands, cet auteur s’en tient à une moyenne globale, qui mériterait sans doute d’être déclinée par CSP ou niveaux scolaires ou niveaux de revenu…

[5] Données EDT. Cf. Layla Ricroch, « Regards sur la parité », Insee, 2012.

[6] Redisons-le, nous ne nous prévaudrons pas ici de ce que nous critiquons ailleurs : ces chiffres ne sont que des moyennes tabulaires déterminées par les énoncés factoriels à portée heuristique limitée qui s’énoncent en abscisses et en ordonnées. Ils ne décrivent pas les mouvements de la vie réelle des gens, tout au plus les laissent-ils deviner un peu et tendent-ils à étayer la vraisemblance de certaines hypothèses au détriment d’autres (en l’occurrence au détriment de l’idée bien-pensante d’une « négociation » défavorable aux femmes à l’intérieur du couple)…

[7] Ricroch , op. cit., p. 71. On vérifie par là que les mouvements qui affectent les masses horaires ne sont qu’indicatifs et non directement descriptives des actions des acteurs sociaux.

[8] Insee Première 1462, août 2013, http://www.insee.fr/fr/ffc/ipweb/ip1462/ip1462.pdf.  L’enquête commentée par Hélène Guedj, division études sociales de l’Insee indique  qu’entre « 2003 et 2011 la baisse du taux d’emploi en équivalent temps plein des moins diplômés est particulièrement marquées chez les hommes : – 6 points pour les titulaires d’un CAP ou d’un BEP, – 7 pour les titulaires d’un brevet ou sans diplôme ». Cet infléchissement est le fait majeur de cette note  d’actualité sur l’équivalent temps plein », mais l’auteur préfère titrer et intertitrer sur les caractères du stock (« un taux inférieur à 30 % pour les jeunes femmes sans diplôme », etc.). Sans surprise.

[9] Du moins aux  heures payées : le travail non rémunéré (compte de caisse, rangement de matériel…) peut avoisiner une demi-heure voire une heure par jour dans ce secteurs, et dans bien d’autre où le taux de syndicalisation est infime, et touche aussi les hommes…

[10] Dans la langue de l’idéologie, la notion d’« égalité au travail », rappelons-le, renvoie toujours à la comparaison des situations des femmes et des hommes, référence par défaut hors de quoi il n’est pas de question d’égalité ou d’inégalité qui vaille.

[11] Dans un pays, la France, qui peut concourir au titre du champion d’Europe des heures supplémentaires non payées, une variation de trois ou cinq heures de l’horaire hebdomadaire de référence n’est de toute façon souvent qu’un jeu d’écriture.

[12] Ibidem ; p. 70. Le fait que les femmes seules avec enfants aient un temps de travail domestique inférieur à celui des femmes en couples n’empêche pas que l’inclusion des familles monoparentales, quasi toutes féminines, introduit un biais dans la lecture des résultats de l’enquête (effet de structure jouant dans le sens du « déséquilibre » du « partage des tâches »).

[13] A gros traits, les heures « masculines » augmentées de l’écart entre femmes seules et femmes en couple, rapportées au total femmes plus hommes en couple (variable entre six et sept heures selon le nombre d’enfants).

[14] Insee EDT, Ricroh, op. cit.

[15] « Organisation du travail dans la semaine des individus et des couples actifs ». Sciences Po, Observatoire sociologique du changement OSC-CNRS, avril 2008, http://hal.inria.fr/docs/00/27/35/93/PDF/Laurent_Lesnard_Thibaut_de_Saint_Pol.pdf.

[16] TV Lobotomie, Max Milo, 2012.

[17] Sans l’intention malveillante qu’on pourra prêter à l’auteur de ce lignes…

[18] « Paraît », et non « est », car l’apparence d’une évolution femmes-hommes dissymétrique et complémentaire, au vu des deux courbes, n’implique pas qu’ait eu lieu une évolution homologue dans chaque ménage mixte, ni même dans la majorité d’entre eux.

[19] Le thème de la « crise de l’hypermarché » à partir du milieu des années 2000 a proliféré dans la presse et la littérature spécialisée.

La querelle du ménage – 1. Les montres molles d’Erfi

La querelle du ménage – 1. Les montres molles d’Erfi

 « Nous assumons l’immense majorité des tâches ménagères », écrivent en avril 2011 les « 343 » de Libé[1], parmi lesquelles certain beau linge aura peut-être voulu témoigner de la difficulté de trouver des domestiques. On touche là au noyau dur de la complainte féministe, celui qui repose sur le plus large consensus, les enquêtes les moins discutées, qui méritent donc le plus de l’être.

