Du rail et du genre

Du rail et du genre

Avec sa réforme de la SNCF, l’État institue une discrimination salariale qui viole les principes qu’il revendique ailleurs. Mais seulement ailleurs.

La ministre du Travail Muriel Pénicaud a présenté le 27 avril en conseil des ministres le « Projet de loi pour la Liberté de choisir son avenir professionnel » par lequel elle entend traiter entre autres sujets « l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes », associée à la « lutte contre les violences sexistes et sexuelles », en vertu de l’amalgame devenu habituel dans toutes les politiques publiques. Il s’agit donc de « passer d’une obligation de moyens à une obligation de résultats sur les écarts de salaires injustifiés », écarts que la ministre évalue à 9 % « à poste égal ou de valeur égale » (selon la mystérieuse notion de « valeur égale » figurant au L. 3221-2 du Code du travail). Pour y aboutir, les entreprises de plus de cinquante salariés seront tenues en 2020 d’utiliser un logiciel ad hoc qui comparera les salaires en fonction de l’entre-jambes.

Quelques jours plus tôt, le « projet de loi pour un nouveau pacte ferroviaire » défendu par la ministre des Transports Élisabeth Borne était adopté par l’Assemblée nationale. L’exposé de ses motifs précise « l’ordonnance devra donner l’opportunité de rénover la gestion de l’emploi, (…), sans remettre en cause le principe de l’unité sociale du groupe public ferroviaire » et que « dans ce cadre » sera « confirmé l’arrêt des recrutements au statut des nouveaux agents ». Une chose et son contraire, donc, Lire la suite

Écart de salaire et risque sanitaire (dans l’inconscient féministe des journaux)

Écart de salaire et risque sanitaire (dans l’inconscient féministe des journaux)

Quand il s’agit du catéchisme des inégalités-de-genre-au-travail, la presse économique de référence a des références trop pressées.

Dans leur édition du 14 juin 2017, les Échos publient un discret mais éloquent téléscopage des implicites féministes qui formatent les esprits.

Page 4, un article consacré à l’embauche des jeunes diplômés des grandes écoles se conclut, après l’intertitre alarmiste « Inégalité hommes-femmes », par le constat hâtif que dans la « promotion 2016 des diplômés l’écart de salaire entre un homme et une femme diplômés de la même école de management est de 2 000 euros ». Ce qui ne fait qu’enregistrer un effet structurel des différences de fonctions auxquelles les jeunes managers de l’un et l’autre sexe ont choisi de postuler – plus commerciales et financières pour les hommes, plus juridiques et marketing pour les femmes –, alors que les perspectives de gain y sont diverses (pour des raisons propres au génie du capital et on ne peut plus indifférentes à l’entrejambe), est proposé par la rédactrice à l’indignation du lecteur en suggérant qu’il y a là « inégalité » de traitement à travail égal. Quand il n’est pas égal.

Sur le sujet, les journaux sont pleins de ces raccourcis, mais il était particulièrement plaisant, ce 14 juin, de trouver en vis-à-vis page 5 dans le même quotidien le chapô d’un papier « santé » sur le risque cancérigène auquel les salariés sont exposés : « Les hommes et les ouvriers sont les plus concernés. » Le texte qui suit le précise : 75 % des salariés exposés sont des hommes. Mais là, le rédacteur ne tombe pas dans le piège du raccourci ; il n’est pas question d’« inégalité » au détriment des hommes. Qui pourrait concevoir pareille idée ?

Pourtant, toute pondération considérée (proportion d’actifs par sexe, etc.), le fait que les hommes occupent plus que les femmes les professions les plus dangereuses résulte bien plus, s’agissant d’ouvriers, de contraintes qui les dépassent que d’un choix de carrière. Surtout si l’on compare les parts respectives pour eux de l’appétence et de la contrainte avec les positions sur le marché du travail de jeunes manageuses fraîchement émoulues d’une ESC.

Suggérons aux deux journalistes des Échos une enquête à quatre mains sur ce thème : comment se fait-il que les hommes occupent plus que les femmes à la fois les professions les plus lucratives et les plus dangereuses (pour la santé ou l’intégrité physique) – qui sont parfois mais rarement les mêmes –, et occupent aussi les plus lucratives parce que les plus associées à une prise de risque (hors risque sanitaire) ?

