Le “female boosting” du capital

Le “female boosting” du capital

Les réseaux professionnels féminins sont-ils plus que des réunions Tupperware, et à qui s’adressent-ils ? Aperçus du sexisme réticulaire, et de l’usage de la “RSE”.

Que sont les réseaux professionnels féminins, ces structures, généralement associatives, qui visent à corriger les effets supposément défavorables aux femmes du marché de l’emploi, sous le drapeau de la mixité ou de la parité ? Ils sont nombreux à être apparus depuis moins de dix ans. Certains, comme Les Énovatrices, ont eu une existence éphémère. Chez d’autres, la frontière est parfois floue avec les groupes activistes. Car ils sont aussi divers. L’ambition n’est pas ici d’en faire un tour complet, mais d’en souligner un trait commun, le désintérêt pour les femmes des classes populaires.

Renommée et bizness

Le caractère élitiste est tacite mais transparent, avec un réseau comme Les Fameuses, porté par « 250 fameuses », c’est-à-dire des « femmes d’influence, expertes, scientifiques, artistes, sportives… ». Fameuses-ismeCe réseau prétend que sa cause  « concerne 100 % de la population », mais il ne s’adresse qu’à celles qui sont « dirigeantes, expertes et (alliant) compétences, talents avec un niveau de responsabilité élevé ».

La vocation est du même ordre avec Business au féminin, dont l’intitulé dit assez la cible, qui se propose d’« échanger, partager et créer des opportunités avec un réseau de femmes de tous secteurs d’activités ».

Avec PWNParis (lire Professional Women’s Network), le réseau pro se fait international, et laisse deviner l’intention de corriger les « discriminations systémiques » qui pèsent sur les gagnantes de la mondialisation heureuse. Il y a de la concurrence dans le réticule, à lire la carte de visite en ligne de PWNParis, qui se veut le « premier réseau professionnel féminin français, multiculturel et multisectoriel ». Les autres n’ont qu’à bien se tenir. Si PWN promeut les mérites particuliers des femmes, il ne vise que les fonctions d’encadrement.

Force et bougeotte

Le moins exclusivement tourné vers les strates moyennes-supérieures et supérieures pourrait être le réseau Force Femmes. Il se flatte d’être une association reconnue d’intérêt général qui « accompagne gratuitement les femmes de plus de 45 ans sans emploi dans leurs démarches de retour à l’emploi ou de création d’entreprise ». Des femmes, cela va sans dire, « trop souvent discriminées ».

En pratique, Force Femmes permet à des entreprises de déposer des offres d’emploi sur sa plateforme ou de participer à des séances de « job dating », et décerne chaque année des « prix des entrepreneuses ». Côté retour à l’emploi, le biais moyennes-supérieures et supérieures n’est pas négligeable, puisque le réseau revendique, en 2018, 37 % de personnes accompagnées en vue d’emplois à salaires supérieurs à 3 000 euros. ForceFemmesCombien sont-elles ? Sur son site, Force Femmes revendique par sa présidente d’avoir « accompagné » en 2019 « près de 10 000 femmes sur l’ensemble du territoire ». Dans son rapport 2018, il n’était encore question que de « 732 femmes accompagnées vers un emploi », un chiffre à comparer à « 3 815 femmes accompagnées vers une création d’entreprise ».

Plus institutionnel, Elles bougent est un réseau d’organisations publiques (dont la Direction générales des entreprises) et privées plutôt qu’un réseau de personnes, dont on imaginerait volontiers qu’il n’est pas seulement « multisectoriel » mais aussi multistrate. Il revendique pour « principale ambition » de « renforcer la mixité dans les entreprises des secteurs industriels et technologiques » et de « privilégier la diversité des talents au sein des entreprises, mais aussi au sein des formations, des fédérations, des associations, des établissements d’enseignement supérieur et des institutionnels ». Avec pour sésame l’inévitable « combat » contre « les stéréotypes qui pèsent sur l’industrie ». Accessoirement, il met en avant un président d’honneur.

Dans l’industrie (ou ce qu’il en reste), n’y a-t-il pas des emplois ouvriers ? EllesBougentDGEPas pour “Elles bougent” apparemment, dont l’action s’appuie sur un réseau de « marraines » ainsi décrites : « Une marraine est une femme ingénieure, technicienne ou ayant suivi des études scientifiques. Lors de nos différentes actions, elle témoigne auprès de collégiennes, lycéennes et étudiantes pour leur faire découvrir son métier », etc.

Pas de réticule pour le petit personnel

Bref, sous couvert d’universalité « multisectorielle », ces réseaux se désintéressent largement ou complètement de la condition ouvrière au féminin. Une condition ouvrière (ou employée) où les écarts de salaires entre hommes et femmes sont d’ailleurs trop dérisoires pour qu’ils puissent illustrer la fable des moyennes discriminatrices (cf. ici “Le plafond de verre et autres fables – 3. A la recherche d’un traitement différentiel en bas de l’échelle salariale”).