La présente section s’appuie sur deux grandes enquêtes récurrentes qui traitent entre autres des tâches domestiques, et sur des travaux qui en sont dérivés : l’Étude des relations familiales et intergénérationnelles et l’enquête Emploi du temps. Brèves histoires de temps.

I. Les montres molles d’Erfi

L’Étude des relations familiales et intergénérationnelles (Erfi, Ined-Insee)[2], l’une des principales sources, avec l’Enquête emploi du temps de l’Insee, des travaux sur les tâches ménagères et familiales, menée parmi les personnes vivant en couple, donne des résultats qui invalident l’épithète « immense » du manifeste des « 343 ». Des « tâches ménagères » dont elle examine la distribution (« préparation des repas », « vaisselle », « aspirateur », « repassage », « tenue des comptes », « courses alimentaires », ainsi qu’une mystérieuse rubrique « organisation de la vie sociale du ménage / invitations »), seul le repassage est un attribut exclusif pour une très nette majorité (66 %) de femmes. Les autres sont à forte participation masculine, même si cette participation paraît intermittente pour la « tâche » repas.

Or l’enquête Erfi est portée à sous-estimer les contributions domestiques (ménagères et parentales) des hommes[3]. Cette sous-estimation est le produit de biais tenant aux conditions comme aux présupposés de l’enquête, à ce qu’elle met en avant et à ce qu’elle ignore. La mesure est faussée, mais de façon univoque

Biais de conditions d’enquête

Réalisée auprès d’un échantillon presque paritaire[4], Erfi est une enquête de type « déclarative ». Elle se fonde sur des entretiens, menés selon un protocole invariable, qui favorisent les interférences dues à l’appréciation subjective. Son exploitation ne fait pas, chez ses commentateurs, l’objet de recoupements avec d’autres sources.

Les déclarations reflètent-elles fidèlement les pratiques ? C’est tout le présupposé d’Erfi, dans lequel la déférence due au sujet prend souvent le pas sur la prudence méthodologique[5]. Nombres d’enquêtes menées dans d’autres domaines font état d’écarts entre perception et réalités, ou entre perception et pratiques, qui devraient pourtant dessiller les yeux. Il en va ainsi classiquement de la perception des prix, avec des enquêtés qui surestiment systématiquement l’inflation des produits dont la fréquence d’achat est élevée, ainsi que son impact sur leur budget domestique, même s’il s’agit des produits courants les plus modiques (alimentaire, entretien…)[6].

Dans quelle mesure les enquêtés savent-ils dire précisément ce qu’ils font et dans quelle proportion ? Qui par exemple « fait le plus souvent » les courses, l’une des tâches les plus partagées ? Que mesure Erfi : la seule fréquence des achats, ou une fréquence pondérée par les volumes ? Que doivent les réponses à l’image d’eux mêmes que les enquêtés cherchent à produire ? Nous sommes là à peine plus solidement lotis que dans la catégorie du sondage d’opinion à publication dominicale sur les « phénomènes de société », soit proche d’un état de liquéfaction maximale des sciences molles.

L’Insee minimise étrangement le risque de biais résultant des « conditions de passation » : « Un quart des entretiens, écrit-il[7], ont débuté ou se sont terminés en présence d’une tierce personne et les allées et venues en cours d’entretien ne sont pas rares. Par ailleurs, lorsqu’une personne est présente, il s’agit le plus souvent du conjoint. »

Il est ici parfaitement arbitraire de décider que la présence du conjoint n’affecte pas plus le témoin que celui-ci soit l’homme ou que ce soit la femme, et celui-là la femme ou l’homme. Car dans la situation ainsi créée, la « tierce personne », ce n’est pas le conjoint, c’est l’enquêteur ! Et ce qui est en jeu, c’est l’image publique du ménage et du couple que partagent ou disputent les conjoints, c’est-à-dire un objet complexe, fragile, surinvesti de sentiments divers plus ou moins exposables. Mais pour notre enquêteur, nulle inquiétude : « La présence du conjoint joue un rôle de “contrôle”[8] des réponses tandis que son absence favorise une mise en scène de soi en donnant à voir une répartition plus lissée, davantage en conformité avec une certaine norme égalitaire. » Autrement dit : livré à lui-même devant l’enquêteur, le mâle domestique incline à jouer les champions du repassage.