 

Jean-Claude Kaufmann, sociologue du demi-couple

Jean-Claude Kaufmann, sociologue du demi-couple

Avec Piégée dans son couple, le « sociologue de l’intime » fait preuve d’une tranquille, sinon étonnante désinvolture.

Parce qu’il a eu « beaucoup de mal à trouver des témoignages d’hommes » (le Figaro du 18 mars 2016), Jean-Claude Kaufmann bat l’estrade avec un essai sur le couple[1] où il n’appuie son propos que sur celui des femmes. Lire la suite

Le « Quart en moins » ou l’enfarinage

Le « Quart en moins » ou l’enfarinage

Le « quart », selon les années et les points de vue 25 à 30 %, qui manquerait au salaire féminin par rapport au salaire moyen masculin, est dans les représentations comme la tête de l’hydre qui repousse chaque fois que l’examen critique la réduit.

On peut bien objecter (ou concéder, la doxa s’y résout nolens volens) les facteurs structurels qui l’expliquent – et à notre sens la réduisent à rien –, c’est toujours le chiffre magique de la moyenne globale qui revient à la surface du bruit médiatique, jaillissant sous la plume du sociologue biaiseux ou du journaliste pressé, pour illustrer tel ou tel aspect de la distribution de l’emploi ou des comparaisons femmes-hommes.

Ces facteurs structurels, Rachel Silvera, qui a publié Un quart en moins[1], en reconnaît avec d’autres auteurs un bon nombre : temps de travail, rémunération spécifique aux heures supplémentaires, catégories d’emploi, qualification, secteur d’activité, taille de l’entreprise… Et comme autant d’auteurs néglige de chercher les autres, pour aboutir à un taux de « 9 % de l’écart salarial » qui demeurerait « inexpliqué »[2].

Le « quart en moins » n’est pas un fait, mais seulement le résultat d’un arrêt contingent de la lecture à un moment – la moyenne globale – de la représentation statistique. Lire la suite

Facteurs structurels négligés – 6. La fatigue du travail

Facteurs structurels négligés – 6. La fatigue du travail

L’impact des interruptions de carrière associées à la maternité sur le salaire féminin est fréquemment avancé, à raison, pour sa contribution aux écarts moyens constatés entre les femmes et les hommes. Ce qui est moins recherché, ce sont les considérations, contraintes et motivations qui sous-tendent ces interruptions.

Volontaires ou subies, les réductions d’activité des salariées ? Les données tirées du « module complémentaire » de l’enquête Emploi 2010 de l’Insee tendent[1] à montrer que les interruptions de carrières ou réductions d’activité, qui touchent une femme sur deux après une naissance, sont au premier chef,  bien avant les problèmes de garde, motivées par l’idée que les mères se font du bien de l’enfant et par le désir de se consacrer à son éducation.

Mais derrière l’apparente unité des motivations, la stratification sociale joue fortement. Chez les employées et ouvrières (ou classes de diplômes CEP à bac), c’est l’interruption de carrière qui constitue la modalité majeure de l’effet d’une naissance sur l’emploi. Chez les professions intermédiaires et les cadres (bac + 2 et plus), c’est l’aménagement du temps de travail : fin de journée avancée , mercredi chômé, etc. (hors considération des « RTT 35 heures  », dont la prise n’affecte en principe pas le salaire).

Sans plus de surprise (mais cette fois  l’enquête de l’Insee ne retient plus le filtre de la hiérarchie salariale), les interruptions de carrières l’emportent en nombre dans le secteur marchand, tandis que l’aménagement du temps de travail est la modalité principale dans le secteur public. On devine que dans le public cet aménagement est ouvert aux professions intermédiaires et aux employées aussi facilement qu’aux cadres, ce qui est loin d’être le cas dans le privé.

Au croisement de ces deux variables, secteur et hiérarchie, sévit donc un double handicap professionnel pour les travailleuses du bas de l’échelle dans le secteur marchand. Lire la suite

« WomanTax” : égarements et dévoiement

Militante GeorgetteLa DGCCRF serait sur les dents. Le cabinet du ministre de l’Economie a en effet annoncé avoir lancé ce 3 novembre une enquête visant à savoir si pour un même produit ou service les femmes paient plus cher que les hommes. A l’origine de cette fière annonce, un des innombrables et interchangeables « collectifs » féministes qui courent le coup médiatique, les « Georgette-Sand ».