De toute façon, quand il y aurait par extraordinaire, dans les emplois ouvriers, employés ou intermédiaires, matière à exciter l’ardeur d’un « réseau professionnel féminin », ce ne serait pas un réseau de cadrettes comme Force Femmes ou PWN qui s’y commettrait. L’entre-soi de l’encadrement autour de ses origines, références, titres et habitus partagés en rend l’éventualité à peu près nulle ; et s’il peut se trouver ici ou là un apostolat singulier, la sollicitude d’un cadre pour les conditions d’existence des « N – x », ça ne fera jamais un réseau.

Il existe pourtant des « dispositifs » œuvrant à la « mixité des emplois » qui ont vocation à concerner tous les niveaux hiérarchiques, mais ce sont des expressions organisées émanant des directions des entreprises, selon des politiques propres à chacune. Les entreprises qui s’en sont dotées – aujourd’hui la plupart des grandes, avec plus ou moins de moyens alloués selon les priorités d’affichage de la « stratégie RSE » –, ayant un personnel mixte, agiront souvent en faveur de la « mixité des emplois » plutôt que sous l’angle d’une exclusive « promotion de l’emploi féminin ». À l’instar, et en en cultivant ou non l’équivoque, de la SNCF et de son « réseau des femmes et des hommes du groupe SNCF engagés pour la mixité » qui s’intitule… « SNCF au féminin ».

Tout cela n’est pas sans effet au niveau macro-social. diversitudeSNCFLa conjonction de ces politiques y est imparablement d’étayer le sentiment général, incluant celui des pouvoirs publics, que l’« accompagnement » des femmes des classes populaires, s’il y a lieu, est l’affaire du seul management interne des entreprises.

Sérieuse futilité

Les réseaux féminins multisectoriels, eux, sont loin de ces menus soucis de gestion du personnel. Revenons-y, et attardons-nous sur PWN Paris, dont l’Express du 11 février 2020 se demande gravement pourquoi il « s’ouvre aux hommes ».

PWN Paris est la succursale française de PWN “Global”, créé avec le soutien de grands groupes comme Amazon, Orange ou Lafarge. Cénacle parisien, où comme il se doit on parle globish, le sabir des femmes et des hommes de manage auquel les classes populaires pourtant gavées de feuilletons américains opposent une inappétence résolue, PWN est probablement le fruit d’un cabinet de consultants, et se donne l’allure d’un réseau de personnes. Indépendant des entreprises qui s’y affichent, il ne vit pourtant que de l’appui financier qu’elles lui prodiguent, soit directement, soit plutôt par l’achat des coûteuses prestations qu’il prodigue, sous la forme d’« événements » et de séminaires internationaux par lesquels les personnels de direction affectionnent de dilapider les actifs de leurs boîtes, avec de la « création de valeur » plein a bouche.

Ça ne coûte pas si cher aux entreprises, d’ailleurs, puisqu’au bout du compte d’exploitation ça se noie dans des lignes budgétaires dégagées en pressurant le personnel d’exécution et la sous-traitance. Mais c’est aux yeux des dirigeants d’une véritable utilité. Car un réseau comme PWN (et d’autres dans des domaines divers) produit un « actif » de plus en plus recherché : la « responsabilité sociale ».

Le paradigme de “l’empreinte écologique”

Une entreprise est légitime à se préoccuper de sa réputation (les petites comme les grosses, mais laissons ici les petites à leurs délais de paiement). On a vu ces dernières années dans la finance, l’automobile, le textile, des big ships sérieusement malmenés pour l’avoir négligée, et certains y ont succombé. Certaines aussi ont engagé de sérieuses révisions de leur modus operandi pour corriger des retombées socialement néfastes de leur activité. D’autres se sont attelées à élever autour d’elle un habile camouflage, sur le mode désormais éprouvé du « Je déforeste, mais je replante des arbres », ce qu’on appelle greenwashing.

L’enjeu environnemental, c’est-à-dire la réduction de « l’empreinte » écologique d’une activité économique donnée, a ainsi été le premier terrain où se sont déployés ces efforts réputationnels[1]. L’enjeu social, là où il paraissait le plus criant (les petites mains exploitées du tiers-monde), a bien fait l’objet de replâtrages ici où là, mais il y est plus difficile d’y présenter une belle vitrine. Alors mieux vaut mettre le paquet sur la réduction carbone. Les grands groupes capitalistes se sont d’autant plus entichés d’écologie que, ce sujet grandissant dans l’opinion publique internationale avec la crise climatique et l’extinction accélérée des espèces, il leur a fourni une magnifique occasion d’occulter la question sociale. Dire cela n’est en rien contester son urgence.

