La querelle du ménage – 8. Solidarité intergénérationnelle, procès en devenir

La querelle du ménage – 8. Solidarité intergénérationnelle, procès en devenir

Les soins aux parents dépendants, enjeu social relativement récent, ont commencé de susciter une littérature, à visée juridico-légale,  que le soupçon féministe a déjà préemptée.

Les soins aux parents âgés dépendants seraient le fait des femmes dans les trois quarts des cas[1]. L’étroitesse du périmètre d’observation de l’enquête Erfi a lui a fait négliger ce domaine de « tâches » aux confins du domestique et du parental où l’engagement féminin semble pourtant de nature à alimenter la thèse du partage inégal

À en juger à la façon dont le sujet est abordé par le politique, il y a fort à parier que les études sur le sujet se caleront longtemps dans le moule de l’idéologie dominante.

Que veut dire en effet le législateur de 2014 lorsqu’il évoque le nombre, « environ 800 000 », des aidants, et qu’il écrit que « 62 % sont des femmes »[2] ? Il est remarquable que ce soit la seule forme de segmentation qu’il croit bon de retenir pour décrire le groupe. Surtout lorsqu’il ajoute que les aidants qui exercent une profession sont « dans 88 % des cas des femmes »[3], qu’il s’agit d’aider « les aidants à concilier leur rôle avec une vie professionnelle », et qu’un tel objectif est donc « encore plus important pour les femmes, qui constituent la majorité des aidants ».

La segmentation des aidants sous le seul critère du sexe n’a pas de motif sérieux. L’âge, la santé, l’appartenance socioprofessionnelle, le niveau de revenu, la distance géographique avec l’aidé, sont autant et plus pertinents, tant à la compréhension des enjeux qu’à l’orientation des politiques publiques. La situation des aidants en situation professionnelle peut bien concerner une très nette majorité de femmes, cela n’engage pas nécessairement une problématique spécifiquement féminine.

Passons sur la confusion, avatar de l’inépuisable fascination des moyennes, qui porte à écrire que la conciliation entre aide bénévole et travail serait plus importante pour les femmes, c’est-à-dire pour chacune de celles qui sont concernées, que pour des hommes concernés au même titre, au motif que les première sont plus nombreuses…

La difficulté de cette conciliation serait-elle indifférente à la stratification sociale ? Sûrement pas, et, sous bénéfice d’inventaire du périmètre des aidants, celles et ceux qui emploient du personnel à leur domicile les déchargeant de tâches qu’eux-mêmes effectueront chez leurs ascendants, ou contribuent chez ceux-ci à l’emploi d’aides à la personne, sont le cas échéant des aidants, mais moins exposés à la difficulté de cette conciliation. Pour quelqu’un, femme ou homme, qui travaille, aider de façon régulière une personne dépendante est une charge, mais une charge plus lourde à celles ou ceux qui sont économiquement plus modestes.

L’observation du législateur sur l’implication différentielle des deux sexes dans le groupe des aidants est ainsi porteuse d’une double posture idéologique : dans un premier temps elle occulte la stratification sociale par la féminisation des enjeux ; dans un second elle promeut un point de vue qui souligne moins le plus fréquent engagement des femmes qu’il n’exclut les hommes du champ de la sollicitude publique. Bref, le féminisme à l’œuvre ici déploie deux de ses caractères pérennes : petit-bourgeois et sexiste.

Négligence des attentes

Le champ des solidarités intergénérationnelles ainsi préempté, la sociologie d’État saura produire, dans un domaine encore neuf et appelé à s’étendre par les évolutions démographiques, les études attendues par le préjugé dominant. Elles sauront négliger le fait que les femmes de plus de 80 ans sont près de deux fois plus nombreuses que les hommes du même âge (2,54 millions au lieu de 1,33 million)[4], et les conséquences d’une telle disparité en termes d’attentes de soins à la personne, à commencer par l’aide à la toilette : y a-t-il beaucoup de vieilles dames qui voudraient des mains d’un homme, fussent-elles d’un fils ? La remarque vaut partiellement aussi pour le suivi médical.

Cette négligence des besoins et des attentes doit tout à la passion de dénoncer une « inégalité de genre » à l’œuvre du côté des aidants. Le pli est déjà pris dans la littérature savante, et de la façon la plus risible : ainsi par l’Ined, qui n’ignore évidemment pas que « la surmortalité masculine se traduit par une surreprésentation des femmes dans la population âgée »[5], mais pour qui le phénomène est d’emblée abordé sous l’angle du désavantage pour les femmes (derrière lequel se tient prêt le procès en discrimination) : elles sont en effet plus exposées au risque du veuvage[6] !

Sans surprise, les travaux sur la dépendance et les aidants sous-estiment et continueront de négliger l’apport des hommes à l’entretien du domicile, où les vieux, en vertu des politiques publiques dites de « maintien », résident de plus en plus longtemps, dès lors que cet apport sort du périmètre des tâches les plus quotidiennes (repas, toilette), celles du périmètre Erfi.

L’Ined concède que les hommes aidant une conjointe dépendante « interviennent » comme les femmes dans la situation inverse « dans tous les champs de la vie quotidienne », mais il observe non sans condescendance que « les fils », à la différence des filles, « s’investissent surtout dans les tâches administratives et les courses »[7]. Et ils ne sont pas présumés contribuer au « soutien moral » que l’Ined mentionne parmi les contributions des filles ou des conjoints, sans plus préciser comment est conduite la quantification de ce soutien moral. Qu’est-ce que l’Ined en sait ? Rien.

Négligence des fratries

Il y a aussi fort à parier que les commentateurs continueront longtemps à attribuer à une hypothétique femme moyenne encore chargée d’enfants la surcharge concomitante des soins aux anciens (alors que lorsque ceux-ci entrent en dépendance, leurs enfants approchent de la retraite et leurs petits-enfants affrontent le marché du travail).

Dans le même élan, ils feront, sans y regarder de plus près, de cette aidante une épouse, dont ils compareront l’effort auprès des parents âgés à l’effort de son mari ou compagnon, sans distinction de lignage, oubliant que la répartition de ces soins se joue plutôt entre membres d’une fratrie qu’entre époux.

Il conviendrait justement d’apprécier la prégnance des lignages et d’étudier les pratiques de soins au vu de la composition des fratries. Celles qui ne comportent que des sœurs, si la thèse de la prééminence d’une inégalité femmes-hommes a quelque fondement, devraient apparaître comme des modèles d’équité dans la répartition des efforts de soins aux personnes âgées dépendantes.

Formuler cette hypothèse, celle de deux ou plusieurs filles indistinctement « mobilisées » dans l’aide et le « soutien moral », ou, option complémentaire, celle de deux ou plusieurs fils se partageant indistinctement leur contribution mesurée aux « tâches administratives et aux courses », c’est déjà l’écarter. L’égalité entre elles des sœurs ou entre eux des frères n’est pas le pivot anthropologique des sociétés ouest-européennes.

Osera-t-on, alors, suggérer l’étude d’une autre hypothèse : que les plus dévoués d’une fratrie se recrutent souvent au vu de leur position sociale relative ou de leur situation géographique (un critère pouvant être le masque de l’autre), et que les plus belles carrières ne font pas les plus grands dévouements ? Avis pour sujet de thèse.

[1] « Dans le cas d’une aide familiale reposant sur une seule personne, (…) il s’agissait d’une fille dans les trois quarts des cas d’aide à un parent, [d’] une femme dans 70 % des cas d’aide au conjoint » (chiffres 2000 cités in Ined, Population et Sociétés n° 483, « La dépendance : aujourd’hui l’affaire des femmes, demain davantage celle des hommes ? », novembre 2011,

http://www.ined.fr/fichier/t_publication/1564/publi_pdf1_483.pdf).

[2] On est là au-dessous des trois quarts mentionnés par l’Ined. L’année de référence diffère, mais surtout le périmètre, selon que les aidés sont les parents, la parentèle ou appartenant à un cercle plus vaste (voisins, amis…).

[3] Projet de loi relatif à l’adaptation de la société au vieillissement, http://qwt.co/vu41y1

[4] Insee 2010.

[5] ibidem : Population et Sociétés n° 483.

[6] Ibidem : « Face au risque de vivre seul aux âges élevés, hommes et femmes ne sont pas égaux (sic) ». Soulignons-le : par cette négligence d’écriture, une inégalité statistique (ou une probabilité statistique inégale) se présente comme une inégalité statutaire attachée à des personnes : jusque chez les experts de la science démographique, les énoncés juridico-revendicatifs de l’idéologie forcent la plume.

[7] Ibidem : Population et Sociétés n° 483.

La querelle du ménage – 7. Programme pour une étude de la “sociabilité” comme tâche

La querelle du ménage – 7. Programme pour une étude de la “sociabilité” comme tâche

Qui dans le couple détient la prééminence sur les relations familiales, amicales ou vicinales avec les tiers ?

À en croire la nomenclature de l’Enquête sur les relations familiales intergénérationnelles (Erfi) et sa rubrique « organisation de la vie sociale du ménage / invitations »)[1], la sociabilité du ménage reposerait principalement sur les femmes, et représenterait pour elles une « tâche » de plus. Il faut entendre ici la sociabilité dans sa plus grande extension, incluant les relations à l’intérieur de la famille au sens large, avec les ascendants, collatéraux et leurs lignées, les relations amicales et vicinales (voisins de résidence ou de quartier, parents d’élèves, etc.).

Que signifient le fait que les femmes revendiquent en la matière (Erfi est une enquête « déclarative ») une prééminence que les hommes ne semblent pas leur disputer ?

Se poser la question, c’est s’interroger sur le choix des relations communes et sur la part de ces relations dans celles qu’entretiennent chacun des deux conjoints.

C’est s’interroger sur les proportions relatives, dans ces relations communes, de celles qui sont liées à l’activité professionnelle de l’un ou l’autre conjoint. On cherchera à éprouver l’hypothèse que les hommes se socialisent plus par le travail, et les femmes plus qu’eux par les relations de proximité autour du foyer, et surtout – cette étape ne ménageant guère de surprise –, à interroger les raisons de cet écart : assignation des femmes à la maison ou effet de la gynarchie domestique ? Subordination de la vie sociale à la carrière du mâle, ou effet de la fuite de celui-ci dans le travail où n’interfère pas l’inquisition féminine (on peut en rire ou s’en offusquer, mais la littérature[2] ou le café-théâtre exploitent ce filon avec trop de succès pour qu’il n’y ait rien derrière), etc.

C’est s’interroger aussi sur l’éventuelle prééminence d’une lignée sur une autre, autrement dit d’une belle-famille. On cherchera à raisonner dans la mesure du possible à distances et à niveaux socioprofessionnels comparables, mais aussi à isoler et à décrire l’effet de ces deux facteurs.

Globalement, on comparera les indices de patri- ou de matrilocalisation des relations entretenues par le couple.

Il y a là de quoi occuper un laboratoire de sociologie ou quelques chercheurs de l’Ined pendant un moment. Mais l’entreprise n’est pas sans risque pour les préjugés féministes. L’État sociologue n’aura peut-être pas le budget pour.

[1] Op. cit. http://www.ined.fr/fr/ressources_documentation/publications/documents_travail/bdd/publication/1620/.

[2] Pas la littérature sociologique…

La querelle du ménage – 6. Eikoanomia (du gaspillage alimentaire)

La querelle du ménage – 6. Eikoanomia (du gaspillage alimentaire)

Égalité civile, société de consommation, mode de vie urbain, taux d’activité élevé des femmes : la conjonction de ces facteurs et d’autres traits des sociétés industrielles et postindustrielles a depuis longtemps réuni les moyens d’un ébranlement sans retour de la famille patriarcale, celle-là même dont le féminisme dénonce la perpétuation avec la thèse de l’« assignation » aux tâches ménagères.

L’observation de la préparation des repas ne porte guère à souscrire à cette thèse fantasmagorique. Bien sûr, l’Enquête sur les relations familiales intergénérationnelles (Erfi) relève que les hommes ne s’y impliquent que par intermittence[1]. Mais en valeur absolue le temps qu’y consacrent les femmes a beaucoup diminué au cours des dernières décennies. Lire la suite

La querelle du ménage – 5. Agents de la distribution des tâches domestiques – De la dilection

La querelle du ménage – 5. Agents de la distribution des tâches domestiques – De la dilection

Pour autant que leurs relevés soient fiables, ce qui est parfois sujet à caution (cf. supra, remarques sur les enquêtes Erfi et autres), les écarts de pratiques entre les sexes peuvent-ils être tenus a priori comme la résultante d’une négociation, à l’issue plus ou moins favorable à l’un ou l’autre conjoint, ou de contraintes intériorisées sous l’emprise de « stéréotypes de genre » au modus operandi mystérieux ? C’est ce que prétend le féminisme, dont ce sont deux présupposés majeurs.

Deux présupposés

Le premier, dont le féminisme aveugle la sociologie de la famille, consiste à réduire les nœuds complexes qui se nouent et se jouent dans la nuptialité, la conjugalité, la parentalité[1], à la figure de l’homo economicus appuyée sur le droit du contrat. Étonnante réduction, si l’on songe qu’elle est le fait de courants de pensée souvent hostiles au libéralisme[2] ; mais opération moins étrange quand elle résulte aussi d’une hostilité au contractualisme per se[3].