Passé le premier rire ou le haussement d’épaules, à la vue de la une du Parisien, la confirmation, dans les heures qui ont suivi, que l’État prenait au sérieux la querelle d’une bande de copines qui font leurs courses chez Monop’ appelle quelque remarques, et questions.

Prétendre qu’il y a discrimination du fait qu’un rasoir rose coûte plus cher de quelques centimes qu’un rasoir bleu, comme si les consommateurs en situation de l’acheter étaient considérés selon leur sexe, est un curieux procès à l’endroit tant des commerçants qui diffusent ces produits que de ceux qui les fabriquent. En fait, on ne sait pas trop à qui le procès est intenté ; le bonheur de la dénonciation l’emporte sur le souci de qualifier l’imputation.

Tant pis si la femme ou l’homme qui fait les courses est susceptible d’acheter indifféremment des produits « féminins » ou « masculins », si des écarts de prix relatifs à des produits dont on ne peut présumer qui en sera l’acquéreur – même si on devine le sexe de leur utilisateur (pour autant qu’ils ont été ciblés) – ne constituent en rien une discrimination.

Pourquoi ne pas aller au bout ? C’est le marketing qui est en soi une entreprise de discrimination, et il faut blâmer aussi les fabricants de jouets de pratiquer une discrimination par l’âge.

Les Français seraient ignorants en économie ; et voilà que l’État les encourage à ignorer que, derrière les produits, les « unités de besoin » diffèrent souvent d’un sexe à l’autre. Faut-il douter de la physionomie des Georgettes au point de rappeler, à propos de ce pauvre rasoir, les parties du corps qui, dans un cas où dans l’autre, appellent son usage ?

Et l’État feint-il d’ignorer que les entreprises assurent leur bénéfice en jouant de la marge ou du volume, selon que les volumes sont plus ou moins élevés, les produits plus ou moins concurrencés, la clientèle plus ou moins fidèle à une marque, etc. Les rasoirs roses ne coûtent vraisemblablement pas beaucoup plus cher à produire que les bleus, mais s’il s’en vend moins, ils sont plus chers. Si l’on compare d’autres produits sexués comme les crèmes hydratantes, on constatera sans doute un effet symétrique (offre et clientèle plus étroites côté masculin, et positionnement décalé vers le haut de gamme…), effet qu’on se gardera d’appeler « man tax ».

Ah oui, dira Georgette, mais les coiffeurs ? Les coiffeurs et les coiffeuses sont des personnes qui travaillent. Combien de temps passe Georgette entre les mains du coiffeur ? La DGCCRF va-t-elle planquer dans les salons de coiffure pour découvrir qu’Alfred en a fini en vingt minutes et Georgette en quarante ?

Belle campagne que celle qui tend à accréditer l’idée que le temps de travail est indifférent à la valeur des services et des produits ! Mais campagne bien en phase avec les attendus d’un certain consumérisme. La valeur du travail des autres, ça ne compte pas. Seule compte la fièvre consommatrice de Georgette.

Et son pouvoir d’achat contrarié par la « woman tax »

Qualifier de « taxe » les écarts de prix entre des produits soumis aux mêmes impositions est un abus de langage auquel les pouvoirs publics, sinon les « collectifs », devraient s’épargner de succomber. D’autant plus que la disparition revendiquée de cette prétendue taxe, sous couvert de mise à niveau des prix entre produits « genrés », prendra évidemment la forme d’une demande de baisse des produits roses plutôt que de hausse des produits bleus. Pour Georgette, ça va de soi. Pas pour celles et ceux qui fabriquent ce qu’achète Georgette. Le même jour où le Parisien titrait sur la « woman tax », les Echos mettaient en une le spectre de la déflation et le syndrome japonais qui menacent l’Europe…

Il est peu probable qu’à Bercy on ignore tout de ces circonstances. Mais y aurait-on oublié, au fait, que les prix à la consommation, jusqu’à plus ample informé, sont libres, depuis l’ordonnance du 1er décembre 1986 ? Cela relèverait de l’inconséquence – à moins qu’on n’y prépare une nouvelle ordonnance sur le sujet, ou un projet de loi Georgette ?

Qu’un ministre qui fut cosignataire d’un « rapport sur les freins à la croissance » et qui ne fait pas aujourd’hui mystère de l’inquiétude que lui inspirent les tendances déflationnistes à l’œuvre sur les marchés, se laisse circonvenir par une démagogie de ce tonneau est un aveu de faiblesse préoccupant.