Certes, une telle « norme égalitaire » existe, norme générale largement intériorisée chez les moins de soixante ans. Mais elle peut être contrariée par quelques considérations qui œuvrent dans un autre sens, comme de minimiser la participation à certaines « tâches » vues comme trop peu viriles, ou peu dignes d’êtres revendiquées à moins d’y exceller spécialement (cf. l’imperium souvent jaloux des « hommes-qui-cuisinent », transposition dans la sphère domestique d’une prétention à l’excellence survalorisée dans la sphère professionnelle)[9].

Il est aussi permis de se demander ce qu’entend l’auteur de la note lorsqu’il écrit : « En outre, la présence du conjoint semble favoriser le travail de mémoire dès lors qu’il s’agit de dater certains événements de la vie conjugale. » En quoi est-il besoin de dater les tâches ménagères récurrentes du questionnaire Erfi ? A rien, sinon à accentuer les biais résultant de l’effet de « contrôle »[10].

Dans un autre article déjà cité[11], le même auteur reconnaît pourtant l’effet des biais de perception sur les résultats d’Erfi. Analysant l’évolution de la répartition des tâches entre 2005 et 2008 parmi des couples ayant eu un enfant au cours de la période, il écrit : « Comme attendu (sic), la confrontation des résultats des deux vagues ne laisse guère entrevoir de renversement des tendances. (…) Le fait que la plupart des changements observés soient de faible ampleur, et qu’il y ait une forte symétrie entre les changements de situation (très) défavorables à la femme et ceux (très) défavorables à l’homme, traduit probablement pour une part des évolutions réelles quant à l’organisation conjugale, mais tient sans doute davantage au fait qu’il s’agit de questions de perception[12], laquelle est susceptible de varier légèrement indépendamment de la répartition réelle entre les conjoints. » Les présupposés (féministes) des enquêteurs ne peuvent manquer de rendre « attendue » cette stabilité longitudinale (qui tient au fait que les couples ne se seraient pas constitués sans un accord préalable, souvent implicite, sur une forme d’organisation domestique, entre autres considérations comme l’entente sexuelle, le rapports aux tiers dans et hors lignages, etc.).

Dans le cas présent, où l’événement déclencheur d’une variation des perceptions des tâches est par hypothèse l’arrivée d’un enfant, ce qui « varie légèrement » traduit deux types de phénomènes :

– d’une part la faillibilité de l’évaluation, déjà mentionnée à propos de l’enquête à un moment T et dont l’effet n’est pas identique au moment T+n ; le risque de biais est stable entre les deux enquêtes, mais il n’affecte pas forcément deux fois de la même façon le contenu des résultats ;

– d’autre part la perception de l’événement déclencheur comme expérience subjective, qui est porteuse d’un biais supplémentaire, dépendant en signe et en degré de la satisfaction associée à cet événement ; l’économie du désir d’enfant est à ce stade cruciale, elle sous-tend les résultats commentés par les exégètes d’Erfi tout en étant statistiquement incommensurable.

Biais de sélection des tâches

La faiblesse d’Erfi ne tient pas aux seuls biais de perception et de déclaration. La vie domestique se limite-t-elle aux « tâches » retenues par cette enquête ?

Le questionnaire, signale sa fiche méthodologique, mentionnerait aussi le « petit bricolage », mais le traitement des données collectées néglige en général soigneusement cette catégorie. Ainsi, les auteurs de l’étude Ined qui s’intéresse à la répartition des tâches avant et après la naissance d’un enfant ne se sont pas avisés que ce genre d’événement occasionne pour de nombreux couples de menus changements mobiliers voire immobiliers : pas trace des heures passées à trier, empaqueter, éventuellement transporter, déballer et réinstaller lorsqu’il y a déménagement ; pas trace du mobilier en kit ramené en voiture d’une grande surface spécialisée : l’Ined pratique le ménage sans murs et sans meubles[13]. Il n’y a du reste aucune raison légitime de tenir pour subalterne ce type d’activité ensuite, c’est-à-dire en dehors des périodes qui suivent les naissances.