Le second présupposé est celui d’une forme de stupidité des acteurs et de leur docilité à des schémas de pensée qui œuvreraient tous dans le même sens. Là, le féminisme, comme d’autres idéologies avant lui, projette sur le social sa fantasmagorie de toute-puissance univoque (univocité du conditionnement par les stéréotypes, univocité de la bonne nouvelle émancipatrice – nous reviendrons plus loin sur l’invention et l’emploi du concept de « stéréotype »).

On ne discutera pas ici l’inépuisable littérature[4] qui illustre l’un et l’autre de ces deux présupposés, en évitant toujours de les mettre en question ; on se contentera de les tenir pour des hypothèses, en attente de démonstration.

Affaires de goût

Mais avant que ces deux hypothèses ne soient explorées, éclaircies, retenues ou écartées, la rigueur scientifique commanderait de se demander s’il y a lieu d’en formuler d’autres, et à ne pas rejeter a priori la première qui vient à l’esprit, qui est que les écarts de pratiques expriment des écarts d’intérêt. Son examen, on ne s’en étonnera pas, n’est jamais entrepris dans les études portant sur les occupations et les relations familiales – de type Erfi. Car il est sacrilège : l’accomplissement différentiel des tâches domestiques doit révéler la méchanceté du monde.

Existe-t-il cependant des indices d’éventuels différences de valorisation et de dilection entre femmes et hommes touchant l’organisation et l’entretien du foyer ? Et à qui revient le plus de pouvoir de décision en ces matières ?

Chefs et cheffes

Depuis la loi du 4 juin 1970 qui a supprimé du code civil, en France, la notion de « chef de famille » au profit de l’autorité parentale conjointe, le fondement légal d’une éventuelle prééminence masculine dans les affaires du foyer a disparu (hors la présence d’enfant, il n’est évidemment plus question depuis longtemps d’« autorité » intrafamiliale). Le « chef de famille », qui va subsister encore dans la déclaration de revenu, n’est plus alors qu’un précaire ectoplasme.

La loi du 23 décembre 1985 est ensuite accueillie comme une nouvelle avancée, mais bien peu de gens vivant en ménage se seront aperçus de ce que cette réforme, souvent vantée comme établissant l’égalité des époux dans les régimes matrimoniaux, a changé à leur existence. En fait, à peu près rien. Elle reste surtout dans les mémoires pour avoir instauré la conservation optionnelle de son nom de famille par la femme mariée, le ci-devant « nom de jeune fille » que les lois n’avaient du reste jamais retiré aux épouses, puisqu’il prévalait en justice.

Incidemment, la loi du 23 décembre 1985 supprime la mention de « chef de famille » telle qu’elle subsistait en droit fiscal. Exit l’ectoplasme[5].

Il n’y a donc plus de chef de famille, mais l’officieuse maîtresse de maison, dont l’autorité ne tenait pas au fil fragile d’un article de Code civil, semble bien, elle, avoir subsisté. Appelons-la cheffe. Il faut ne pas être entré dans beaucoup de foyers pour ignorer que la plupart des intérieurs portent davantage sa marque que celle du ci-devant chef de famille. Dans la société de consommation, le pouvoir de prescription est féminin[6].

Affaire de pouvoir (de prescription)

Il est vrai qu’il n’est pas aisé d’enquêter dans l’intimité des foyers selon des procédures qui satisfassent toujours aux exigences académiques. Et le scientisme sociologique préfère l’apparence du quantifiable, quitte à y sacrifier la pertinence. Mais le sociologue pressé peut du moins se fonder sur de sérieux indices de la prééminence féminine qui y règne. En matière de consommation, son pouvoir de prescription n’a pas attendu les retouches du Code civil pour prévaloir, et cela dans tous les milieux.

L’histoire de la société de consommation peut se lire comme celle de l’extension de l’empire féminin autour de la centrale d’accumulation de biens que tend à devenir en sa fonction majeure le foyer domestique. La consommation s’étend ensuite loin au-delà de ce cercle et la consommation à prescription féminine de biens et services destinés à l’entretien et à l’équipement du foyer n’a pas seulement suppléé le recul des tâches domestiques traditionnelles des femmes : elle s’est étendue à des domaines traditionnellement masculins. C’est une banalité de noter que les hommes n’ont plus le monopole dans le choix de la voiture, dans les foyers où il n’y en a qu’une.

Métamorphose du bricolage

Qu’on pense aussi à l’essor de la « décoration ». Si le marché du bricolage connaît une croissance de l’ordre de 3 à 4 % depuis des années et qu’y croît le « nombre d’adeptes », il le doit, écrit la Fédération du bricolage[7], au « plaisir de faire soi-même », à la « facilité d’utilisation » et à la « diversité des produits de décoration », à « l’innovation technique », ainsi qu’à « l’éclatement de la cellule familiale », au « boom de la construction ou [aux] contraintes du pouvoir d’achat ». Beau succès, et belle guirlande de causes. Sauf que ce qui ne croît pas en proportion de ce marché, ce sont les aptitudes techniques et la distribution des savoir-faire.

Le « plaisir de faire soi-même » est une profession de foi de marketeurs qui ne peut guère se vérifier ni s’infirmer. En revanche, l’augmentation du poids des cols blancs dans l’économie et la baisse de l’emploi ouvrier, la désertification des filières d’apprentissage, la proportion toujours plus élevée de diplômés de l’enseignement général et supérieur au seuil de la vie active, ont œuvré pendant des décennies à la raréfaction de la compétence bricoleuse. Les jeunes hommes en sont aujourd’hui beaucoup moins souvent dépositaires que ne l’étaient leurs pères et grands-pères, et les femmes ne s’en sont pas pour autant emparées.

Pourtant, bien sûr, on bricole. Mais de plus en plus à proportion de cette « facilité d’utilisation » et de cette « diversité des produits de décoration ». Bref : on décore, plus qu’on ne bricole. On se rend en couple dans les magasins de bricolage pour un luminaire et des consommables électriques, une plante en pot qu’on renouvelle chaque année, un tapis de salle de bains… Ce ne sont pas les accessoires des rayons visserie et plomberie qui font tourner la boutique et justifient l’emprise au sol croissante des grandes surfaces spécialisées et de leurs parkings. La part de travail manuel domestique induit par le produit acheté tend à se cantonner au rayon peinture, où l’extension du pouvoir de prescription féminin a suscité une démultiplication de l’offre en termes de teintes et de couleurs.

Ainsi l’offre commerçante réduit le geste bricoleur à la répétition de deux ou trois manipulations simples : le succès d’une chaîne comme Ikea repose  sur l’avantage économique du « faire soi-même » à l’usage des incompétents[8], à qui est fourni l’unique outil dont ils auront besoin (le petite clé coudée à tête hexagonale). Les enseignes qui parviennent le mieux  à capter ce « faire soi-même » se positionnent dans le haut de gamme (Leroy-Merlin). Dans cet univers commerçant, a contrario, le discount (Bricodépôt…) se confond avec le viril. (Ce sera difficile pour eux de la concéder expressis verbis, au risque de dévaloriser leurs prestations, mais les gourous du marketing finiront par devoir admettre que, de plus en plus, le masculin vaut bas de gamme, selon une tendance longue de l’économie symbolique des marchés de biens.)

Ce sont certes encore très majoritairement les hommes qui assurent la manutention (même avec Ikea), mais la compétence qui compte leur échappe, La compétence qui compte est la compétence en « déco », qui est affaire de femmes, si l’on en juge à la place qu’elle occupe dans la presse féminine, et non moins féministe : Marie-Claire dénonce d’une main en bon petit soldat les « stéréotypes » qui assignent la femme au foyer, et cultive de l’autre l’empire de la cheffe de ménage, son inclination à consommer pour répondre au souci esthétique de l’intérieur et à l’injonction du goût.

Cette prééminence des maîtresses de maison n’allait pas de soi, à ne considérer que les facteurs socio-économiques. La diminution historique du temps consacré aux tâches qui étaient dévolues à la femme dans le modèle familial antérieur à la consommation de masse, l’extension de l’emploi féminin et l’équipement des logements en électroménager auraient pu conduire les conjoints à une égalité de disposition dans ce qui devenait des pratiques de consommation, plus que de production de biens et services domestiques.

C’est donc affaire d’inclinations et aussi de pouvoir, s’il y a l’apparence d’une assignation perpétuée des femmes au foyer, mais de pouvoir féminin. La métamorphose du « bricolage » en « déco » est un témoin de la maîtrise domestique des femmes ; elle est aussi contemporaine de leur mise au travail généralisée dans le champ des économies extradomestiques. Et contemporaine des plats préparés et semi-préparés, du micro-onde et du lave-vaisselle, qui réduisent le temps en cuisine : le temps libéré par ces produits d’équipement ou de consommation se trouve employé autrement, en loisir, dans la limite du temps consacré à l’exercice d’une occupation professionnelle. Mais, avec la « déco », employé souvent à un loisir d’intérieur. Et cette occupation, choisie, est enregistrée dans les enquêtes officielles (Ined, Insee, etc.) parmi les « tâches » domestiques. Voilà pour l’artefact qui passionne la rubrique société des journaux.

[1] Terme ici préféré à « parenté » pour désigner précisément la relation à la descendance directe, mais sans assomption de la connotation qu’il a revêtue depuis son instrumentalisation dans le contexte polémique du « mariage pour tous ». Pour une approche quanti de la parentalité, cf. Chanvril, Cousteaux, Le Hay, Lesnard, La Parentalité en Europe – Analyse séquentielle des trajectoires d’entrée dans l’âge adulte à partir de l’Enquête sociale européenne, Sciences Po, CAF, Dossiers d’études 122, novembre 2009.

[2] Particulièrement mais non exclusivement dans les pays comme la France où les courants féministes ont emprunté aux socialismes.

[3] Par exemple chez Carole Pateman, le Contrat sexuel, trad. C. Nordmann, Paris, La Découverte, 2010, pour qui tout contrat est porteur de domination (masculine) et partant vicié. La « société civile créée par le contrat originel est un ordre social patriarcal ». Dès lors le droit ne peut prédisposer qu’à une négociation dissymétrique entre les sexes, et il faut sortir du droit civil pour les affranchir du rapport de force. Hélas pour les tenants de la « négociation » conjugale, ce n’est pas dans Pateman qu’ils trouveront la pierre de Rosette pour cet affranchissement : le Contrat sexuel est une thèse désespérément aporétique.

[4] Il est en effet au-dessus des possibilités humaines de supputer le nombre de discours de ministres, de mémoires de mastère et d’éditoriaux de Causette qui y seront consacrés.

[5] La loi du 22 juillet 1987 sur la coparentalité, qui ne fera qu’étendre l’acquis égalitaire aux couples séparés, pour lesquels le régime antérieur avait abouti à une dissymétrie absurde (garde systématique à la mère, autorité au père…), est par définition hors de notre propos, qui s’intéresse à l’économie domestique des couples hétérosexuels.

[6] Cf. par exemple l’enquête mondiale de Boston Consulting Group Women Want More A Revolutionary Opportunity (http://qwt.co/p446us) : « Women today control as much as 70 percent of household purchases. »

[7] Fédération des magasins de bricolage, http://www.fmbricolage.org/contenus/35/Pr%C3%A9sentation%C2%A0du%C2%A0march%C3%A9.

[8] Cf. les « nuls » que revendique en librairie une célèbre collection.

La querelle du ménage – 4. Option sécurité – Stratégies matrimoniales et écarts d’âge

La querelle du ménage – 4. Option sécurité – Stratégies matrimoniales et écarts d’âge

Passage à temps partiel, cessation temporaire, renoncement à une démarche d’avancement de carrière, et différenciation accentuée de l’investissement dans les activités domestiques… Pourquoi les naissances dans un couple d’actifs vont-elles porter à un arbitrage des revenus statistiquement « défavorable » aux femmes, alors qu’il résulte d’une décision commune et également libre ?

Les femmes sont souvent plus jeunes que leur compagnon dans l’avancement de leur carrière, parce qu’elles sont plus jeunes en âge d’autant. Dans huit cas sur dix, l’homme est plus âgé, et dans ce cas l’écart est plus important que lorsque c’est la femme qui est plus âgée[1].

L’écart d’âge entre les deux partenaires au mariage ou à l’union libre, voisin de deux ans en moyenne, est très stable sur une longue période d’observation (statistiques Insee établies depuis 1946) et assorti d’une relativement faible dispersion sociale, sinon – ce qui n’est pas indifférent – sous le critère du diplôme et du niveau de revenu (écart moindre entre hauts diplômés qui se sont rencontrés au sein d’une même classe d’âges, sur les bancs de l’Université pour faire court ; écart supérieur parmi les classes populaires où l’univers du travail, brassant les classes d’âges, ainsi que les lieux tous publics jouent un rôle plus éminent dans le choix du conjoint.)