Il est peu vraisemblable, bien sûr, qu’il en soit dupe, mais le cas alors est plus grave. Grave que devant n’importe quelle récrimination de n’importe quel groupuscule féministe la raison rende les armes. Et qu’elle ne les rende pas sans inconvénient même pour ce ministre, puisque sa reddition affecte directement les moyens dont il a la charge et les priorités politiques qui sont les siennes.

La DGCCRF, principale administration de contrôle dans le domaine de l’économie, est-elle si dépourvue d’occupations en ce moment, ou dispose-t-elle d’effectifs soudain si généreux, pour que sa tutelle lui confie une enquête sur cette querelle de muscadines ?

Il s’agit en somme de savoir au détriment de quelles missions les ressources de cette administration vont être dévoyées : la lutte contre la tromperie sur les sites de e-commerce, la sécurité des produits, le non-respect des délais de paiement, la sous-traitance pressurée par la course aux prix bas, les prix agricoles, les clauses abusives (liste non exhaustive, voir pour complément http://www.economie.gouv.fr/dgccrf) ?

Par curiosité, bien sûr.

La querelle du ménage – 7. Programme pour une étude de la “sociabilité” comme tâche

La querelle du ménage – 7. Programme pour une étude de la “sociabilité” comme tâche

Qui dans le couple détient la prééminence sur les relations familiales, amicales ou vicinales avec les tiers ?

À en croire la nomenclature de l’Enquête sur les relations familiales intergénérationnelles (Erfi) et sa rubrique « organisation de la vie sociale du ménage / invitations »)[1], la sociabilité du ménage reposerait principalement sur les femmes, et représenterait pour elles une « tâche » de plus. Il faut entendre ici la sociabilité dans sa plus grande extension, incluant les relations à l’intérieur de la famille au sens large, avec les ascendants, collatéraux et leurs lignées, les relations amicales et vicinales (voisins de résidence ou de quartier, parents d’élèves, etc.).

Que signifient le fait que les femmes revendiquent en la matière (Erfi est une enquête « déclarative ») une prééminence que les hommes ne semblent pas leur disputer ?

Se poser la question, c’est s’interroger sur le choix des relations communes et sur la part de ces relations dans celles qu’entretiennent chacun des deux conjoints.

C’est s’interroger sur les proportions relatives, dans ces relations communes, de celles qui sont liées à l’activité professionnelle de l’un ou l’autre conjoint. On cherchera à éprouver l’hypothèse que les hommes se socialisent plus par le travail, et les femmes plus qu’eux par les relations de proximité autour du foyer, et surtout – cette étape ne ménageant guère de surprise –, à interroger les raisons de cet écart : assignation des femmes à la maison ou effet de la gynarchie domestique ? Subordination de la vie sociale à la carrière du mâle, ou effet de la fuite de celui-ci dans le travail où n’interfère pas l’inquisition féminine (on peut en rire ou s’en offusquer, mais la littérature[2] ou le café-théâtre exploitent ce filon avec trop de succès pour qu’il n’y ait rien derrière), etc.

C’est s’interroger aussi sur l’éventuelle prééminence d’une lignée sur une autre, autrement dit d’une belle-famille. On cherchera à raisonner dans la mesure du possible à distances et à niveaux socioprofessionnels comparables, mais aussi à isoler et à décrire l’effet de ces deux facteurs.

Globalement, on comparera les indices de patri- ou de matrilocalisation des relations entretenues par le couple.

Il y a là de quoi occuper un laboratoire de sociologie ou quelques chercheurs de l’Ined pendant un moment. Mais l’entreprise n’est pas sans risque pour les préjugés féministes. L’État sociologue n’aura peut-être pas le budget pour.

[1] Op. cit. http://www.ined.fr/fr/ressources_documentation/publications/documents_travail/bdd/publication/1620/.

[2] Pas la littérature sociologique…

La querelle du ménage – 6. Eikoanomia (du gaspillage alimentaire)

La querelle du ménage – 6. Eikoanomia (du gaspillage alimentaire)

Égalité civile, société de consommation, mode de vie urbain, taux d’activité élevé des femmes : la conjonction de ces facteurs et d’autres traits des sociétés industrielles et postindustrielles a depuis longtemps réuni les moyens d’un ébranlement sans retour de la famille patriarcale, celle-là même dont le féminisme dénonce la perpétuation avec la thèse de l’« assignation » aux tâches ménagères.