Et puis il a fini par être à son tour trop pesant. Inexorablement installée au premier rang des préoccupations de l’opinion publique et de nombreux gouvernements, l’inquiétude écologique porte toujours plus à une mise en question trop radicale de la marchandise mondialisée pour que des « initiatives » d’entreprises suffisent à y répondre.

Alors il devient vital d’en relativiser l’importance. Non pas en le contestant de front (le climato-scepticisme est du dernier vulgaire), mais en le diluant dans une marée de nouveaux problèmes.

De faux problèmes, qu’on saura résoudre.

Mobilisation propagandiste et fabrication de l’opinion

Les fausses lunes de « l’égalité femmes-hommes » y répondent. Là, les « initiatives corporate » en promotion de l’emploi féminin peuvent proliférer et rivaliser de paillettes. Elles n’exposent à quasiment aucun risque de procès en genderwashing, puisque là où le problème est posé (et ce n’est pas en Afghanistan), il n’existe pas. Ou plutôt il est inventé, à proportion de la réponse qu’on lui apporte.

Emblématique de ce féminisme managérial à vPWNglobalisée réputationnelle, PWN pose ainsi cette grave question sociale : le nombre de femmes aux postes de direction (“Is “Intrapreneurship” The Key To Boosting Female Executive Numbers?”). Aujourd’hui, en Macronie comme à Francfort, à Séoul ou à Atlanta, la question sociale, c’est ça.

Aucun risque donc (à moins de se prendre les pieds dans la promotion de la « diversité » musulmane) ; rien que des « retours » réputationnels qui semblent donner satisfaction à leurs initiateurs.

Mais comment ? Comment cette fausse lune, cette chicanerie sur l’entrejambe du haut encadrement, qui ne concerne en rien plus de 90 % de la société, qui ressortit tout uniment à l’entre-soi d’une élite économique en apesanteur, peut-elle produire de tangibles effets dans l’opinion publique ?

Ce profit réputationnel s’évaporerait sitôt annoncées les « initiatives » censées le produire si un tapage incessant n’était entretenu sur la question, de sorte qu’il réponde à des « demandes de l’opinion » que les élites politiques, publicitaires et médiatiques produisent avec acharnement. Le bavardage autour des manquements à la « parité » saturant le débat public, il est à peu près impossible que quiconque, même indifférent au sujet, n’éprouve comme lecteur, auditeur, téléspectateur, un petit rien de satisfaction d’apprendre que chez Orange ou chez Total « la parité progresse », ou d’interrogation à l’annonce que la « seule dirigeante du Cac 40 » a été débarquée (par un conseil unanime qui comprenait six femmes).

Contrôle social, encore et toujours

Bien sûr, toutes les entreprises cotées ne prétendent pas à l’idéal féministe d’un conseil d’administration strictement paritaire, et ne s’exposent pas au risque d’en décevoir la promesse, l’important étant le mouvement (“Boosting”) et la conformité aux objectifs que chacune s’est fixés.

Mais même celles qui se passeraient de s’imposer ce genre d’obligations ne pourraient individuellement s’en exempter, dès lors que l’effort propagandiste est global. Et qu’il l’est dans ses effets : la production et l’entretien de cette « attente sociétale », dont la satisfaction devient un « actif immatériel » de l’entreprise, tandis qu’en interne comme dans le public elle dispute leur légitimité aux questions sérieuses, sur les effets écologiques induits, le maintien de l’emploi ou le niveau des salaires.

biznesaufem

Insistons sur l’effort propagandiste : ce halo idéologique du “boosting female”, qui contribue à étendre l’emprise du management sur l’économie et la société, ne tient qu’au prix de « l’engagement » inlassable de tout ce que Jérôme Sainte-Marie a appelé le « bloc élitaire »[2]. En ce qu’il consiste à intimider les classes populaires en imposant un « agenda » qui n’est pas le leur, il vise, avec d’autres dispositifs propagandistes, au contrôle social.

Voilà incidemment toute la raison de « l’ouverture » aux hommes de certains réseaux professionnels féminins (car ceux dont l’origine est strictement militante ont moins de raison de se départir de leur posture sexiste) : en tant qu’outils de propagande mutualisés et facturables aux entreprises, collecteurs d’actifs immatériels, ils n’ont en fait aucune vocation à ne réunir que des femmes.

Mais en cas de crise, c’est-à-dire quand tous ces dispositifs ont échoué, l’évaporation du “boosting female” témoigne de sa fausseté. Il y a eu avec les Gilets jaunes beaucoup de femmes sur les ronds-points et dans les défilés, pas de revendications pour plus de femmes aux postes de direction.

[1] En France le déroulé de l’acronyme « RSE » est longtemps resté incertain, entre « responsabilité sociale des entreprises » et « responsabilité sociale et environnementale »…
[2] Bloc contre bloc, Éditions du Cerf, 2019.

 

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