Les stratégies matrimoniales aussi prédisposent au « sacrifice » partiel de la carrière. S’il est permis de douter que les hommes aient la haute main sur le marché du travail, il est moins douteux que les femmes ont la prééminence sur le marché conjugal. Elles l’ont un peu, d’abord, par effet démographique opérant sur l’offre et la demande, dans la belle jeunesse des uns et des autres, puisqu’il naît plus de garçons que de filles, et que le différentiel de mortalité n’inverse pas l’écart de nombre entre les sexes avant l’âge de vingt-cinq ans (un âge où l’on ne s’est pas encore beaucoup marié, mais où l’on vit déjà assez souvent en couple). On a pu jusque-là rêver du prince charmant, moins du palefrenier.

Dans la seconde moitié de la vingtaine, les stratégies matrimoniales se précisent, hors ceux qui déjà glissent vers la sortie du jeu. Les couples informels se séparent et se recomposent, ou se marient, les célibataires isolés entrent en couple, d’autres se donnent les moyens d’en décider plus tard. Et la prééminence des femmes en termes de positions de marché s’accentue. Dans une société qui interdit ou réprouve à la fois la polygamie, l’adultère et la prostitution, le marché conjugal est d’abord le marché du sexe, et les positions y sont dissymétriques.

Pour les hommes, il est cela surtout, un marché du sexe ; et le prestige symbolique d’une femme désirable ne peut s’en distinguer.

Pour les femmes, il est au moins autant, sinon au premier chef, un marché de statuts sociaux et symboliques. Elles en ont d’autant plus la maîtrise que les hommes se désintéressent de cet aspect des choses. Non qu’ils méprisent les avantages et la reconnaissance sociale, mais parce que c’est seulement dans l’exercice d’une profession qu’ils cherchent les moyens d’y atteindre.

Constance irréductible de l’hypergamie

Statistiquement, l’homogamie sociale (épouser dans le même milieu) apparaît comme un phénomène majeur, mais plus on grimpe dans la stratification sociale, plus fortes sont l’inclination et la latitude, pour les femmes, d’épouser vers le haut, en termes de capital culturel ou économique : un cadre supérieur pour une cadrette intermédiaire, par exemple. C’est ainsi que les femmes cadres sont proportionnellement deux fois plus nombreuses que les hommes cadres à avoir un conjoint cadre[2]

Le phénomène est affecté bien sûr d’un effet de structure, qui tient dans cet exemple à la surreprésentation des hommes dans la population cadre, ou en bas de l’échelle par celle des femmes parmi les employés. Et sans doute, à considérer les ensembles vastes et hétérogènes que sont les catégories Insee connues sous les termes « cadres », « employés », etc., l’homogamie sociale demeure, comme il y a vingt-cinq ans, une « forte tendance »[3].

Mais une autre tendance agit à l’intérieur de ces catégories ou entre des catégories qui se recoupent par les niveaux de revenu et de qualification. Bien que globalement les unions soient nombreuses entre ouvriers et employées, un carrier intérimaire a peu de chances de convoler avec une employée en CDI dans l’assurance. Et une femme cadre supérieur n’épouse pas un cadre moyen, surtout s’il porte une cravate violette sur une chemise jaune, et surtout si elle est elle-même fille de cadre supérieur. Cela dit pour illustrer ce qu’écrit savamment l’Insee[4] : les comportements individuels « atténuent la tendance à l’hypergamie des femmes induite par le marché matrimonial » (effet de structure) sans la faire disparaître ni « jouer en faveur de la situation inverse, c’est-à-dire qu’il ne suffisent pas à orienter le marché vers « l’hypogamie des femmes », puisque « les couples dans lesquels la femme occupe une position sociale plus élevée que son conjoint sont moins fréquents que ne le voudrait le hasard » (effet des choix individuels).

Maîtresses du marché conjugal, les femmes n’épousent donc pas vers le bas, et, sans qu’il soit nécessaire que le projet en soit délibéré, les représentantes des strates supérieures emploient cette maîtrise à la reproduction intergénérationnelle de la stratification et des inégalités – c’est si vrai que les relations extraconjugales n’échappent du reste pas non plus à ce soin de ne pas déroger, mais des circonstance de ce bovarysme, la sociologie a moins témoigné que la littérature.

Effet inévitable de l’hypergamie

La prééminence féminine sur le marché conjugal trouve une traduction implacable, qui n’est pas nouvelle, dans la distribution du célibat.

Comme l’écrit l’Ined[5], le célibat est « croissant pour les femmes avec le niveau de diplôme, et décroissant pour les hommes ». Ce qui signifie – à moins de considérer les études supérieures comme un handicap sur le marché conjugal – que les femmes à fort capital scolaire sont plus nombreuses que les autres à choisir le célibat. Et que, du côté masculin, les plus diplômés sont moins nombreux que les non-diplômés à connaître un célibat subi [6]. Et, est-ce sot à dire, à subir seul le poids et le coût de tâches domestiques que la vie de couple souvent allège par des économies d’échelle, comme le savent bien, a contrario, les couples séparés, et qui ne suscitent jamais l’intérêt de la rubrique « société » des journaux).

Le célibat subi touche donc surtout les hommes des classes populaires : ceux qui ne font pas de bons partis, ceux que, comme les paysans d’il y a quarante ans décrits par Guenhaël Jegouzo, « les filles ne veulent pas épouser ». La tendance a connu des évolutions sensibles pour les agriculteurs exploitants au cours des dernières décennies, peu pour les salariés agricoles et les ouvriers sans qualification[7]. Sans surprise, les « études de genre » ignorent la question. A quelques exceptions près, citées ici, l’intérêt pour le « choix du conjoint », à l’instar des enquêtes de mobilité sociale qui auraient infirmé, à compter des années quatre-vingt, le bien-fondé sociologique de la promesse néolibérale, a été mis au rancart des sciences sociales.

(Le parallèle s’impose en effet, tant les deux phénomènes sont liés : encore une fois, l’emprise idéologique du féminisme sur la recherche académique s’est nourrie du délitement de la critique sociale et lui a substitué des raisons d’agit-prop. C’est dans les mêmes décennies où les intellectuels ont célébré la « fin des idéologies » qu’ils ont levé toute défense devant l’idéologie montante…)

Répartition ou partage

Option sécurité, donc. Le choix revient à la partie qui maîtrise le marché conjugal, mais il a un effet latéral.

Pourquoi les femmes inclinent-elles à convoler avec des hommes plus fortunés et plus âgés qu’elles, qui ont deux ou trois pas d’avance dans la vie professionnelle ? Faut-il suspecter tant de jeunes diplômées d’être elles-mêmes égarées et aliénées par les « stéréotypes » du « patriarcat » ? Car en privilégiant ainsi la sécurité, elles optent d’avance pour un calcul économique qui les mènera, les enfants venus, au congé maternel ou au mercredi chômé, et du coup au sacrifice du bureau paysager à l’aspirateur. La tâche de l’aspirateur est heureusement souvent déléguée, dans les populations cadres, à une aide ménagère dont l’émancipation n’est pas un sujet ; pas plus que celle des nounous africaines[8]. Mais pour la plupart des ménages à revenus modestes ou médiocres, les retombées organisationnelles de l’hypergamie (si minime soit-elle, considérée du haut des chaires savantasses) sont sensibles, entre conjoints, dans la sphère domestique.

La plupart des travaux dérivés d’Erfi et d’EDT n’indiquent pas selon quel critère initial les auteurs jugent plus ou moins sévèrement de l’inégalité dans la distribution des tâches ménagères, mais leur traitement laisse peu de doute sur la nature de leur présupposé. Il ne s’agit pas de se référer à ce que serait un partage équilibré de l’ensemble de ce que requièrent les enfants et la maison, mais de viser à une stricte parité – qu’on se contente néanmoins d’apprécier au trébuchet de l’entretien semi-directif – des apports de chacun à chacune des tâches domestiques et parentales jugées légitimes par la police sociale.

L’idéologème sous-jacent, revendiqué par les ultras du féminisme autoritaire, est encore un peu rude pour la pondération de mise à l’Insee ou à l’Ined : la réduction de toute division sexuelle des tâches, tenue pour oppressive per se (mais au détriment d’une seule moitié du genre humain).

Il serait plus cohérent, de la part des auteurs académiques de ces travaux ménagers, dès lors qu’ils ont pris le pli de ne rien écrire qui ne procède de cette dogmatique paritaire, de la revendiquer de la même façon devant le tiroir à linge et la jauge à huile. Ce ne serait jamais que le décalque de ce qu’est devenu le débat public, où il semble que la « parité » soit l’unique enjeu digne de guider la représentation politique et de la distribution des postes et des fonctions. Le féminisme d’Etat, là idéologie inflexible, est plus sélectif par son exigence paritaire avec les tâches domestiques, comme il l’est dans la désignation des professions qu’il lui importe de féminiser.

Mais alors, de ces « tâches » domestiques, quels sont les agents de la distribution, dans un couple et dans une famille ?

[…]

[1] Observation portant sur les couples mariés en 1999, cf. Étude de l’histoire familiale, Insee Résultats, Société n° 33, août 2004, http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/irsoc033.pdf.

[2] Ibidem, p. 25.

[3] Michel Bozon, Choix du conjoint, rééd. in « [Re]découvertes », Ined 2006.

[4] Mélanie Vanderschelden, « Position sociale et choix du conjoint : des différences marquées entre hommes et femmes », Insee, Données sociales – La société française, 2006, http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/donsoc06c.pdf.

[5] Magali Mazuy et Laurent Toulemon, Étude de l’histoire familiale, Ined, 2001.

[6] Et c’est en tout cynisme que l’Observatoire des inégalités plie la réalité à l’idéologie en écrivant que « les femmes très diplômées et les hommes peu qualifiés ont relativement plus de difficultés à trouver un conjoint » (http://www.inegalites.fr/spip.php?article888&id_mot=99).

[7] Christophe Giraud, « Agriculteur, mais pas trop : une analyse du célibat masculin en agriculture », http://www.academia.edu/2527753/_Agriculteur_mais_pas_trop_._Une_analyse_du_celibat_masculin_en_agriculture ; « Le célibat des agriculteurs : unité et diversité », Déméter 2013.

[8] A ce propos : Caroline Ibos ,Qui gardera nos enfants ?, Flammarion 2012 – recension in le Point http://www.lepoint.fr/societe/nounous-noires-bebes-blancs-09-02-2012-1433608_23.php.

La querelle du ménage – 3. Activité professionnelle, activités domestiques

La querelle du ménage – 3. Activité professionnelle, activités domestiques

La complainte de l’inégalité des tâches ménagères (inspirée par l’enquête Erfi) est entonnée dans une caverne. D’où ne s’aperçoivent pas les facteurs clés que sont le taux d’activité professionnelle et le volume d’heures que cette activité immobilise.

Les conclusions des études tirées d’Erfi négligent, on l’a vu, les effets de structure qui sous-tendent les résultats bruts apparents. Ce n’est pourtant pas faute que le principal ait été isolé. Deux études publiées en 2009 et 2010[1] le concèdent, non sans réticence : le taux et le niveau (temps plein ou partiel) d’activité professionnelle. Ce sont eux qui déterminent le temps de présence à domicile des « personnes en couple cohabitant, dont la femme est âgée de 20 à 49 ans », selon l’intitulé Erfi.

Ces indicateurs de taux d’activité seraient encore plus éclairants, rapportés aux données déclaratives de l’enquête, en effet, s’ils étaient complétés par la comparaison des heures dépensées en transport pour se rendre au travail. Lorsque les deux conjoints sont actifs, le premier qui le peut récupère l’enfant ou achète la baguette, selon une organisation que pratiquent tous les jeunes parents urbains non séparés dans cette situation, mais que les auteurs d’Erfi ignorent. Tant pis, et tenons-nous en à l’indicateur d’activité professionnelle stricto sensu.

Dans des travaux comme ceux menés à l’Ined, sur la répartition des tâches domestiques au vu des événements (naissances) survenus dans les couples entre 2005 et 2008[2], l’effet de la réduction de l’activité professionnelle des femmes (congés maternité et parental, temps partiel) établit assez solidement (dans les limites de validité propres à l’enquête Erfi) que l’arrivée du premier enfant accroît la part de la femme dans les tâches domestiques. Parce que cette réduction n’est en général pas suivie, après chaque naissance, d’une nouvelle réduction du temps professionnel, l’arrivée des enfants suivants n’affecte plus la répartition des tâches domestiques. La relation est simple, et l’enquête corrobore ce que l’expérience suggère…

Moyennant quoi, les hommes sont pourtant un peu plus souvent portés que les femmes à trouver que l’évolution leur est défavorable. Or cela n’a rien d’étonnant, au vu de l’Enquête emploi du temps, qui établit que le total professionnel plus domestique évolue en leur défaveur[3].