Egalement négligé est le gros bricolage, principalement attaché aux ménages populaires[14] : les samedis et les dimanches passés à visser, poncer, raboter, maçonner ou monter des armoires dans un pavillon où sont gagés vingt ans de salaires. Selon Erfi, il ne s’agit pas d’une tâche domestique. Pas davantage la conduite de la voiture, excroissance obligée des foyers, ni les charmes de son entretien. Ni le réglage toujours à revoir des merveilles de technologie dont les deux sexes se font les esclaves, avec peut-être des compétences diverses qui inclineraient légitimement l’enquêteur curieux à vérifier si, dans un couple, l’aide d’une partie n’est pas plus souvent sollicitée dans un sens que dans l’autre. Ni les bonheurs de la paperasse dont l’Etat et le rhizome marchand accablent les familles, étrangement réduits dans l’enquête Erfi à la notion de « comptes » du foyer. De même que l’entretien de la maison se réduit à « l’aspirateur », qui aura aspiré avec le reste les menus ou les grands rangements auxquels les conjoints se livrent ensemble plus souvent qu’on ne croit, parce qu’il faut bien que l’un et l’autre s’y retrouvent.

Le temps introuvable

La légèreté de la conception d’Erfi se marque encore par l’absence de considérations sur le temps consacré aux « tâches » qu’elle énumère de façon sélective. Et sur l’évolution de ces durées au cours des dernières décennies, ainsi que sur le temps que requièrent les occupations nouvelles qui s’y apparentent.

Un exemple : il y a depuis les années 2008-2009 à peu près parité dans l’achat en ligne[15], ce qui était loin d’être le cas dans les premières années du déploiement de la Toile marchande, que son apparat technologique avait versé du côté masculin, avec la jauge à huile et la prise de terre. Quelle passion a poussé les femmes à s’y jeter à leur tour, au lieu de laisser aux hommes les joies relatives de bazar-point-com ? Parce que l’achat en ligne s’apparente plus souvent à un plaisir qu’à une corvée, comme le shopping ou les soldes, et que la disposition à y voir un plaisir est principalement féminine ? Mais Erfi ne fait pas le partage entre achats plaisirs et achats corvées, portant par défaut les premiers au passif d’une répartition inégalitaire des tâches domestiques.

La répartition des occupations en valeurs relatives, telle que l’effectue Erfi, gagnerait donc beaucoup à s’articuler à une économie du temps domestique en valeur absolue. Qu’en est-il par exemple de la préparation des repas, depuis quarante ans (entre les deux manifestes féministes des « 343 »), avec la généralisation des plats préparés ou semi-préparés, et celle du micro-ondes ? A en juger par la structure de la consommation alimentaire des ménages que mesurent les instituts de panel spécialisés[16], le « fait maison » est depuis longtemps une pratique marginale[17], en dehors des dimanches et jours de fête[18]. Pour les mères et épouses, qui s’occupent des repas sept ou huit fois plus souvent que leurs conjoints, la surcharge au poste cuisine porte en fait sur des efforts et des séquences de temps qui tendent vers le « qu’est-ce que je réchauffe ». La préparation des repas est d’autant plus surévaluée dans la remémoration des tâches et de leur répartition qu’elle se répète quotidiennement – une fois ou plus – de façon nécessaire, même si sa durée est minime, ce qui n’est pas le cas de l’aspirateur ou du repassage.

L’invention ad hoc de la « négociation »

La revue de l’Ined Politiques sociales et familiales et ses auteurs ne mentionnent que pour la forme les « ressources en matière de disponibilité-temps et de compétences ». Les écarts d’activité professionnelle femme-homme dans les couples ne sont pas envisagés sous l’aspect du différentiel de disponibilité pour la vie familiale qui en résulte, mais selon la catégorie d’un problématique « pouvoir de négociation », appuyé sur la « contribution financière ». Au risque de sombrer dans la mise en abyme, il faut citer ici une autre étude[19] que ces deux auteurs mettent eux-mêmes en avant de leur propos ; « Plus l’écart de revenus entre conjoints est important, plus celui qui contribue le plus détient de pouvoir par rapport à l’autre, et plus il pourra, en particulier lorsqu’il s’agira d’une femme[20], “négocier” une répartition moins inégale des tâches. »

Derrière le truisme, l’asymétrie de traitement est remarquable. Car que se passerait-il si, « en particulier », non seulement l’homme contribuait plus, mais de plus en plus ? Son pouvoir de négociation augmenterait-il à due proportion ? Sans doute pas, en tout cas pas dans les couples modernes-égalitaires-à-capital-scolaire, devenus les plus nombreux. Mais peu importe, puisque aucun auteur ne s’intéresse au « pouvoir de négociation » des hommes dans le couple[21] : dès lors qu’ils sont par postulat supposés détenir le pouvoir, il ne peut revenir qu’à la femme de viser à un rééquilibrage, d’agiter sa feuille de paie et de « négocier », non sans mérite avec un verbe entre guillemets en lequel ses défenseurs sont les derniers à croire.

