Bébés secoués et pudeurs ménagées

Bébés secoués et pudeurs ménagées

C’est en « changeant le regard que la société porte sur les violences faites aux enfants, qu’elles reculeront », affirme vertueusement l’État. Des œillères dont lui s’est affublé, il est moins question.

Le gouvernement a annoncé le 1er mars un plan de trois ans contre la maltraitance des enfants[1]. Il s’articule en quatre axes : « Améliorer la connaissance et comprendre les mécanismes des violences » ; « Sensibiliser et prévenir » ; « Former pour mieux repérer » ; « Accompagner les enfants victimes de violence ».

Au premier chef, les pouvoirs publics s’alarment de la sous-estimation du nombre d’ « homicides d’enfants liés à des violences intrafamiliales », « notamment pour les nourrissons ». Mais s’il met l’accent sur le plus bas âge, avec l’annonce de la «­systématisation des examens post-mortem en cas de mort inattendue des nourrissons » (mesure 2), dans sa communication pesée au trébuchet de la doxa féministe, il s’emploie à gommer tout ce qui pourrait éveiller l’idée qu’à cet égard la violence féminine n’est pas moins aux premières loges que celle des hommes. La chronique des faits divers serait-elle trop susceptible de documenter plus précisément le faible nombre d’infanticides recensés (« En 2015, ce sont 36 enfants qui ont été tués dans le cadre de violences au sein du couple », lit-on page 7 du Plan) ? On attend les statistiques « genrées » sur les infanticides, et de sérieuses, qui fassent le partage entre le crime et l’accident. Car à cet égard, l’amalgame est à la fête dans le plan gouvernemental, alignant le chapitre des violences sexuelles (mesure 9) et celui des « bébés secoués » (mesure 10)[2].

L’intitulé initialement équivoque, et politiquement critiqué par les ligues féministes, du portefeuille de Mme Rossignol, négationniste acharnée de la violence féminine, lui est ici d’un grand secours : la « ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes » est plus à son affaire sur ce sujet en invoquant vaguement le cadre « intrafamilial ». Et s’offre de surcroît d’amalgamer a priori la maltraitance des enfants aux « violences faites aux femmes » avec une mesure (n°14) qui prévoit de « Renforcer les liens entre le 119 et 3919 » : « Les écoutant.e.s [sic] du 119 [numéro vert à disposition des enfants victimes de violences] seront formé.e.s [id.] au questionnement systématique et aux questions des violences faites aux femmes [numéro vert 319]. »). Pourquoi pas en effet, si cela peut aider à prévenir, mais où s’adressera le père inquiet d’une dérive de sa compagne ou ex-compagne à l’endroit de leurs enfants ? Comme si les phénomènes de décomposition familiale, de fuite devant la responsabilité parentale, de fuite de soi-même par la violence contre la reproduction de soi que figure la progéniture, ne pouvaient happer l’un ou l’autre parent. Mais comme si, particulièrement, le refus de l’enfant nouveau-né ne ressortissait pas d’abord à un état de crise maternel.

[1] http://www.familles-enfance-droitsdesfemmes.gouv.fr/plan-interministeriel-de-mobilisation-et-de-lutte-contre-les-violences-faites-aux-enfants-2017-2019/

[2] Sans citer ses sources, un blog spécialisé sur le sujet (http://bebesecoue.canalblog.com/) en accuse les pères dans 50 % des cas et en exempte entièrement les mères (pas les nounous), même s’il a l’honnêteté d’observer que la « première raison, lors d’un jeu avec l’enfant », est accidentelle. Donc non assimilable à la maltraitance criminelle.

Main courante

Main courante

En annonçant la veille du 25 novembre 2014 (http://qwt.co/5139jf), « journée de la violence faite aux femmes » (selon l’éphéméride panique qu’affectionnent les médias, « journées sans », « journées de », « journées contre »…), un « plan contre la violence conjugale », la ministre de la Justice ajouté sa petite pierre à un vieil édifice du mensonge.

En 2003, dans son livre Fausse Route, Elisabeth Badinter s’inquiétait d’une dérive du féminisme aboutissant à un déni militant de la violence féminine. Elle observait que la violence conjugale, réputée entièrement imputable aux hommes, était d’autant plus méconnue dans sa dimension féminine qu’elle n’était à cet égard pas mesurée. Et de dénoncer le biais systématique de la sociologie officielle en la matière (la malhonnêteté de l’Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France, Enveff)[1].

Onze ans après, le phénomène n’est pas davantage mesuré. Les services sociaux sont toujours aussi myopes, les sociologies d’Etat aussi portées au déni, les services policiers inaptes à recueillir d’improbables plaintes masculines.

Choisir le 25 novembre pour évoquer la « violence conjugale » a été de la part de Christiane Taubira une façon éclatante d’afficher sa préférence pour la vision la plus manichéenne.

Le plus grave tient cependant au « plan » lui-même, dont tout le propos est d’accentuer le déni.

Il prévoit en effet un encouragement systématique au dépôt de plainte par les plaignantes potentielles, et la dissuasion du recours à la main courante.

Le motif de désinhiber les victimes parmi les femmes est vertueux, mais si son efficacité est en l’occurrence incertaine, son effet collatéral est sûr. La mesure va dissuader davantage de toute démarche les hommes victimes de violences verbales ou physiques, que le plus souvent répugne la simple demande de conseil, a fortiori une main courante, a fortiori une plainte.

Pas de chiffre ici, inutile d’ajouter à la surenchère fantaisiste, comme l’estimation par les pouvoirs publics du nombre de femmes victimes de violences qui ne portent pas plainte (on peut ainsi lire sur le site du gouvernement que sur «  86 000 femmes [qui] indiquent avoir été victimes de viol ou de tentative de viol, seules 10% déposent plainte » ; le recrutement de ces « indicatrices » laissant pour le moins perplexe). Côté masculin, le silence honteux du pauvre type humilié va de soi, compliqué du remords de s’entendre reprocher comme sienne la violence qu’il subit ; ça va de soi, on la ferme.

Et pour faire bonne mesure, l’encouragement systématique au dépôt de plainte que veut instituer le gouvernement ne manquera pas non plus de créer un appel d’air aux dénonciations calomnieuses, déjà nombreuses (comme celles de pseudo-victimes en procédure de divorce que des cercles militants encouragent à obtenir le maximum au civil en s’appuyant sur le pénal, qui doivent compter parmi les « indicatrices » sus-mentionnées).

[1] Les réflexions d’Elisabeth Badinter sont rappelées et mises en perspective dans les trois articles d’Olivier Malvolti (2010), « La violence féminine : les chiffres tronqués de la violence conjugale » (http://qwt.co/px9ybx).