Cette dernière considération n’a pas cours à l’Ined, qui écrit donc que « la réduction de l’activité des femmes explique partiellement[4] le renforcement des inégalités ». En effet, expliquent les deux auteurs maison, « les femmes ayant réduit leur activité disposent de plus de temps à consacrer aux activités ménagères et parentales, ce qui conduit au final à une redistribution des rôles plus traditionnelle au sein du couple ». Pourquoi alors « partiellement » ? L’essentiel est dit, mais comme concédé par prétérition. Ce « partiellement » qui ouvre le propos dans l’article (il figure en intertitre) vise à influencer le lecteur pressé dans un sens partisan[5], puisque les auteurs ne se donnent pas le luxe de chercher un autre facteur explicatif.

Or il ne semble pas qu’il y en ait un. Il leur aurait fallu, pour s’en persuader, s’intéresser plus avant à l’évolution de l’implication domestique des « 11 % » de femmes ayant eu un enfant entre 2005 et 2008 et dont le temps de travail professionnel a augmenté. Le tableau « logit » fondé sur Erfi fait état d’une « évolution favorable » à ces femmes (réduction) pour les tâches « repas », « course », « aspirateur ». Sans tenir compte de la réduction enregistrée aussi pour l’énigmatique tâche « invitations » (qui doit faire référence à l’idée de « charge mentale », motif de récrimination très prisé du féminisme), l’évolution n’est « défavorable » qu’aux postes « repassage » (celui des layettes ne se délègue peut-être pas volontiers à de grosses mains d’homme) et « comptes » (raisonnablement indexé sur le pouvoir d’achat)[6]. La complémentarité des budgets temps professionnels et domestiques par compensation réciproque rend compte des ajustements opérés. La distribution des tâches ménagères n’est pas indifférente aux facteurs culturels (traditions, goûts), mais leur volume ne résulte pas de positions de pouvoir dans le couple : il est fonction du volume de l’activité exercée par ailleurs. Un petit oubli de la sociologie officielle.

Négligence des questions de classe

Il faut toutefois nuancer ce propos trop général. Car ces moyennes par tâches, pour les femmes dont l’activité professionnelle augmente, ignorent la stratification sociale. On peut risquer l’hypothèse d’une double évolution : d’une part, une augmentation des tâches pour les deux conjoints dans les classes populaires, avec une simple réduction de l’écart femmes-hommes ; d’autre part, une résorption de l’écart femmes-hommes dans les classes moyennes-supérieures ou supérieures à capital scolaire, par le recours à la prestation de service. La stabilité globale du recours à la prestation de service ménager[7] au cours des années considérées recouvre de vraisemblables recompositions, avec la paupérisation de certains ménages et l’opportunité offerte à d’autres de bénéficier de dispositif fiscalement subventionnés).

On ne résistera pas ici à rappeler l’invention du sociologue féministe François de Singly : les femmes supporteraient plus que leurs compagnons les « charges mentales d’organisation »[8] des employés de maison. Soucieuse de maintenir intouché le capital de victimisation dont pourront se prévaloir les cadrettes accablées par l’encadrement de leurs domestiques, l’Ined ne se fait pas faute de se référer à ce bricolage idéologique, qui prouve que la sociologie « de gauche », aiguillonnée par le féminisme, ne mérite pas toujours le reproche de partialité de classe que lui adresse la droite de la faculté : elle se soucie aussi des employeurs. (En fait, de ce genre d’employeurs seulement, qui sont surtout des salariées par ailleurs. Le féminisme, en y justifiant les aspirations sociales des cadrettes à peaux d’âne, achève de repositionner l’ensemble de la gauche politique et intellectuelle selon les commandements, on y reviendra, d’une idéologie managériale.)

Retour sur les stratégies matrimoniales

Quelque imparfaite que soit la jauge qui mesure l’implication dans les tâches ménagères et parentales, elle tendra donc toujours à révéler une surpondération côté féminin, dès lors qu’elle peut être l’effet d’un taux d’activité initial inférieur, d’un passage à temps partiel, d’une cessation d’activité ou des congés maternité et de leurs prolongements, que le féminisme assimile à une inégalité dont pâtissent les femmes.

Or le « sacrifice contraint » de la carrière à la maternité dont les ultras accablent les hommes est une mystification. A supposer que le congé paternité soit accessible aussi aisément que l’est le congé maternité, la dissymétrie persisterait dans le recours à l’un et à l’autre. Les ligues féministes l’ont du reste bien compris, qui ont pressé la majorité de gauche élue en 2012 de recourir à l’arme lourde en matière d’« égalité du congé parental » : le projet de loi préparé par Najat Vallaud-Belkacem prévoit qu’« une part du complément de libre choix d’activité (CLCA), définie en nombre de mois, ne pourra être prise que si le second parent – le plus souvent le père – fait lui aussi usage de son droit »[9].

Outre ses éventuels effets sur la divortialité et la séparation en cas de désaccord des parents, une telle mesure institue un droit de regard intrusif de l’Etat sur les choix de vie qui laisse rêveur, et on peut s’interroger sur d’autres impacts : d’une part, une fragilisation du premier revenu des ménages, qu’il soit masculin (cas le plus fréquent) ou féminin, mais qui touchera surtout les hommes compte tenu de leur surpondération dans les secteurs les plus concurrentiels de l’économie, où l’exercice du « CLCA » est le plus difficile ; d’autre part, un freinage des carrières chez les hommes trentenaires, selon une logique de provision du risque de la part des employeurs.

En outre, le dispositif va s’avérer d’une application impossible chez les couples où l’un des conjoints exerce une profession indépendante. L’objectif affiché de la loi, « accroître le niveau d’emploi des femmes », témoigne candidement d’une volonté d’instrumentalisation de la politique familiale au service d’une intensification de la mise au travail, convergeant avec les attentes du capital. En pratique, la fréquente impossibilité pour les pères d’exercer leur droit au congé se traduira par un retour forcé plus précoce des mères sur le marché du travail et, en période de chômage élevé, par une pression supplémentaire à la baisse des salaires.

Que cela plaise ou non à l’observateur, beaucoup de femmes seront toujours plus désireuses de « sacrifier » une part de leur avancement professionnel aux soins quotidiens d’un enfant que de sacrifier cette part d’amour à des conversations de rond-de-cuir devant la machine à café. Et tant que la condition ouvrière sera, elle, sacrifiée sur l’autel des politiques publiques aux faux-semblants de l’« égalité de genre », il se trouvera toujours des femmes plus désireuses de s’émanciper d’un travail répétitif et abrutissant sans perspective d’évolution et qui leur fait paraître quarante ans à trente.

Bien sûr, dans un contexte de bas niveaux de salaires pour leurs compagnons comme pour elles, et de creusement des inégalités de revenu et de reconnaissance sociale, lorsque des enquêteurs de l’Insee les interrogent benoîtement sur leur emploi à temps partiel, beaucoup parmi elles sont portées à se déclarer en attente d’un temps plein. Cela n’étaie en rien le préjugé qu’elles y aspireraient en vue d’échapper aux corvées domestiques.

Mieux, n’en déplaise aux auteurs d’EDT et de son module consacré aux jugements des acteurs sur les activités domestiques, cela est de peu de poids devant les chiffres du chômage et le différentiel d’aspirations qu’ils révèlent.

Plus d’hommes que de femmes au chômage

Le chômage (au sens du BIT : « personnes de 15 ans et plus ne travaillant pas mais souhaitant travailler ») touche en effet plus les hommes que les femmes : 1,532 million fin 2012 au lieu de 1,412 million, soit un écart de 8 %. L’habitude de comparer entre les sexes des taux en pourcentage (10,3 % chez les femmes fin 2012, au lieu de 10,2 chez les hommes) est évidemment bien ancrée dans le discours convenu du féminisme. Mais elle est inapte à rendre compte de l’importance réelle des populations concernées, et totalement myope quand le périmètre de ces populations est fonction d’un choix des acteurs (« souhaitant travailler »).

Chez les moins de 25 ans, c’est-à-dire chez celles et ceux qui se présentent sur le marché matrimonial, l’écart de données brutes est ainsi nettement supérieur : 0,398 million au lieu de 0,332 soit un écart de 17%. Il s’explique en partie par la sur-scolarisation des filles au-delà de seize ans, mais aussi par le fait qu’elles sont moins nombreuses que les garçons à vouloir travailler[10].

Maternité et carrière : généralisation abusive d’un désavantage professionnel dans le secteur marchand

Revenons à l’option du « sacrifice » de la carrière sur l’autel familial.

Les femmes, lit-on dans une étude du Cereq[11], sont « plus exposées à la mobilité externe » que les hommes et « nettement plus touchées par les interruptions d’emplois », tandis qu’elles sont moins exposées à la mobilité interne (à l’entreprise) dans « les tranches d’âge où les maternités d’abord, puis la charge familiale liée aux enfants peuvent restreindre le temps consacré à l’activité professionnelle ». Or c’est autour de trente ans que la mobilité professionnelle est la plus ascendante, ce qui est généralement le cas de la mobilité interne, tandis que la mobilité externe, qui inclut la perte d’emploi et l’inactivité, est souvent descendante. Ce double phénomène agit puissamment, dans la comparaison statistique des carrières des hommes et des femmes. Il va sans dire que les auteurs de l’étude en concluent que les femmes sont « désavantagées relativement aux hommes ». Statistiquement, oui, mais socialement ?

Deux remarques à ce stade.

D’abord, les auteurs oublient de rappeler, dans leur comparaison des mobilités par sexes, que le champ de leur enquête concerne les « actifs salariés ou indépendants hors fonctionnaires et départs en retraite »[12]. Hors fonctionnaires. Les femmes représentent en France plus de six fonctionnaires sur dix, alors qu’elles ont un taux global d’activité inférieur à celui des hommes. Il s’ensuit qu’elles sont très nettement sous-représentées dans le secteur marchand, notamment les plus diplômées. Or d’une part le diplôme est un facteur puissant de mobilité ascendante, en début de carrière (mobilité interne et externe) et en fin de carrière (mobilité interne)[13], d’autre part la mobilité – et incidemment la probabilité d’une mobilité ascendante – est la même pour les femmes et les hommes chez les non-diplômés (« bac moins »)[14]. Le « désavantage » dû aux épisodes extraprofessionnels en termes de mobilité professionnelle se concentre donc sur les diplômées du secteur marchand, pas sur « les femmes » en général.

A supposer que ce désavantage en soi toujours un. Et c’est la deuxième remarque : le « désavantage professionnel » peut résulter d’un choix délibéré en ce qu’il a pour pendant un « avantage familial » (y compris vis-à-vis du conjoint), dans des proportions que l’enquête FQP ne mesure pas. Comme l’écrivent justement les auteurs du Cereq, « l’intensité de la mobilité externe des femmes masque sans doute une forte hétérogénéité de leurs motifs de départ ».

Choix rationnels, décisions partagées

Pourquoi ce ne sont pas les hommes qui choisissent de lever un peu le pied pour profiter de leurs enfants ? Il n’est pas sûr que l’intérêt qu’ils portent à leur travail et à la sociabilité qui va avec passionne les pères plus que les mères. Mais en dépit de ce que leur travail représente de contraintes, de fatigue et de vexation, la plus fréquente propension des hommes à s’y identifier porte à penser qu’ils supportent mieux, aux mêmes heures, que ne le feraient leurs compagnes à leur place, d’être éloignés de leurs enfants. Ce n’est pas spéculer sur « l’instinct maternel » que de le dire, mais plutôt sur la moindre aptitude masculine à la passion en général[15].

Mais une autre raison motive le « sacrifice » côté féminin.

C’est chez les femmes que l’aversion au risque est la plus grande en situation professionnelle, ce dont témoigne leur moindre propension à démissionner[16]. Mais lorsqu’il s’agit d’arbitrer entre vie familiale et vie professionnelle, le risque est évalué en couple. La prise de décision s’exerce sous la contrainte d’une préservation maximale des ressources du ménage, pas sous l’effet d’une rivalité entre conjoints. Le temps de la maternité n’est pas en l’occurrence celui des choix impulsifs (il échappe souvent à la sociologie féministe que les décisions ont eles aussi le temps de la gestation pour mûrir).

Si cet examen aboutit généralement à faire pencher du côté féminin le « sacrifice », cela tient à ce qui se joue sur le marché matrimonial, et qu’enregistrent les statistiques sur l’union libre et le mariage. Entre les deux conjoints, les différences de revenu justifient le sacrifice, provisoire ou durable, et partiel de préférence (passage à 80 % en libérant le mercredi…), du moindre des deux revenus. Lequel est le plus souvent celui de la femme. Le phénomène n’est pas l’illustration d’une inégalité discriminatoire, mais l’effet de deux facteurs imbriqués : les stratégies matrimoniales et l’écart d’âge à l’entrée en couple[17].

[…]


[1] A. Régnier-Loilier, C. Hiron, « Evolution de la répartition des tâches domestiques après l’arrivée d’une enfant », Ined, Politiques sociales et familiales n° 99, mars 2010. Cf. aussi Régnier-Loilier in Population et société, novembre 2009, une première approche sous le titre « L’arrivée d’un enfant modifie-t-elle la répartition des tâches domestiques au sein du couple ? ».

[2] Ibidem.

[3] Cf. supra – « La querelle du ménage – 2 ».

[4]Nous soulignons.