Ni les auteurs de l’Insee ni ceux de l’Ined ne connaissent bien sûr de couples où l’on « négocie » de repasser la couette ou de descendre la poubelle comme on le ferait d’un contrat commercial. Ce type de situations n’apparaît jamais dans les histoires de vie, et lorsque un couple en vient à « négocier » une activité en rapport avec les enfants, ce n’est pas pour se décharger de la garde sur l’autre, mais pour la lui disputer, parce qu’il se sépare.

Au quotidien, les couples ne « négocient » pas. Lorsqu’un couple se forme, l’essentiel est déjà « négocié ». Les enfants viennent tard. Les habitudes à deux ont déjà été rodées, les rôles pour l’essentiel distribués, dans une phase préconjugale puis préfamiliale où la seule négociation véritable se jouera en amont, sur des choix de vie fondamentaux : le lieu de résidence, la venue d’un enfant (et son calendrier).

Simple impropriété lexicale ? La fable de la négociation, décalquée de la conflictualité sociale, irrigue les travaux académiques parce qu’elle est essentielle à l’illustration de la thèse militante : le féminisme est un combat et un progrès de tous les instants, etc.[22] Sans doute les fantasmes idéologiques projetés dans l’intimité des couples se perdent-ils dans le bruit ambiant et n’affectent que modérément les pratiques, mais ils sont assez insistants pour répandre à la longue rancœur et culpabilité (pour qui voudra s’en saisir à d’autre fin qu’une lasse plaisanterie : « Tu vois, c’est moi qui fais tout, ils l’ont dit à la télé. »)

Familles biaisées

Une autre approximation introduit dans l’enquête Erfi un biais majeur, à propos de l’appréciation des tâches dites parentales. « Le travail parental reste une affaire de femmes (…), les mères assument le quotidien et l’intimité, les pères les sorties et les jeux », grondait le Monde du 7 avril 2009, suivi par le chœur des médias. L’objet de son ire était une étude tirée d’Erfi, roulant sur la « participation des parents à cinq moments clés de la vie des enfants : l’habillage, les accompagnements à la crèche ou à l’école, les devoirs, le coucher, ainsi que les jeux et loisirs », et qui concluait que « les femmes s’investissent plus dans les tâches quotidiennes “contraintes” ».

Sic. L’emploi de guillemets de précaution autour du mot indique assez que les auteurs ne savent pas trop de quoi ils parlent. Ce qui devrait apparaître, c’est que l’étude s’intéresse à un périmètre de « tâches parentales » focalisées sur la petite enfance, où les femmes sont plus attendues que les hommes. La démonstration n’en est que plus éclatante. Surtout qu’elle a d’avance assimilé l’habillement et le coucher des petits à des « tâches quotidiennes contraintes », sinon à des corvées, par opposition à l’insouciance des jeux à participation paternelle qui ne ressortiraient en rien au domaine de la nécessité.

Qui peut croire que la vie de jeunes parents obéit à cet arrière-monde de valeurs normatives ? Comme si ce n’était pas affaire de moment, d’humeur, de fatigue ou de dispositions que la cuillère qui va de la coupelle à la bouche, le pyjama qui glisse sur une tête ébouriffée ou l’édification d’une tour avec des cubes de couleur soient des bonheurs ou des corvées.

De telles considérations n’entrent pas dans la conception de l’enquête et de ses commentateurs à l’Ined. Tout préjugé féministe déployé, ceux-ci ne s’intéressent ainsi à l’évolution de la « satisfaction-insatisfaction » devant la répartition des tâches que selon une perspective déploratoire : soit il y a « évolution défavorable », soit il n’y a « pas d’évolution défavorable ». Par présupposé, l’éventualité d’une évolution favorable est incluse dans la seconde modalité[23]. En pratique, cela revient à l’exclure de la réflexion.

En outre, la question de la satisfaction est abordée du seul point de vue féminin – comme si les hommes étaient absents de l’échantillon. Or si, comme l’affirment les mêmes commentateurs, la « satisfaction » des femmes devant la répartition des tâches diminue dans le cadre d’un ménage, et qu’on est fondé à décrire celui-ci comme un champ de négociation, alors l’enquête devrait établir symétriquement que cette négociation funeste pour les femmes aboutit à une augmentation de la satisfaction masculine. Par quelle négligence s’est-elle privée de cet éclairage ?