L’observation de la préparation des repas ne porte guère à souscrire à cette thèse fantasmagorique. Bien sûr, l’Enquête sur les relations familiales intergénérationnelles (Erfi) relève que les hommes ne s’y impliquent que par intermittence[1]. Mais en valeur absolue le temps qu’y consacrent les femmes a beaucoup diminué au cours des dernières décennies. Lire la suite

Du féminisme managérial – II. L’horreur de la beauté

Les féministes  se plaignent de leur « assignation » à l’apparence pour dissimuler un avantage relatif dans la course l’avancement des carrières.

À propos du travail, c’est une banalité d’entendre ou de lire parmi les récriminations féministes que les femmes engagées dans la vie professionnelle, c’est-à-dire la plupart d’entre elles, s’y voient « assignées à leur sexe », et « continuellement renvoyées à la sphère privée » de leur corps et de leur apparence[1]

L’argument est particulièrement prisé par celles des féministes qui exercent une profession libérale, Lire la suite

La querelle du ménage – 4. Option sécurité – Stratégies matrimoniales et écarts d’âge

La querelle du ménage – 4. Option sécurité – Stratégies matrimoniales et écarts d’âge

Passage à temps partiel, cessation temporaire, renoncement à une démarche d’avancement de carrière, et différenciation accentuée de l’investissement dans les activités domestiques… Pourquoi les naissances dans un couple d’actifs vont-elles porter à un arbitrage des revenus statistiquement « défavorable » aux femmes, alors qu’il résulte d’une décision commune et également libre ?

Les femmes sont souvent plus jeunes que leur compagnon dans l’avancement de leur carrière, parce qu’elles sont plus jeunes en âge d’autant. Dans huit cas sur dix, l’homme est plus âgé, et dans ce cas l’écart est plus important que lorsque c’est la femme qui est plus âgée[1].

L’écart d’âge entre les deux partenaires au mariage ou à l’union libre, voisin de deux ans en moyenne, est très stable sur une longue période d’observation (statistiques Insee établies depuis 1946) et assorti d’une relativement faible dispersion sociale, sinon – ce qui n’est pas indifférent – sous le critère du diplôme et du niveau de revenu (écart moindre entre hauts diplômés qui se sont rencontrés au sein d’une même classe d’âges, sur les bancs de l’Université pour faire court ; écart supérieur parmi les classes populaires où l’univers du travail, brassant les classes d’âges, ainsi que les lieux tous publics jouent un rôle plus éminent dans le choix du conjoint.)

Les stratégies matrimoniales aussi prédisposent au « sacrifice » partiel de la carrière. S’il est permis de douter que les hommes aient la haute main sur le marché du travail, il est moins douteux que les femmes ont la prééminence sur le marché conjugal. Elles l’ont un peu, d’abord, par effet démographique opérant sur l’offre et la demande, dans la belle jeunesse des uns et des autres, puisqu’il naît plus de garçons que de filles, et que le différentiel de mortalité n’inverse pas l’écart de nombre entre les sexes avant l’âge de vingt-cinq ans (un âge où l’on ne s’est pas encore beaucoup marié, mais où l’on vit déjà assez souvent en couple). On a pu jusque-là rêver du prince charmant, moins du palefrenier.

Dans la seconde moitié de la vingtaine, les stratégies matrimoniales se précisent, hors ceux qui déjà glissent vers la sortie du jeu. Les couples informels se séparent et se recomposent, ou se marient, les célibataires isolés entrent en couple, d’autres se donnent les moyens d’en décider plus tard. Et la prééminence des femmes en termes de positions de marché s’accentue. Dans une société qui interdit ou réprouve à la fois la polygamie, l’adultère et la prostitution, le marché conjugal est d’abord le marché du sexe, et les positions y sont dissymétriques.

Pour les hommes, il est cela surtout, un marché du sexe ; et le prestige symbolique d’une femme désirable ne peut s’en distinguer.

Pour les femmes, il est au moins autant, sinon au premier chef, un marché de statuts sociaux et symboliques. Elles en ont d’autant plus la maîtrise que les hommes se désintéressent de cet aspect des choses. Non qu’ils méprisent les avantages et la reconnaissance sociale, mais parce que c’est seulement dans l’exercice d’une profession qu’ils cherchent les moyens d’y atteindre.