[5] Cette considération de lecture et de mise en page est moins anecdotique qu’il y paraît. Toutes les notes publiées par l’Insee ou l’Ined sur des questions relatives aux taux d’emploi, de revenu, d’activité ou d’emploi du temps accordent dans leur « titraille » une place privilégiée aux comparaisons femmes-hommes, même lorsque rien de bien saillant dans le texte y prédispose ; et dans les notes traitant spécialement de ces comparaisons distinguent les observations les plus susceptibles d’illustrer la thèse de l’injustice faite aux femmes. Cette hiérarchisation de l’information est généralement répliquée dans les médias – les lecteurs les plus pressés étant souvent des journalistes plus ou moins spécialistes qui, ayant déjà une opinion arrêtée sur le sujet visé par l’étude qu’il recensent, se satisfont d’en délayer le chapeau et les intertitres…

[6] A. Régnier-Loilier, C. Hiron, op. cit. p. 16.

[7] Ricroch, op. cit. p. 69. Stabilité remarquable, compte tenu de ce que la période observée, finissant en  2009-2010, inclut l’effet des mesures administratives et fiscales favorisant le recours à «l’aide à la personne » (dispositif Cesu). Mais ces années sont aussi celles de la crise et de la charge relative croissante des « dépenses contraintes » (au sens du BIPE) dans le budget des classes moyennes. Une redistribution des allocations de ressources affectées au recours au service à domicile, entre les petites classes moyennes et les classes moyennes + moyennes supérieures est vraisemblable.

[8] François de Singly, Fortune et infortune de la femme mariée (1987).

[10] Il tombe ensuite à 2 % entre « 25 et 49 ans », mais ce « pas » de vingt-cinq ans dont semble se contenter l’Insee est insignifiant, du fait de son ampleur ; il faudrait au moins distinguer une période 25-35 ans… Cf. www.insee.fr/fr/themes/info-rapide.asp?id=14&date=20130905.

[11] Arnaud Dupray, Isabelle Recotillet (Céreq), « Mobilités professionnelles et cycle de vie », Économie et Statistique n° 423, 2009, http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/ES423b.pdf.

[12] Ibidem. Bien sûr, cette précision apparaît sous tous les tableaux, on n’accusera pas les auteurs de l’occulter délibérément. on s’étonnera seulement qu’elle ne soit pas prise en considération dans le raisonnement, dès lors qu’on s’éloigne de la stricte observation pour risquer un jugement de valeur.

[13] Ibidem, p. 44.

[14] Ibidem, tableau 6, p. 47.

[15] La comparaison inclut les femmes passionnées par leur carrière : lorsqu’elles le sont, elles le sont plus intensément que les hommes, mais la grande majorité de celles qui ont, comme la grande majorité des hommes, un « boulot » médiocre sont moins enclines qu’eux à s’y identifier. La vraie vie est ailleurs est surtout un trope du discours féminin…

[16]  A. Dupray, I. Recotillet, op. cit. : « Seulement quatre femmes sur dix, contre plus de la moitié des hommes, quittent leur employeur en démissionnant. »

[17] Cf. supra : I. « Facteurs structurels négligés des disparités salariales – 5. Raison majeure, facteur matrimonial (célibats, hypergamie, écarts d’âge).

La querelle du ménage – 2. La pointeuse d’EDT et ses réglages

La querelle du ménage – 2. La pointeuse d’EDT et ses réglages

Une autre enquête épisodique, menée depuis 1966, supplée quelques-unes des faiblesses d’Erfi, non sans soulever d’autres questions. L’Enquête Emploi du temps (« EDT »)[1] de l’Insee menée en 2009-2010 livre, elle, des durées brutes dans l’évaluation des « temps sociaux quotidiens ».

La population de référence d’EDT est toutefois bien différente de celle d’Erfi : limitée aux femmes et hommes de 15 à 60 ans, hors étudiants et retraités, elle inclut les personnes vivant seules et les familles monoparentales (ce qui constitue un biais structurel de nature à fausser en partie l’interprétation de certains résultats., puisque les familles monoparentales avec enfants concernent principalement les femmes).

Comme l’indique le concept de « temps sociaux quotidiens », EDT n’est pas centrée sur le seul temps domestique et dépend moins, dans ses évaluations, du regard des acteurs sur eux-mêmes, ce qui tend à la rendre plus robuste qu’Erfi, tout en visant à plus de précision dans la décomposition de la partie « temps domestique » (où la nomenclature distingue une quarantaine de postes). Toutefois, l’affirmation que le recours au « carnet » permet d’« évaluer objectivement le temps passé aux tâches domestiques car il n’est pas demandé à la personne d’estimer cette durée elle-même »[2]n’emporte pas tout-à-fait la conviction. La fiche technique d’EDT indique que « les carnets journaliers sont remplis manuellement par les enquêtés et saisis par les enquêteurs ». Le calcul des durées résulte certes de l’application par l’enquêteur d’une grille d’analyse au contenu des « carnets », mais le détail des activités et leur contexte tels que l’y consignent les enquêtés laissent ouverte la possibilité de biais indétectables par la grille de l’analyste. Hommes et femmes ont-ils le même type d’aptitude à cette revue de détail en continu « selon un pas de dix minutes » ? La même manière de la traduire en mots ? Rien n’est moins sûr.

Dans le même ordre d’idée, les attendus méthodologiques d’EDT excluent – comment faire autrement – la prise en compte du fait qu’à vingt-cinq ans d’intervalle, entre 1986 et 2011, ce ne sont pas les mêmes femmes ni les mêmes hommes qui répondent. Or tant à la maison qu’au travail, avec l’évolution des niveaux scolaires et des perspectives de travail, la description « objective » de leurs activités ne peut éviter de se ressentir des effets d’une période de changement sociaux accélérés[3]. Les effets générationnels ne doivent pas être surestimés, mais pas non plus négligés. S’ils exercent souvent un effet moindre qu’attendu sur les pratiques, ils agissent plus puissamment sur les représentations que les acteurs se font des leurs.

“EDT”, questions tues et leçons refoulées

Dans ses grandes lignes, L’Enquête Emploi du temps fait état d’une tendance à la baisse du « temps domestique » de 25 % (de cinq à quatre heures) pour les femmes entre 1986 et 2010, et d’une stabilité du temps domestique masculin (voisin de deux heures dix).  Ce constat donne beaucoup moins lieu à commentaires sur le thème du moindre investissement féminin que sur celui de l’investissement jugé toujours insuffisant des hommes. Voyons plus en détail.

Stable pour les hommes, Le temps domestique n’a pas non plus évolué dans la période considérée pour les femmes ayant plus de deux enfants dont un de moins de trois ans : chez les jeunes mères, dont bon nombre connaissent une interruption provisoire de carrière, cette stabilité n’est pas inattendue d’une génération à l’autre (elles sont les plus exposées, ou les plus enclines, au « sacrifice » total ou partiel de leur activité professionnelle), même si elle dissimule vraisemblablement des évolutions dont les effets s’annulent (liées justement à leurs taux d’activité et de sortie définitive ou provisoire du marché de l’emploi dans la dernière période néonatale…).

Mais qu’en est-il de l’évolution (– 25 %) qu’ont connue les autres femmes, rapportée à la stabilité du temps domestique masculin ? Il faut une myopie bien partisane pour écarter sans examen la possibilité qu’une part de ce qui était décrit comme des « tâches » aurait pu s’interpréter aussi comme des activités de semi-loisir, dont l’élévation continue du taux d’activité féminin a accentué la résorption. Les femmes moins chargées d’enfants, surtout de jeunes enfants (c’est-à-dire celles qui n’en ont aucun ou qui ont un ou deux enfants déjà relativement autonomes), consacrent en effet davantage de temps à leur vie professionnelle (et à des activités extraprofessionnelles hors domicile). Or comme l’indique l’Insee, « il n’y a pas [eu] d’évolution marquante dans le recours aux services marchands » pour suppléer le travail domestique, et seul le poste « préparation des repas » a connu, avec la banalisation du micro-onde au cours de la période considérée, un gain de productivité imputable à un facteur exogène[4].

Qu’en conclure ? Soit les intérieurs (et les enfants) sont de plus en plus négligés, soit le « travail domestique » a gagné en productivité par la seule organisation de celles et ceux qui l’effectuent (indépendamment, donc, de facteurs techniques). Le second terme de l’alternative, hautement plus vraisemblable, inclut l’effet d’une surévaluation des budgets temps alloués aux diverses « tâches », résultant d’une affectation à ces tâches d’un temps de présence domestique inoccupée. Rien dans les considérations méthodologiques d’ERT ne garantit les résultats contre un biais d’enquête majeur : le temps passé à la maison ne se laisse pas apprécier comme celui passé à l’usine ou au bureau. Il n’est pas réductible à une définition en droit (temps de présence = temps de travail) ; il a une part d’indécision résultant de ce qu’il n’est pas organisationnellement contraint. En outre, ce n’est pas seulement peu désirable de dire ou d’écrire, dans le cadre de l’enquête, qu’on ne fait rien, c’est aussi malcommode…

Si le « travail domestique » présente une telle variabilité productive, la « seconde journée » que met en avant la vulgate féministe est elle aussi un objet pour le moins indécis. Nul doute qu’elle soit souvent éprouvante pour beaucoup de femmes actives des milieux populaires ; peu de chance qu’elle se compare pour autant avec les réquisitions productivistes du travail salarié : la « deuxième journée » n’est pas un double de l’autre.

Et pour cette raison, dans le total « travail professionnel plus travail domestique », la charge de chaque heure de travail domestique pèse proportionnellement davantage sur celui des conjoints qui est le plus accaparé par son travail professionnel, soit en général sur l’homme : le temps de travail professionnel moyen quotidien de la population masculine EDT (2010) varie entre cinq et six heures, celui de leur temps de travail domestique entre deux et trois heures trente ; à l’inverse, le temps de travail professionnel moyen quotidien de la population féminine correspondante varie entre une et quatre heures. On ne peut tirer de ces moyennes aucune démonstration empirique quant au nombre réel de personnes qui subissent plus que d’autres les effets de la « double journée ». Mais comme on va le voir, elles rendent improbable que cette population soit en proportion massivement féminine.

Double journée, une balance défavorable aux hommes

Dans les familles avec un enfant, le total « profession plus maison » est similaire chez les femmes et les hommes. La présence d’un enfant réduit la part du travail professionnel contraint chez les femmes, mais elle porte leur total « métier plus maison » au-dessus[5] de celui des hommes, avec une répartition moitié-moitié pour les femmes et trois-quarts-un-quart pour les hommes. Cette disparité interne s’accentue avec le nombre d’enfants, mais seulement s’il y en a au moins un très jeune.

Dans les couples sans enfants, en revanche, la comparaison fait apparaître une situation largement défavorable aux hommes : l’écart de charge de travail professionnel entre les femmes vivant seules (4h19) et les hommes seuls (4h54) s’est accentué fortement, puisque les femmes ne travaillent plus que 3h32, tandis que les hommes en sont à 5h26. Mais alors que les trois quarts d’heures féminins retranchés du budget temps professionnel se retrouvent ajoutés au budget temps tâches domestiques, le budget temps domestique des hommes ne diminue en rien des trois quarts d’heure supplémentaires qu’ils paraissent[6] pourtant avoir consacré à leur travail professionnel ; il augmente même lui aussi, de quelques minutes (2h7 au lieu de 2 h). On devine ici le poids des stratégies conjugales ascendantes déployées par les femmes : dans ses résultats, l’enquête Emploi du temps intègre l’effet exercé par celles des femmes qui suscitent et exploitent l’opportunité qu’une mise en couple avantageuse (hypergamie) leur offre de travailler un peu moins à plus du tout.

Dans la synthèse que l’Insee a consacrée à la question domestique sur la base des données d’EDT ilobserve une moindre augmentation du temps professionnel des femmes dans les années 2000, par rapport aux années 80 et 90. L’auteur remarque à juste titre que « la mise en place des politiques de réduction du temps de travail depuis 1998 a été contrebalancée à la fois par la hausse du taux d’emploi des femmes (57 % en 2010 contre 51 % en 1999 et en 1986) et par l’augmentation de la durée horaire moyenne des emplois à temps partiel (plus 2 h 30 par semaine en moyenne en onze ans) »[7].

La note de l’Insee passe sur le fait que ces deux phénomènes qui se « contrebalancent » statistiquement n’affectent pas les mêmes populations. D’une part, le temps partiel est proportionnellement deux fois plus fréquent dans les classes populaires, et il y serait subi dans une proportion de deux sur trois parmi les travailleuses sans diplôme de 20 à 40 ans[8] ; d’autre part l’aménagement de la réduction du temps de travail (ARTT) complète et multiplie les opportunités de temps partiel choisi dans les classes moyennes. Entre 2003 et 2011 la proportion de temps partiel parmi les femmes actives a crû de 0,3 point, mais elle a augmenté dix fois plus tant chez les non-diplômées du bas de l’échelle salariale que chez les bac+2 et plus.

Pour les employées de commerce à temps partiel subi, l’augmentation du temps de travail représente une amélioration de leur situation ; l’attention portée à la question a conduit les employeurs de la grande distribution à limiter les excès des contrats à horaires éclatés pour un total d’heures dérisoire. Mais la plupart des contrats y restent inférieurs aux 35 ou 39 heures légales de référence[9].