On s’autorisera à en subodorer les résultats : si l’on interrogeait les hommes, on s’apercevrait aussi qu’aux joies de la naissance succède bientôt le morne quotidien. Car l’arrivée d’un enfant est pour les parents, en même temps qu’une satisfaction, un motif supplémentaire et majeur de souci et d’affairement permanent. C’est un souci général, touchant à l’organisation ou la réorganisation de la vie quotidienne.

Les catégories de l’enquête Erfi sur la perception et la satisfaction des tâches en enregistrent la répartition, la constance relative et les variations de façon parcellaire, selon une grille d’analyse rigide et conventionnelle de l’économie domestique. Elles n’en rendent que partiellement compte, en négligeant certains aspects et en surpondérant, sur ceux qu’elles éclairent, le point de vue féminin, héritage d’une approche méthodologique qui ne visait initialement que les femmes. Elles concourent ainsi à produire des résultats partiaux, dignes de la babélienne bibliothèque d’artefacts qu’enrichissent les idéologues frottés de statistiques[24].


[3] Merci à A. S., qui, en familier de la maison, a attiré notre attention sur certaines incongruités du traitement par l’Ined des données de cette enquête.

[4] Dix mille personnes 56 % de femmes dans l’enquête initiale 2005, réitérée en 2008 avec 6600 d’entre elles, puis 2011. Les enquêtes précédentes sur le sujet menées par l’Ined ne visaient que les femmes.

[5] Ainsi l’Ined écrit-il avec la foi du charbonnier : « Les données recueillies de cette manière sont certes plus subjectives (dans la mesure où elles font appel à la perception individuelle, qui peut mêler un sentiment d’injustice, d’agacement ponctuel, etc.) mais, au final, elles donnent une approximation assez juste du partage des tâches et de ses déterminants » (A. Régnier-Loilier, C. Hiron, « Evolution de la répartition des tâches domestiques après l’arrivée d’une enfant », Ined, Politiques sociales et familiales n° 99, mars 2010). Les critères de la « justesse » invoquée ici sont à chercher dans les présupposés des auteurs.

[6] Cf. par exemple « Les biais de perception : quand les ménages se trompent », in P. Moati, R. Rochefort, Mesurer le pouvoir d’achat, La Documentation française, 2008, http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/084000050/0000.pdf.

[7] Là aussi sous la plume d’Arnaud Régnier-Loilier, l’un des principaux commentateurs d’Erfi, http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?reg_id=0&id=2256.

[8] Sic, pour ces guillemets : la quiétude de l’auteur ne va pas jusqu’à l’assomption complète de son propos.

[9] Les femmes, plus préoccupées de la « conciliation » du professionnel et du domestique, distinguent mieux les genres.

[10] Effet que l’auteur ne néglige pas tout-à-fait puisqu’il indique, dans une pirouette finale assez plaisante : « Si ces résultats semblent indiquer [ ?] qu’il est finalement préférable que les entretiens aient lieu en présence du conjoint, contrairement aux consignes données aux enquêteurs [ !], la présence d’un tiers en particulier celle du conjoint entraîne une moindre déclaration des histoires conjugales passées, principalement du côté masculin. » C’est hautement vraisemblable, et le Boulevard s’en est avisé avant l’Insee ; mais on voit mal l’intérêt de la remarque, dès lors que l’enquête Erfi n’interroge pas les gens sur leurs pratiques avec leurs « ex » éventuels, mais sur leurs pratiques présentes.

[11] A. Régnier-Loilier, C. Hiron, « Evolution de la répartition des tâches domestiques… », cf. supra.

[12] Nous soulignons.

[13] A. Régnier-Loilier, C. Hiron, op. cit. p. 16.

[14] En montant l’échelle sociale, il devient de plus en plus rare que monsieur bricole, mais de plus en plus fréquent que madame dirige pour son plaisir des travaux de « déco » en maîtresse d’ouvrage (et ne manquera pas d’inscrire cet empire au compte de ses « tâches » ménagères si l’occasion lui est donnée d’épancher sa mélancolie auprès d’un enquêteur d’Erfi).

[15] Selon la Fédération de la vente à distance (Observatoire des usages d’Internet Médiamétrie, étude Credoc, etc., http://www.fevad.com.).

[16] SymphonyIri ou KantarWP.

[17] En dépit d’un récent regain de faveur, après la crise de 2008, en partie lié au reflux du pouvoir d’achat, et malgré les effets successifs, mais non cumulatifs, de crises sanitaires surmédiatisées (grippe aviaire, viande de cheval…).