Constance irréductible de l’hypergamie

Statistiquement, l’homogamie sociale (épouser dans le même milieu) apparaît comme un phénomène majeur, mais plus on grimpe dans la stratification sociale, plus fortes sont l’inclination et la latitude, pour les femmes, d’épouser vers le haut, en termes de capital culturel ou économique : un cadre supérieur pour une cadrette intermédiaire, par exemple. C’est ainsi que les femmes cadres sont proportionnellement deux fois plus nombreuses que les hommes cadres à avoir un conjoint cadre[2]

Le phénomène est affecté bien sûr d’un effet de structure, qui tient dans cet exemple à la surreprésentation des hommes dans la population cadre, ou en bas de l’échelle par celle des femmes parmi les employés. Et sans doute, à considérer les ensembles vastes et hétérogènes que sont les catégories Insee connues sous les termes « cadres », « employés », etc., l’homogamie sociale demeure, comme il y a vingt-cinq ans, une « forte tendance »[3].

Mais une autre tendance agit à l’intérieur de ces catégories ou entre des catégories qui se recoupent par les niveaux de revenu et de qualification. Bien que globalement les unions soient nombreuses entre ouvriers et employées, un carrier intérimaire a peu de chances de convoler avec une employée en CDI dans l’assurance. Et une femme cadre supérieur n’épouse pas un cadre moyen, surtout s’il porte une cravate violette sur une chemise jaune, et surtout si elle est elle-même fille de cadre supérieur. Cela dit pour illustrer ce qu’écrit savamment l’Insee[4] : les comportements individuels « atténuent la tendance à l’hypergamie des femmes induite par le marché matrimonial » (effet de structure) sans la faire disparaître ni « jouer en faveur de la situation inverse, c’est-à-dire qu’il ne suffisent pas à orienter le marché vers « l’hypogamie des femmes », puisque « les couples dans lesquels la femme occupe une position sociale plus élevée que son conjoint sont moins fréquents que ne le voudrait le hasard » (effet des choix individuels).

Maîtresses du marché conjugal, les femmes n’épousent donc pas vers le bas, et, sans qu’il soit nécessaire que le projet en soit délibéré, les représentantes des strates supérieures emploient cette maîtrise à la reproduction intergénérationnelle de la stratification et des inégalités – c’est si vrai que les relations extraconjugales n’échappent du reste pas non plus à ce soin de ne pas déroger, mais des circonstance de ce bovarysme, la sociologie a moins témoigné que la littérature.

Effet inévitable de l’hypergamie

La prééminence féminine sur le marché conjugal trouve une traduction implacable, qui n’est pas nouvelle, dans la distribution du célibat.

Comme l’écrit l’Ined[5], le célibat est « croissant pour les femmes avec le niveau de diplôme, et décroissant pour les hommes ». Ce qui signifie – à moins de considérer les études supérieures comme un handicap sur le marché conjugal – que les femmes à fort capital scolaire sont plus nombreuses que les autres à choisir le célibat. Et que, du côté masculin, les plus diplômés sont moins nombreux que les non-diplômés à connaître un célibat subi [6]. Et, est-ce sot à dire, à subir seul le poids et le coût de tâches domestiques que la vie de couple souvent allège par des économies d’échelle, comme le savent bien, a contrario, les couples séparés, et qui ne suscitent jamais l’intérêt de la rubrique « société » des journaux).

Le célibat subi touche donc surtout les hommes des classes populaires : ceux qui ne font pas de bons partis, ceux que, comme les paysans d’il y a quarante ans décrits par Guenhaël Jegouzo, « les filles ne veulent pas épouser ». La tendance a connu des évolutions sensibles pour les agriculteurs exploitants au cours des dernières décennies, peu pour les salariés agricoles et les ouvriers sans qualification[7]. Sans surprise, les « études de genre » ignorent la question. A quelques exceptions près, citées ici, l’intérêt pour le « choix du conjoint », à l’instar des enquêtes de mobilité sociale qui auraient infirmé, à compter des années quatre-vingt, le bien-fondé sociologique de la promesse néolibérale, a été mis au rancart des sciences sociales.

(Le parallèle s’impose en effet, tant les deux phénomènes sont liés : encore une fois, l’emprise idéologique du féminisme sur la recherche académique s’est nourrie du délitement de la critique sociale et lui a substitué des raisons d’agit-prop. C’est dans les mêmes décennies où les intellectuels ont célébré la « fin des idéologies » qu’ils ont levé toute défense devant l’idéologie montante…)

Répartition ou partage

Option sécurité, donc. Le choix revient à la partie qui maîtrise le marché conjugal, mais il a un effet latéral.