Pour les employées de banque et surtout pour les professions intermédiaires à large autonomie et les cadrettes, c’est la réduction du temps de travail qui améliore la situation.

Or si ces deux effets, imputables aux politiques mises en œuvre par la « gauche plurielle » de Lionel Jospin entre 1997 et 2002, sont l’un et l’autre heureux, le second a son revers : les « lois Aubry » ont été en France l’étape majeure de la rupture de la gauche de gouvernement d’avec les classes populaires, pour qui elles ont signifié gel des salaires, productivité à tout crin, contrôle horaire renforcé, etc. Le discours sur la réduction de temps de travail, porté entre autres par les courants féministes, a été mis en actes avec les seuls attendus du féminisme, idéologie de classes diplômées. La montée au premier plan des préoccupations, de la compatibilité organisée entre vie familiale et vie professionnelle n’a en pratique facilité la vie qu’aux cadrettes . Elle a fait des « trente-cinq heures » une grande heure non pas du mouvement ouvrier, mais du féminisme managérial. Les privilèges du « régime cadre » (ARTT en jours, grande liberté de choix des jours, possibilité – jusqu’en 2008 – d’y renoncer moyennant surcroît de salaire…) ont entretenu la solidarité des personnels d’encadrement avec les directions, en s’appuyant sur le noyau dur des représentations collectives consensuelles (soit les plus idéologisées), à savoir les moyens pratiques de « l’égalité au travail »[10]. En dépit d’un feu de critique incessant sur les conséquences économiques des trente-cinq heures (entretenu à tort ou à raison dix ans durant alors qu’elle est aux affaires), la droite ne se résoudra pas ensuite à effacer ce qu’il y a de plus visible dans les lois Aubry, tout en « écornant » le reste, c’est-à-dire en durcissant encore, au détriment des ouvriers et employées de manutention, les contreparties productives et disciplinaires à ce confort dont eux pourtant ne jouissent pas (RTT en heures incontrôlable par eux[11], organisation du temps de toute façon à la discrétion de l’employeur, etc.). La connivence des élites politiques avec les élites économiques, transcendant la fracture droite-gauche,  n’aura pas connu de faille, en dépit d’un climat politique d’une virulence souvent exacerbée durant la période, sur maints sujets. Le féminisme est le ciment de cette connivence.

Incommensurable productivité domestique ?

Dans son tableau 2, la synthèse Insee d’EDT montre que dans les familles monoparentales – c’est-à-dire maternelles –, les femmes ont un temps de travail domestique inférieur (d’un quart d’heure quotidien ou plus) à celui des femmes en couple[12]. Et le temps de travail domestique n’est, chez ces mêmes femmes, que d’une ou deux minutes plus élevé (sur un petit quart d’heure) pour un poste ménager réputé masculin comme le bricolage. Faut-il en conclure que les tâches ménagères effectuées par les hommes en couple sont superfétatoires, ou qu’une part des tâches qu’effectuent les femmes en couple sont évitables, ou encore que la solitude parentale conduit à un gain de productivité du travail domestique pouvant avoisiner 40 %[13] ?

L’enquête EDT montre aussi que les femmes qui élèvent seules des enfants de trois ans et plus ne consacrent pas plus de temps aux tâches domestiques que celles qui vivent en couple[14], mais à l’inverse vingt à quarante-cinq minutes quotidiennes de moins : soit 3 heures 45, au lieu de 4 heures 5 à 4 heures 32 (selon le nombre d’enfants), ou au lieu de 6 heures 15 à 6 heures 57 si l’on additionne au temps de travail domestique des femmes en couple celui de leur compagnon.

En prenant pour référence le temps de travail domestique monoparental, les féministes pourront trouver dans cette observation une occasion de gémir sur la condition des mères de famille en couple, qui non seulement ne travaillent pas moins à la maison mais y travaillent plus. On y verra plutôt, nonobstant les différences de conditions et d’obligations ménagères dues à la taille du logement, un effet de l’écart d’activité professionnelle entre les mères isolées et les autres, qui conduit les premières à réduire les occupations domestiques de semi-loisir auxquelles s’adonnent les secondes et que l’enquête assimile à des tâches contraintes. Mais à ce stade, la réflexion perd toute pertinence sans prise en considération de la CSP, du niveau de revenu et de la possibilité pour des célibataires CSP+ avec enfant de sous-traiter l’intendance domestique à des employés de maison…

Tenue de soirées

Dans l’analyse séquentielle menée par Laurent Lesnard et Thibaut de Saint Pol[15] sur la base des données EDT, un fait remarquable apparaît : des X types de soirées résultant de l’analyse, un seul est qualifié par les auteurs de typiquement féminin. Or il ne représente qu’une proportion très minoritaire par la fréquence attachée aux séquences. Il ne s’agit évidemment pas de dire que le travail domestique féminin est absent des autres séquences, mais de remarquer que le supposé asservissement spécifique des femmes aux tâches domestiques ne se confirme pas, parmi les couples étudiés, sous la forme d’une altération spécifique massive des emplois du temps. L’étude porte pourtant sur les soirées, c’est-à-dire sur le moment de la journée où les femmes, en particulier si elles sont mères, sont les plus exposées à la contrainte de la « deuxième journée ». Or le fait massif qui ressort de l’analyse séquentielle est que les tâches comme les modalités de la consommation du repas s’organisent autour de la télévision, pour les femmes comme pour les hommes, même dans les familles avec enfants et quel que soit leur nombre. Comme le montre Michel Demurget, il y a longtemps que la garde cathodique des enfants a « émancipé » les parents de leurs responsabilités[16]. L’autre fait, ironique, c’est que l’éclairage par l’analyse séquentielle des mêmes données suffit[17] à dissiper les pseudo-évidences de la lecture féministe d’EDT.

Corvées sans critère

Un œil sur le fourneau, un autre sur le feuilleton ? L’omniprésence des écrans dans les foyers et leur rôle nous ramènent à la nature des occupations domestiques. EDT ne cherche pas à faire le partage entre tâches corvées et travaux de loisir à certaines lignes de sa nomenclature. Certes, une enquête emploi du temps découpe et décompte… le temps. Rien que de bien normal. Mais dès lors qu’EDT comme Erfi font le mauvais et le beau temps dans l’appréciation des « tâches domestiques », il est permis de trouver la perspective un peu courte. L’apriori qui la sous-tend ignore en effet ce dont l’ignorance vaudrait à toute approche des « tâches professionnelles » d’être tenue pour bien légère : la pénibilité. Là, EDT s’en remet à l’appréciation subjective des acteurs (« Part des personnes jugeant une activité domestique comme une corvée selon le sexe »), ce qui n’est pas négligeable mais pas suffisant non plus, d’autant que, sans surprise, la note Insee Première qui rapporte les résultats de cette ligne du questionnaire n’en retient que celles des « tâches ménagères » où la surreprésentation féminine est la plus manifeste. Est-il donc impossible de concevoir qu’une tâche domestique plutôt masculine puisse être tenue pour une corvée par les hommes ? Le classement du « petit bricolage » en « semi-loisir » est ici purement péremptoire, comme le fait de ne symétriquement pas tenir compte de celles ou ceux qui aiment faire la cuisine.

A cet égard, la courbe de fréquence du travail domestique par séquences horaires en semaine et le week-end, que présente EDT, est éloquente. Elle montre que le pic d’activité hebdomadaire se situe, en 2010, autour de midi le samedi ou dimanche : à peu près 50 % des femmes effectuent une tâche à ce moment qui correspond à celui de la préparation du repas. Une proportion en baisse de dix points en onze ans. Le pic suivant est la préparation du repas du soir en semaine : près de 45 %, en baisse de deux ou trois points. Cette baisse paraît en partie compensée[18] par la hausse d’un point environ, à 31 %, de l’investissement masculin dans la préparation du dîner en semaine. A l’inverse, et comme celle des femmes, la proportion d’hommes actifs dans une tâche domestique à midi le week-end a baissé, de deux ou trois points entre 1999 et 2010.

Il y a là toute l’apparence d’un effet sur les emplois du temps dû au reflux de l’institution que représentait, pour l’un et l’autre sexe, le repas festif du dimanche (et dans une moindre mesure du samedi), dont la préparation, chez les couples qui travaillent en semaine, engage autant de loisir que de nécessité. Ce qui est vraisemblablement moins le cas du dîner qu’on prépare en semaine dans la précipitation en rentrant du travail.

Le reflux du loisir associé à une « tâche » utilitaire ne concerne d’ailleurs pas que l’activité en cuisine. La période considérée, les premières années du siècle, a aussi vu changer les comportements des consommateurs, dans les grandes surfaces à dominante alimentaire, vers des visites plus courtes : on va moins sous ce type d’enseignes pour flâner et se prêter aux achats d’impulsion ; elles ne font plus rêver, les courses du samedi hier plaisir de la dépense sont devenues corvée (la crise de 2008 ne fera qu’accentuer la tendance, caractéristique de la fin d’un cycle commercial commencé au début des années soixante[19]).

Oui, mais ne confondons pas un repli avec une disparition : si le déjeuner dominical occupe encore davantage femmes et hommes que le dîner vite expédié des jours de semaine, c’est qu’il n’est toujours pas réductible au noyau dur d’un devoir domestique. Le temps qui lui est consacré et que mesure l’enquête est encore empreint d’une dimension hédonique. Il ne prête pas à interprétation unilatérale, mais l’idéologie n’en connaît pas d’autre. Revenons au module d’EDT consacré aux jugements des acteurs sur les activités domestiques. En dépit d’un périmètre de réponse tronqué, les résultats ne sont pas inintéressants. Ils montrent que ce qui est le plus tenu pour une corvée n’est pas ce qui occupe le plus les ménagères : le repassage est jugé le plus pénible, alors qu’il ne représente qu’une des quatre lignes de la catégorie « linge », qui tout entière compte pour moins du quart du temps moyen consacré par les femmes au « tâches ménagères ». Il faut reconnaître au féminisme doctrinal un certain génie du coup de balais, pour évacuer ces proportions…

Que le temps domestique soit rapproché du temps professionnel en tant que consistant en « tâches » n’est pas illégitime (dès lors qu’on ne perd pas de vue qu’il inclut aussi du loisir et pas seulement des corvées). Mais si un tel rapprochement est fondé, alors les angles sous lesquels il est pertinent de parler du travail professionnel ne sont pas a priori moins fondés et méritent d’être éprouvés aussi, appliquées au travail domestique. On a déjà évoqué la pénibilité, risquons la productivité, ou la compétence, entre autres points de vue qui organisent les discours sur le travail tenus par les acteurs et les observateurs. La productivité des femmes et des hommes est-elle la même à tâche identique – sans préjudice de la compétence déployée ?

(…)


[1] http://www.insee.fr/fr/methodes/default.asp?page=sources/ope-enq-emploi-du-temps-edt-2009.htm et la synthèse Insee Première de Layla Ricroch : Insee, Regards sur la parité, éd. 2012 : « En 25 ans, moins de tâches domestiques pour les femmes, l’écart de situation avec les hommes se réduit » (http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/ref/FHPARIT12a_sommaire.pdf)

Résultats fondés sur environ dix mille éléments de réponse complets, cf. www.insee.fr/fr/methodes/sources/pdf/Fiche_qualite_EDT_2010.pdf.

[2] Insee, EDT, Ricroh, op. cit., p. 70.

[3] 1980-2010, période d’ « accélération du changement social », selon Emmanuel Todd et Hervé Le Bras, dans leur Mystère français (Seuil 2013).

[4] Ricroch, op. cit. p. 69. S’agissant du recours ou du non-recours aux services marchands, cet auteur s’en tient à une moyenne globale, qui mériterait sans doute d’être déclinée par CSP ou niveaux scolaires ou niveaux de revenu…

[5] Données EDT. Cf. Layla Ricroch, « Regards sur la parité », Insee, 2012.

[6] Redisons-le, nous ne nous prévaudrons pas ici de ce que nous critiquons ailleurs : ces chiffres ne sont que des moyennes tabulaires déterminées par les énoncés factoriels à portée heuristique limitée qui s’énoncent en abscisses et en ordonnées. Ils ne décrivent pas les mouvements de la vie réelle des gens, tout au plus les laissent-ils deviner un peu et tendent-ils à étayer la vraisemblance de certaines hypothèses au détriment d’autres (en l’occurrence au détriment de l’idée bien-pensante d’une « négociation » défavorable aux femmes à l’intérieur du couple)…

[7] Ricroch , op. cit., p. 71. On vérifie par là que les mouvements qui affectent les masses horaires ne sont qu’indicatifs et non directement descriptives des actions des acteurs sociaux.