[18] Et même en ces occasions, l’apéro dînatoire a réduit le territoire du repas cuisiné.

[19] S. Pontieux et A. Schriber, Insee 2006.

[20] Nous soulignons.

[21] Ni non plus à leur « degré de satisfaction » quant à la répartition des tâches ménagères (Régier-Loilier, Hiron, op. cit., p. 17).

[22] Un esprit aussi savant et avisé que Gosta Esping-Andersen ne s’y égare-t-il pas non plus, à propos du niveau d’éducation prodigué aux enfants par les familles, quand il constate qu’il est d’autant plus élevé que le statut social de la femme y est avantageux – ce qui est un fait qu’il est bien fondé à souligner –, mais qu’il y voit un effet qui serait généralisable avec « plus de pouvoir de négociation » des femmes dans le foyer ? (G. Esping-Andersen, « Modèles sociaux en crise. Comment sortir de l’impasse ? », conférence donnée au Collège de France, 2006.)

[23] A. Régnier-Loilier, C. Hiron, op. cit. p. 19.

[24] Ou les statisticiens imbibés d’idéologie, vraisemblablement plus nombreux à publier, mais nous ne voudrions pas sembler jeter l’opprobre sur une profession qui compte aussi beaucoup d’esprits scrupuleux.

Le plafond de verre et autres fables – 1. Impossible discrimination

Disparité, inégalité, discrimination au travail : de ces glissements de sens ad hoc, l’idéologie fait son miel.

L’égalité salariale des sexes est dans le droit et nul ne la conteste, mais il est utile au féminisme de faire accroire que la contrecarre une hostilité résolue. Pour la briser, il en appelle à la férule de l’État : « Des mesures doivent être prises rapidement, écrivaient ainsi les 343 pétitionnaires du « manifeste » du 2 avril 2011, pour garantir l’égalité dans l’emploi, en faisant reculer la précarité du travail des femmes et en imposant l’égalité salariale. » Quelles mesures ? On devine qu’il faudra-faire-en-sorte-que. Et l’on note que la précarité du travail n’appelle pas en soi de « mesures », si elle ne touche spécialement les femmes – comme si aucune ne souffrait aussi de la dévalorisation des tâches, de la déflation salariale, de la fragilisation contractuelle qui affectent leurs parents ou compagnons.

« Nous touchons, poursuivaient les « 343 » de 2011, des salaires ou des retraites largement inférieurs à ceux des hommes. » L’affirmation ne s’étaie de rien, mais un manifeste n’est pas le lieu de détailler. Voyons alors l’implicite, largement développé par d’innombrables publications militantes (OLF et autres groupes ultra) ou institutionnelles (directions ministérielles, Université, organismes ad hoc…), les unes et les autres ne différant que par le ton qui sied à leur position de discours.

Cet implicite, donc, consiste pour l’essentiel à agiter des chiffres puisés à la grosse louche des « femmes-en-moyenne » ou des « femmes-cadres-en-moyenne », de les opposer à autant d’hommes moyens[1], et d’exhiber ces marionnettes en toute négligence des effets de structure (temps de travail, durée des carrières, secteur, taille de l’entreprise, ancienneté, qualification, nonobstant ceux que néglige l’appareil descriptif mobilisé, en particulier pour ce qui concerne les qualifications, cf. infra.) par quoi s’expliquent les écarts de salaires en moyenne – et dont les combinaisons opèrent à tous niveaux de finesse du marché du travail.

L’Insee, qui publie en bonne rigueur les chiffres que rebat ad nauseam l’idéologie féministe, plutôt que d’inégalités parle de « disparités de salaire ». Ce n’est pas la même chose. Entre les deux, hors effets de structure observés, se tient ce qui (par hypothèse à ce stade) serait résiduellement du domaine de la discrimination, ce qui contreviendrait au principe à travail égal, salaire égal[2].

7 % et non 30

La distribution disparate des hommes et des femmes entre les emplois et niveaux de qualification constitue ces effets de structure, qui font écrire à l’Observatoire des inégalités[3], partant d’un écart moyen des salaires de 27 % (de moins pour les femmes), chiffre ramené ensuite à 19 % (en équivalents temps pleins) puis à moins de 10 % (à équivalence de postes, qualifications, secteurs), que « la discrimination pure est sans doute de l’ordre de 6 ou 7 % » (à équivalence de diplôme, longueur de carrière, situation familiale). Encore rien ne permet-il de dire que ces 7 % n’abritent pas d’autres facteurs structurels négligés (le taux d’encadrement ou l’âge de l’entreprise, par exemple). Ni que, quoi qu’en écrive le dit Observatoire, toutes choses égales par ailleurs et en l’absence de tout effet de structure, une différence de salaire entre deux salariés résulte forcément d’une discrimination – qui suppose une volonté–, ni que, le cas échéant, le sexe en est le seul critère ou même le principal.