Pourquoi les femmes inclinent-elles à convoler avec des hommes plus fortunés et plus âgés qu’elles, qui ont deux ou trois pas d’avance dans la vie professionnelle ? Faut-il suspecter tant de jeunes diplômées d’être elles-mêmes égarées et aliénées par les « stéréotypes » du « patriarcat » ? Car en privilégiant ainsi la sécurité, elles optent d’avance pour un calcul économique qui les mènera, les enfants venus, au congé maternel ou au mercredi chômé, et du coup au sacrifice du bureau paysager à l’aspirateur. La tâche de l’aspirateur est heureusement souvent déléguée, dans les populations cadres, à une aide ménagère dont l’émancipation n’est pas un sujet ; pas plus que celle des nounous africaines[8]. Mais pour la plupart des ménages à revenus modestes ou médiocres, les retombées organisationnelles de l’hypergamie (si minime soit-elle, considérée du haut des chaires savantasses) sont sensibles, entre conjoints, dans la sphère domestique.

La plupart des travaux dérivés d’Erfi et d’EDT n’indiquent pas selon quel critère initial les auteurs jugent plus ou moins sévèrement de l’inégalité dans la distribution des tâches ménagères, mais leur traitement laisse peu de doute sur la nature de leur présupposé. Il ne s’agit pas de se référer à ce que serait un partage équilibré de l’ensemble de ce que requièrent les enfants et la maison, mais de viser à une stricte parité – qu’on se contente néanmoins d’apprécier au trébuchet de l’entretien semi-directif – des apports de chacun à chacune des tâches domestiques et parentales jugées légitimes par la police sociale.

L’idéologème sous-jacent, revendiqué par les ultras du féminisme autoritaire, est encore un peu rude pour la pondération de mise à l’Insee ou à l’Ined : la réduction de toute division sexuelle des tâches, tenue pour oppressive per se (mais au détriment d’une seule moitié du genre humain).

Il serait plus cohérent, de la part des auteurs académiques de ces travaux ménagers, dès lors qu’ils ont pris le pli de ne rien écrire qui ne procède de cette dogmatique paritaire, de la revendiquer de la même façon devant le tiroir à linge et la jauge à huile. Ce ne serait jamais que le décalque de ce qu’est devenu le débat public, où il semble que la « parité » soit l’unique enjeu digne de guider la représentation politique et de la distribution des postes et des fonctions. Le féminisme d’Etat, là idéologie inflexible, est plus sélectif par son exigence paritaire avec les tâches domestiques, comme il l’est dans la désignation des professions qu’il lui importe de féminiser.

Mais alors, de ces « tâches » domestiques, quels sont les agents de la distribution, dans un couple et dans une famille ?

[…]

[1] Observation portant sur les couples mariés en 1999, cf. Étude de l’histoire familiale, Insee Résultats, Société n° 33, août 2004, http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/irsoc033.pdf.

[2] Ibidem, p. 25.

[3] Michel Bozon, Choix du conjoint, rééd. in « [Re]découvertes », Ined 2006.

[4] Mélanie Vanderschelden, « Position sociale et choix du conjoint : des différences marquées entre hommes et femmes », Insee, Données sociales – La société française, 2006, http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/donsoc06c.pdf.

[5] Magali Mazuy et Laurent Toulemon, Étude de l’histoire familiale, Ined, 2001.

[6] Et c’est en tout cynisme que l’Observatoire des inégalités plie la réalité à l’idéologie en écrivant que « les femmes très diplômées et les hommes peu qualifiés ont relativement plus de difficultés à trouver un conjoint » (http://www.inegalites.fr/spip.php?article888&id_mot=99).

[7] Christophe Giraud, « Agriculteur, mais pas trop : une analyse du célibat masculin en agriculture », http://www.academia.edu/2527753/_Agriculteur_mais_pas_trop_._Une_analyse_du_celibat_masculin_en_agriculture ; « Le célibat des agriculteurs : unité et diversité », Déméter 2013.

[8] A ce propos : Caroline Ibos ,Qui gardera nos enfants ?, Flammarion 2012 – recension in le Point http://www.lepoint.fr/societe/nounous-noires-bebes-blancs-09-02-2012-1433608_23.php.