[8] Insee Première 1462, août 2013, http://www.insee.fr/fr/ffc/ipweb/ip1462/ip1462.pdf.  L’enquête commentée par Hélène Guedj, division études sociales de l’Insee indique  qu’entre « 2003 et 2011 la baisse du taux d’emploi en équivalent temps plein des moins diplômés est particulièrement marquées chez les hommes : – 6 points pour les titulaires d’un CAP ou d’un BEP, – 7 pour les titulaires d’un brevet ou sans diplôme ». Cet infléchissement est le fait majeur de cette note  d’actualité sur l’équivalent temps plein », mais l’auteur préfère titrer et intertitrer sur les caractères du stock (« un taux inférieur à 30 % pour les jeunes femmes sans diplôme », etc.). Sans surprise.

[9] Du moins aux  heures payées : le travail non rémunéré (compte de caisse, rangement de matériel…) peut avoisiner une demi-heure voire une heure par jour dans ce secteurs, et dans bien d’autre où le taux de syndicalisation est infime, et touche aussi les hommes…

[10] Dans la langue de l’idéologie, la notion d’« égalité au travail », rappelons-le, renvoie toujours à la comparaison des situations des femmes et des hommes, référence par défaut hors de quoi il n’est pas de question d’égalité ou d’inégalité qui vaille.

[11] Dans un pays, la France, qui peut concourir au titre du champion d’Europe des heures supplémentaires non payées, une variation de trois ou cinq heures de l’horaire hebdomadaire de référence n’est de toute façon souvent qu’un jeu d’écriture.

[12] Ibidem ; p. 70. Le fait que les femmes seules avec enfants aient un temps de travail domestique inférieur à celui des femmes en couples n’empêche pas que l’inclusion des familles monoparentales, quasi toutes féminines, introduit un biais dans la lecture des résultats de l’enquête (effet de structure jouant dans le sens du « déséquilibre » du « partage des tâches »).

[13] A gros traits, les heures « masculines » augmentées de l’écart entre femmes seules et femmes en couple, rapportées au total femmes plus hommes en couple (variable entre six et sept heures selon le nombre d’enfants).

[14] Insee EDT, Ricroh, op. cit.

[15] « Organisation du travail dans la semaine des individus et des couples actifs ». Sciences Po, Observatoire sociologique du changement OSC-CNRS, avril 2008, http://hal.inria.fr/docs/00/27/35/93/PDF/Laurent_Lesnard_Thibaut_de_Saint_Pol.pdf.

[16] TV Lobotomie, Max Milo, 2012.

[17] Sans l’intention malveillante qu’on pourra prêter à l’auteur de ce lignes…

[18] « Paraît », et non « est », car l’apparence d’une évolution femmes-hommes dissymétrique et complémentaire, au vu des deux courbes, n’implique pas qu’ait eu lieu une évolution homologue dans chaque ménage mixte, ni même dans la majorité d’entre eux.

[19] Le thème de la « crise de l’hypermarché » à partir du milieu des années 2000 a proliféré dans la presse et la littérature spécialisée.

La querelle du ménage – 1. Les montres molles d’Erfi

La querelle du ménage – 1. Les montres molles d’Erfi

 « Nous assumons l’immense majorité des tâches ménagères », écrivent en avril 2011 les « 343 » de Libé[1], parmi lesquelles certain beau linge aura peut-être voulu témoigner de la difficulté de trouver des domestiques. On touche là au noyau dur de la complainte féministe, celui qui repose sur le plus large consensus, les enquêtes les moins discutées, qui méritent donc le plus de l’être.

La présente section s’appuie sur deux grandes enquêtes récurrentes qui traitent entre autres des tâches domestiques, et sur des travaux qui en sont dérivés : l’Étude des relations familiales et intergénérationnelles et l’enquête Emploi du temps. Brèves histoires de temps.

I. Les montres molles d’Erfi

L’Étude des relations familiales et intergénérationnelles (Erfi, Ined-Insee)[2], l’une des principales sources, avec l’Enquête emploi du temps de l’Insee, des travaux sur les tâches ménagères et familiales, menée parmi les personnes vivant en couple, donne des résultats qui invalident l’épithète « immense » du manifeste des « 343 ». Des « tâches ménagères » dont elle examine la distribution (« préparation des repas », « vaisselle », « aspirateur », « repassage », « tenue des comptes », « courses alimentaires », ainsi qu’une mystérieuse rubrique « organisation de la vie sociale du ménage / invitations »), seul le repassage est un attribut exclusif pour une très nette majorité (66 %) de femmes. Les autres sont à forte participation masculine, même si cette participation paraît intermittente pour la « tâche » repas.

Or l’enquête Erfi est portée à sous-estimer les contributions domestiques (ménagères et parentales) des hommes[3]. Cette sous-estimation est le produit de biais tenant aux conditions comme aux présupposés de l’enquête, à ce qu’elle met en avant et à ce qu’elle ignore. La mesure est faussée, mais de façon univoque

Biais de conditions d’enquête

Réalisée auprès d’un échantillon presque paritaire[4], Erfi est une enquête de type « déclarative ». Elle se fonde sur des entretiens, menés selon un protocole invariable, qui favorisent les interférences dues à l’appréciation subjective. Son exploitation ne fait pas, chez ses commentateurs, l’objet de recoupements avec d’autres sources.

Les déclarations reflètent-elles fidèlement les pratiques ? C’est tout le présupposé d’Erfi, dans lequel la déférence due au sujet prend souvent le pas sur la prudence méthodologique[5]. Nombres d’enquêtes menées dans d’autres domaines font état d’écarts entre perception et réalités, ou entre perception et pratiques, qui devraient pourtant dessiller les yeux. Il en va ainsi classiquement de la perception des prix, avec des enquêtés qui surestiment systématiquement l’inflation des produits dont la fréquence d’achat est élevée, ainsi que son impact sur leur budget domestique, même s’il s’agit des produits courants les plus modiques (alimentaire, entretien…)[6].

Dans quelle mesure les enquêtés savent-ils dire précisément ce qu’ils font et dans quelle proportion ? Qui par exemple « fait le plus souvent » les courses, l’une des tâches les plus partagées ? Que mesure Erfi : la seule fréquence des achats, ou une fréquence pondérée par les volumes ? Que doivent les réponses à l’image d’eux mêmes que les enquêtés cherchent à produire ? Nous sommes là à peine plus solidement lotis que dans la catégorie du sondage d’opinion à publication dominicale sur les « phénomènes de société », soit proche d’un état de liquéfaction maximale des sciences molles.

L’Insee minimise étrangement le risque de biais résultant des « conditions de passation » : « Un quart des entretiens, écrit-il[7], ont débuté ou se sont terminés en présence d’une tierce personne et les allées et venues en cours d’entretien ne sont pas rares. Par ailleurs, lorsqu’une personne est présente, il s’agit le plus souvent du conjoint. »

Il est ici parfaitement arbitraire de décider que la présence du conjoint n’affecte pas plus le témoin que celui-ci soit l’homme ou que ce soit la femme, et celui-là la femme ou l’homme. Car dans la situation ainsi créée, la « tierce personne », ce n’est pas le conjoint, c’est l’enquêteur ! Et ce qui est en jeu, c’est l’image publique du ménage et du couple que partagent ou disputent les conjoints, c’est-à-dire un objet complexe, fragile, surinvesti de sentiments divers plus ou moins exposables. Mais pour notre enquêteur, nulle inquiétude : « La présence du conjoint joue un rôle de “contrôle”[8] des réponses tandis que son absence favorise une mise en scène de soi en donnant à voir une répartition plus lissée, davantage en conformité avec une certaine norme égalitaire. » Autrement dit : livré à lui-même devant l’enquêteur, le mâle domestique incline à jouer les champions du repassage.

Certes, une telle « norme égalitaire » existe, norme générale largement intériorisée chez les moins de soixante ans. Mais elle peut être contrariée par quelques considérations qui œuvrent dans un autre sens, comme de minimiser la participation à certaines « tâches » vues comme trop peu viriles, ou peu dignes d’êtres revendiquées à moins d’y exceller spécialement (cf. l’imperium souvent jaloux des « hommes-qui-cuisinent », transposition dans la sphère domestique d’une prétention à l’excellence survalorisée dans la sphère professionnelle)[9].

Il est aussi permis de se demander ce qu’entend l’auteur de la note lorsqu’il écrit : « En outre, la présence du conjoint semble favoriser le travail de mémoire dès lors qu’il s’agit de dater certains événements de la vie conjugale. » En quoi est-il besoin de dater les tâches ménagères récurrentes du questionnaire Erfi ? A rien, sinon à accentuer les biais résultant de l’effet de « contrôle »[10].

Dans un autre article déjà cité[11], le même auteur reconnaît pourtant l’effet des biais de perception sur les résultats d’Erfi. Analysant l’évolution de la répartition des tâches entre 2005 et 2008 parmi des couples ayant eu un enfant au cours de la période, il écrit : « Comme attendu (sic), la confrontation des résultats des deux vagues ne laisse guère entrevoir de renversement des tendances. (…) Le fait que la plupart des changements observés soient de faible ampleur, et qu’il y ait une forte symétrie entre les changements de situation (très) défavorables à la femme et ceux (très) défavorables à l’homme, traduit probablement pour une part des évolutions réelles quant à l’organisation conjugale, mais tient sans doute davantage au fait qu’il s’agit de questions de perception[12], laquelle est susceptible de varier légèrement indépendamment de la répartition réelle entre les conjoints. » Les présupposés (féministes) des enquêteurs ne peuvent manquer de rendre « attendue » cette stabilité longitudinale (qui tient au fait que les couples ne se seraient pas constitués sans un accord préalable, souvent implicite, sur une forme d’organisation domestique, entre autres considérations comme l’entente sexuelle, le rapports aux tiers dans et hors lignages, etc.).

Dans le cas présent, où l’événement déclencheur d’une variation des perceptions des tâches est par hypothèse l’arrivée d’un enfant, ce qui « varie légèrement » traduit deux types de phénomènes :

– d’une part la faillibilité de l’évaluation, déjà mentionnée à propos de l’enquête à un moment T et dont l’effet n’est pas identique au moment T+n ; le risque de biais est stable entre les deux enquêtes, mais il n’affecte pas forcément deux fois de la même façon le contenu des résultats ;

– d’autre part la perception de l’événement déclencheur comme expérience subjective, qui est porteuse d’un biais supplémentaire, dépendant en signe et en degré de la satisfaction associée à cet événement ; l’économie du désir d’enfant est à ce stade cruciale, elle sous-tend les résultats commentés par les exégètes d’Erfi tout en étant statistiquement incommensurable.

Biais de sélection des tâches

La faiblesse d’Erfi ne tient pas aux seuls biais de perception et de déclaration. La vie domestique se limite-t-elle aux « tâches » retenues par cette enquête ?

Le questionnaire, signale sa fiche méthodologique, mentionnerait aussi le « petit bricolage », mais le traitement des données collectées néglige en général soigneusement cette catégorie. Ainsi, les auteurs de l’étude Ined qui s’intéresse à la répartition des tâches avant et après la naissance d’un enfant ne se sont pas avisés que ce genre d’événement occasionne pour de nombreux couples de menus changements mobiliers voire immobiliers : pas trace des heures passées à trier, empaqueter, éventuellement transporter, déballer et réinstaller lorsqu’il y a déménagement ; pas trace du mobilier en kit ramené en voiture d’une grande surface spécialisée : l’Ined pratique le ménage sans murs et sans meubles[13]. Il n’y a du reste aucune raison légitime de tenir pour subalterne ce type d’activité ensuite, c’est-à-dire en dehors des périodes qui suivent les naissances.

Egalement négligé est le gros bricolage, principalement attaché aux ménages populaires[14] : les samedis et les dimanches passés à visser, poncer, raboter, maçonner ou monter des armoires dans un pavillon où sont gagés vingt ans de salaires. Selon Erfi, il ne s’agit pas d’une tâche domestique. Pas davantage la conduite de la voiture, excroissance obligée des foyers, ni les charmes de son entretien. Ni le réglage toujours à revoir des merveilles de technologie dont les deux sexes se font les esclaves, avec peut-être des compétences diverses qui inclineraient légitimement l’enquêteur curieux à vérifier si, dans un couple, l’aide d’une partie n’est pas plus souvent sollicitée dans un sens que dans l’autre. Ni les bonheurs de la paperasse dont l’Etat et le rhizome marchand accablent les familles, étrangement réduits dans l’enquête Erfi à la notion de « comptes » du foyer. De même que l’entretien de la maison se réduit à « l’aspirateur », qui aura aspiré avec le reste les menus ou les grands rangements auxquels les conjoints se livrent ensemble plus souvent qu’on ne croit, parce qu’il faut bien que l’un et l’autre s’y retrouvent.

Le temps introuvable

La légèreté de la conception d’Erfi se marque encore par l’absence de considérations sur le temps consacré aux « tâches » qu’elle énumère de façon sélective. Et sur l’évolution de ces durées au cours des dernières décennies, ainsi que sur le temps que requièrent les occupations nouvelles qui s’y apparentent.