Il se pourrait d’ailleurs, à l’inverse, que d’éventuelles inégalités sinon des discriminations par le sexe, dans cette bouteille à l’encre des « 6-7 % », soit sous-estimées, en cela que les « 27 % » d’écart en moyenne générale, tous effets de structure inclus, résultent d’un calcul où agissent aussi des inégalités de salaires à l’avantage des femmes.

Quoi qu’il en soit, ce n’est pas autour de ces 7 % que les ultras parlent de « discriminations », mais des 27 %, plus propres à susciter l’indignation, surtout arrondis par commodité à 30 %. Tel est le papillon statistique dont les médias contemplent le plus souvent les ailes.

Oui, mais le temps partiel subi ? Qu’il y en ait est indéniable, qu’il touche les femmes plus que les hommes, hautement vraisemblable (encore que cette précarité ait son pendant dans l’intérim, principalement masculin), mais que cette différence résulte forcément d’une discrimination, cela n’a pas de sens. Quelles sont les situations d’embauche où un employeur, pour une série de postes à temps partiel à pourvoir, voyant se présenter un homme, déciderait de faire exception pour lui et de lui proposer un temps plein ? En réalité, de même que des emplois traditionnellement masculins se féminisent, des emplois réputés féminins s’ouvrent aux hommes, tandis que la précarité et la contrainte des contrats courts gangrènent l’ensemble des bas échelons du salariat, sans plus de considération de sexe – et en tout cas bien moins que de considérations d’âge.

Rien d’étonnant alors si c’est en haut de l’échelle que les écarts de salaires, en moyenne toujours, sont les plus importants – de l’ordre de 30 %, nous dit l’Observatoire – et parmi les employés, « catégorie majoritairement féminisée », qu’ils sont les plus faibles.

Questions éludées

L’Observatoire des inégalités ne se risque pas à explorer l’hypothèse que ce pourrait être aussi parmi les cadres que la « discrimination pure » joue le moins, puisqu’y prévalent davantage qu’en bas de l’échelle la définition précise et la moindre interchangeabilité des postes et des titres. Ni l’hypothèse complémentaire que ce pourrait être parmi les employés que la « discrimination pure » joue le plus (puisque ces emplois sont moins spécialisés que les emplois ouvriers, et partant moins exposés aux effets de structure associés aux qualifications). Cela risquerait fort d’établir qu’il n’y a pas de rapport de causalité entre inégalités statistiques et discrimination.

La moindre représentation des femmes en moyenne des emplois les mieux rémunérés (pas dans tous, certains étant même principalement féminins) ne signifie pas qu’il y ait différence de traitement, inégalité entretenue, entre celles et ceux qui les occupent. Leur moindre accès peut résulter davantage d’une moindre propension que d’une barrière à l’entrée à laquelle se heurteraient celles qui seraient susceptibles de les occuper. Mais cette éventualité n’est à peu près jamais prise en considération dans les études d’emploi et de mobilité portant sur les cadres, et a fortiori sur les autres catégories – ce qui est fort dommageable pour les observatoires de tout poil, puisqu’ils se privent aussi par là de connaître le nombre de vocations féminines injustement contrariées, dans le bâtiment par exemple.


[1]  « L’homme moyen », né vers 1835 du dilettantisme pré-sociologique du mathématicien Adolphe Quételet, a été tout le XXe siècle l’une des pierres de touche des systèmes de pensée totalitaire. Le féminisme, idéologie négatrice du genre humain, n’y déroge pas, quoiqu’il réactive le plus souvent l’homme moyen non comme modèle mais comme faire-valoir négatif.

[2]  L’Insee cède pourtant lui-même au tropisme idéologique dominant quand il écrit qu’« en 2008, une femme travaillant à temps complet gagne en moyenne 19,2 % de moins que son homologue masculin ». Une employée de banque a un homologue, qui gagne plus, autant ou moins qu’elle, c’est à voir. Mais un artefact statistique comme la femme moyenne n’a pas d’homologue.

[3]  www.inegalites.fr/spip.php?article972, source Insee, « déclarations annuelles des données sociales ».