Un exemple : il y a depuis les années 2008-2009 à peu près parité dans l’achat en ligne[15], ce qui était loin d’être le cas dans les premières années du déploiement de la Toile marchande, que son apparat technologique avait versé du côté masculin, avec la jauge à huile et la prise de terre. Quelle passion a poussé les femmes à s’y jeter à leur tour, au lieu de laisser aux hommes les joies relatives de bazar-point-com ? Parce que l’achat en ligne s’apparente plus souvent à un plaisir qu’à une corvée, comme le shopping ou les soldes, et que la disposition à y voir un plaisir est principalement féminine ? Mais Erfi ne fait pas le partage entre achats plaisirs et achats corvées, portant par défaut les premiers au passif d’une répartition inégalitaire des tâches domestiques.

La répartition des occupations en valeurs relatives, telle que l’effectue Erfi, gagnerait donc beaucoup à s’articuler à une économie du temps domestique en valeur absolue. Qu’en est-il par exemple de la préparation des repas, depuis quarante ans (entre les deux manifestes féministes des « 343 »), avec la généralisation des plats préparés ou semi-préparés, et celle du micro-ondes ? A en juger par la structure de la consommation alimentaire des ménages que mesurent les instituts de panel spécialisés[16], le « fait maison » est depuis longtemps une pratique marginale[17], en dehors des dimanches et jours de fête[18]. Pour les mères et épouses, qui s’occupent des repas sept ou huit fois plus souvent que leurs conjoints, la surcharge au poste cuisine porte en fait sur des efforts et des séquences de temps qui tendent vers le « qu’est-ce que je réchauffe ». La préparation des repas est d’autant plus surévaluée dans la remémoration des tâches et de leur répartition qu’elle se répète quotidiennement – une fois ou plus – de façon nécessaire, même si sa durée est minime, ce qui n’est pas le cas de l’aspirateur ou du repassage.

L’invention ad hoc de la « négociation »

La revue de l’Ined Politiques sociales et familiales et ses auteurs ne mentionnent que pour la forme les « ressources en matière de disponibilité-temps et de compétences ». Les écarts d’activité professionnelle femme-homme dans les couples ne sont pas envisagés sous l’aspect du différentiel de disponibilité pour la vie familiale qui en résulte, mais selon la catégorie d’un problématique « pouvoir de négociation », appuyé sur la « contribution financière ». Au risque de sombrer dans la mise en abyme, il faut citer ici une autre étude[19] que ces deux auteurs mettent eux-mêmes en avant de leur propos ; « Plus l’écart de revenus entre conjoints est important, plus celui qui contribue le plus détient de pouvoir par rapport à l’autre, et plus il pourra, en particulier lorsqu’il s’agira d’une femme[20], “négocier” une répartition moins inégale des tâches. »

Derrière le truisme, l’asymétrie de traitement est remarquable. Car que se passerait-il si, « en particulier », non seulement l’homme contribuait plus, mais de plus en plus ? Son pouvoir de négociation augmenterait-il à due proportion ? Sans doute pas, en tout cas pas dans les couples modernes-égalitaires-à-capital-scolaire, devenus les plus nombreux. Mais peu importe, puisque aucun auteur ne s’intéresse au « pouvoir de négociation » des hommes dans le couple[21] : dès lors qu’ils sont par postulat supposés détenir le pouvoir, il ne peut revenir qu’à la femme de viser à un rééquilibrage, d’agiter sa feuille de paie et de « négocier », non sans mérite avec un verbe entre guillemets en lequel ses défenseurs sont les derniers à croire.

Ni les auteurs de l’Insee ni ceux de l’Ined ne connaissent bien sûr de couples où l’on « négocie » de repasser la couette ou de descendre la poubelle comme on le ferait d’un contrat commercial. Ce type de situations n’apparaît jamais dans les histoires de vie, et lorsque un couple en vient à « négocier » une activité en rapport avec les enfants, ce n’est pas pour se décharger de la garde sur l’autre, mais pour la lui disputer, parce qu’il se sépare.

Au quotidien, les couples ne « négocient » pas. Lorsqu’un couple se forme, l’essentiel est déjà « négocié ». Les enfants viennent tard. Les habitudes à deux ont déjà été rodées, les rôles pour l’essentiel distribués, dans une phase préconjugale puis préfamiliale où la seule négociation véritable se jouera en amont, sur des choix de vie fondamentaux : le lieu de résidence, la venue d’un enfant (et son calendrier).

Simple impropriété lexicale ? La fable de la négociation, décalquée de la conflictualité sociale, irrigue les travaux académiques parce qu’elle est essentielle à l’illustration de la thèse militante : le féminisme est un combat et un progrès de tous les instants, etc.[22] Sans doute les fantasmes idéologiques projetés dans l’intimité des couples se perdent-ils dans le bruit ambiant et n’affectent que modérément les pratiques, mais ils sont assez insistants pour répandre à la longue rancœur et culpabilité (pour qui voudra s’en saisir à d’autre fin qu’une lasse plaisanterie : « Tu vois, c’est moi qui fais tout, ils l’ont dit à la télé. »)

Familles biaisées

Une autre approximation introduit dans l’enquête Erfi un biais majeur, à propos de l’appréciation des tâches dites parentales. « Le travail parental reste une affaire de femmes (…), les mères assument le quotidien et l’intimité, les pères les sorties et les jeux », grondait le Monde du 7 avril 2009, suivi par le chœur des médias. L’objet de son ire était une étude tirée d’Erfi, roulant sur la « participation des parents à cinq moments clés de la vie des enfants : l’habillage, les accompagnements à la crèche ou à l’école, les devoirs, le coucher, ainsi que les jeux et loisirs », et qui concluait que « les femmes s’investissent plus dans les tâches quotidiennes “contraintes” ».

Sic. L’emploi de guillemets de précaution autour du mot indique assez que les auteurs ne savent pas trop de quoi ils parlent. Ce qui devrait apparaître, c’est que l’étude s’intéresse à un périmètre de « tâches parentales » focalisées sur la petite enfance, où les femmes sont plus attendues que les hommes. La démonstration n’en est que plus éclatante. Surtout qu’elle a d’avance assimilé l’habillement et le coucher des petits à des « tâches quotidiennes contraintes », sinon à des corvées, par opposition à l’insouciance des jeux à participation paternelle qui ne ressortiraient en rien au domaine de la nécessité.

Qui peut croire que la vie de jeunes parents obéit à cet arrière-monde de valeurs normatives ? Comme si ce n’était pas affaire de moment, d’humeur, de fatigue ou de dispositions que la cuillère qui va de la coupelle à la bouche, le pyjama qui glisse sur une tête ébouriffée ou l’édification d’une tour avec des cubes de couleur soient des bonheurs ou des corvées.

De telles considérations n’entrent pas dans la conception de l’enquête et de ses commentateurs à l’Ined. Tout préjugé féministe déployé, ceux-ci ne s’intéressent ainsi à l’évolution de la « satisfaction-insatisfaction » devant la répartition des tâches que selon une perspective déploratoire : soit il y a « évolution défavorable », soit il n’y a « pas d’évolution défavorable ». Par présupposé, l’éventualité d’une évolution favorable est incluse dans la seconde modalité[23]. En pratique, cela revient à l’exclure de la réflexion.

En outre, la question de la satisfaction est abordée du seul point de vue féminin – comme si les hommes étaient absents de l’échantillon. Or si, comme l’affirment les mêmes commentateurs, la « satisfaction » des femmes devant la répartition des tâches diminue dans le cadre d’un ménage, et qu’on est fondé à décrire celui-ci comme un champ de négociation, alors l’enquête devrait établir symétriquement que cette négociation funeste pour les femmes aboutit à une augmentation de la satisfaction masculine. Par quelle négligence s’est-elle privée de cet éclairage ?

On s’autorisera à en subodorer les résultats : si l’on interrogeait les hommes, on s’apercevrait aussi qu’aux joies de la naissance succède bientôt le morne quotidien. Car l’arrivée d’un enfant est pour les parents, en même temps qu’une satisfaction, un motif supplémentaire et majeur de souci et d’affairement permanent. C’est un souci général, touchant à l’organisation ou la réorganisation de la vie quotidienne.

Les catégories de l’enquête Erfi sur la perception et la satisfaction des tâches en enregistrent la répartition, la constance relative et les variations de façon parcellaire, selon une grille d’analyse rigide et conventionnelle de l’économie domestique. Elles n’en rendent que partiellement compte, en négligeant certains aspects et en surpondérant, sur ceux qu’elles éclairent, le point de vue féminin, héritage d’une approche méthodologique qui ne visait initialement que les femmes. Elles concourent ainsi à produire des résultats partiaux, dignes de la babélienne bibliothèque d’artefacts qu’enrichissent les idéologues frottés de statistiques[24].


[3] Merci à A. S., qui, en familier de la maison, a attiré notre attention sur certaines incongruités du traitement par l’Ined des données de cette enquête.

[4] Dix mille personnes 56 % de femmes dans l’enquête initiale 2005, réitérée en 2008 avec 6600 d’entre elles, puis 2011. Les enquêtes précédentes sur le sujet menées par l’Ined ne visaient que les femmes.

[5] Ainsi l’Ined écrit-il avec la foi du charbonnier : « Les données recueillies de cette manière sont certes plus subjectives (dans la mesure où elles font appel à la perception individuelle, qui peut mêler un sentiment d’injustice, d’agacement ponctuel, etc.) mais, au final, elles donnent une approximation assez juste du partage des tâches et de ses déterminants » (A. Régnier-Loilier, C. Hiron, « Evolution de la répartition des tâches domestiques après l’arrivée d’une enfant », Ined, Politiques sociales et familiales n° 99, mars 2010). Les critères de la « justesse » invoquée ici sont à chercher dans les présupposés des auteurs.

[6] Cf. par exemple « Les biais de perception : quand les ménages se trompent », in P. Moati, R. Rochefort, Mesurer le pouvoir d’achat, La Documentation française, 2008, http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/084000050/0000.pdf.

[7] Là aussi sous la plume d’Arnaud Régnier-Loilier, l’un des principaux commentateurs d’Erfi, http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?reg_id=0&id=2256.

[8] Sic, pour ces guillemets : la quiétude de l’auteur ne va pas jusqu’à l’assomption complète de son propos.

[9] Les femmes, plus préoccupées de la « conciliation » du professionnel et du domestique, distinguent mieux les genres.

[10] Effet que l’auteur ne néglige pas tout-à-fait puisqu’il indique, dans une pirouette finale assez plaisante : « Si ces résultats semblent indiquer [ ?] qu’il est finalement préférable que les entretiens aient lieu en présence du conjoint, contrairement aux consignes données aux enquêteurs [ !], la présence d’un tiers en particulier celle du conjoint entraîne une moindre déclaration des histoires conjugales passées, principalement du côté masculin. » C’est hautement vraisemblable, et le Boulevard s’en est avisé avant l’Insee ; mais on voit mal l’intérêt de la remarque, dès lors que l’enquête Erfi n’interroge pas les gens sur leurs pratiques avec leurs « ex » éventuels, mais sur leurs pratiques présentes.

[11] A. Régnier-Loilier, C. Hiron, « Evolution de la répartition des tâches domestiques… », cf. supra.

[12] Nous soulignons.

[13] A. Régnier-Loilier, C. Hiron, op. cit. p. 16.

[14] En montant l’échelle sociale, il devient de plus en plus rare que monsieur bricole, mais de plus en plus fréquent que madame dirige pour son plaisir des travaux de « déco » en maîtresse d’ouvrage (et ne manquera pas d’inscrire cet empire au compte de ses « tâches » ménagères si l’occasion lui est donnée d’épancher sa mélancolie auprès d’un enquêteur d’Erfi).

[15] Selon la Fédération de la vente à distance (Observatoire des usages d’Internet Médiamétrie, étude Credoc, etc., http://www.fevad.com.).

[16] SymphonyIri ou KantarWP.

[17] En dépit d’un récent regain de faveur, après la crise de 2008, en partie lié au reflux du pouvoir d’achat, et malgré les effets successifs, mais non cumulatifs, de crises sanitaires surmédiatisées (grippe aviaire, viande de cheval…).

[18] Et même en ces occasions, l’apéro dînatoire a réduit le territoire du repas cuisiné.

[19] S. Pontieux et A. Schriber, Insee 2006.

[20] Nous soulignons.

[21] Ni non plus à leur « degré de satisfaction » quant à la répartition des tâches ménagères (Régier-Loilier, Hiron, op. cit., p. 17).

[22] Un esprit aussi savant et avisé que Gosta Esping-Andersen ne s’y égare-t-il pas non plus, à propos du niveau d’éducation prodigué aux enfants par les familles, quand il constate qu’il est d’autant plus élevé que le statut social de la femme y est avantageux – ce qui est un fait qu’il est bien fondé à souligner –, mais qu’il y voit un effet qui serait généralisable avec « plus de pouvoir de négociation » des femmes dans le foyer ? (G. Esping-Andersen, « Modèles sociaux en crise. Comment sortir de l’impasse ? », conférence donnée au Collège de France, 2006.)

[23] A. Régnier-Loilier, C. Hiron, op. cit. p. 19.

[24] Ou les statisticiens imbibés d’idéologie, vraisemblablement plus nombreux à publier, mais nous ne voudrions pas sembler jeter l’opprobre sur une profession qui compte aussi beaucoup d’esprits scrupuleux.