Bébés secoués et pudeurs ménagées

Bébés secoués et pudeurs ménagées

C’est en « changeant le regard que la société porte sur les violences faites aux enfants, qu’elles reculeront », affirme vertueusement l’État. Des œillères dont lui s’est affublé, il est moins question.

Le gouvernement a annoncé le 1er mars 2017 un plan de trois ans contre la maltraitance des enfants[1]. Il s’articule en quatre axes : « Améliorer la connaissance et comprendre les mécanismes des violences » ; « Sensibiliser et prévenir » ; « Former pour mieux repérer » ; « Accompagner les enfants victimes de violence ».

Au premier chef, les pouvoirs publics s’alarment de la sous-estimation du nombre d’ « homicides d’enfants liés à des violences intrafamiliales », « notamment pour les nourrissons ». Mais s’il met l’accent sur le plus bas âge, avec l’annonce de la «­systématisation des examens post-mortem en cas de mort inattendue des nourrissons » (mesure 2), dans sa communication pesée au trébuchet de la doxa féministe, il s’emploie à gommer tout ce qui pourrait éveiller l’idée qu’à cet égard la violence féminine n’est pas moins aux premières loges que celle des hommes. La chronique des faits divers serait-elle trop susceptible de documenter plus précisément le faible nombre d’infanticides recensés (« En 2015, ce sont 36 enfants qui ont été tués dans le cadre de violences au sein du couple », lit-on page 7 du Plan) ? On attend les statistiques « genrées » sur les infanticides, et de sérieuses, qui fassent le partage entre le crime et l’accident. Car à cet égard, l’amalgame est à la fête dans le plan gouvernemental, alignant le chapitre des violences sexuelles (mesure 9) et celui des « bébés secoués » (mesure 10)[2].

L’intitulé initialement équivoque, et politiquement critiqué par les ligues féministes, du portefeuille de Mme Rossignol, négationniste acharnée de la violence féminine, lui est ici d’un grand secours : la « ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes » est plus à son affaire sur ce sujet en invoquant vaguement le cadre « intrafamilial ». Et s’offre de surcroît d’amalgamer a priori la maltraitance des enfants aux « violences faites aux femmes » avec une mesure (n°14) qui prévoit de « Renforcer les liens entre le 119 et 3919 » : « Les écoutant.e.s [sic] du 119 [numéro vert à disposition des enfants victimes de violences] seront formé.e.s [id.] au questionnement systématique et aux questions des violences faites aux femmes [numéro vert 319]. »). Pourquoi pas en effet, si cela peut aider à prévenir, mais où s’adressera le père inquiet d’une dérive de sa compagne ou ex-compagne à l’endroit de leurs enfants ? Comme si les phénomènes de décomposition familiale, de fuite devant la responsabilité parentale, de fuite de soi-même par la violence contre la reproduction de soi que figure la progéniture, ne pouvaient happer l’un ou l’autre parent. Mais comme si, particulièrement, le refus de l’enfant nouveau-né ne ressortissait pas d’abord à un état de crise maternel.

[1] http://www.familles-enfance-droitsdesfemmes.gouv.fr/plan-interministeriel-de-mobilisation-et-de-lutte-contre-les-violences-faites-aux-enfants-2017-2019/

[2] Sans citer ses sources, un blog spécialisé sur le sujet (http://bebesecoue.canalblog.com/) en accuse les pères dans 50 % des cas et en exempte entièrement les mères (pas les nounous), même s’il a l’honnêteté d’observer que la « première raison, lors d’un jeu avec l’enfant », est accidentelle. Donc non assimilable à la maltraitance criminelle.

“Enlevé par son père”

Enlevéparsonpère_retLes 19 et 20 août 2016 s’est jouée une « alerte enlèvement » aux attendus bien à la mode du moment : un père, c’est dangereux.

L’« alerte enlèvement » diffusée le 19 août 2016 par le site gouvernemental Alerte-enlevement.gouv.fr a été largement relayée par les « partenaires médias » du « dispositif », selon le terme du ministère de la Justice.

Elle apprend au public que « Nathael, un jeune garçon de 9 ans, type européen, 1,25 m, corpulence mince, cheveux clairs, yeux noisettes, a été enlevé par son père ce matin entre 0h00 et 4h00 à Romenay (71) », qu’il est « vêtu d’un bas de pyjama et d’un tricot », et qu’il est « accompagné de son père ». De celui-ci, l’alerte livre les nom et prénom Lire la suite

Facteurs structurels négligés – 6. La fatigue du travail

Facteurs structurels négligés – 6. La fatigue du travail

L’impact des interruptions de carrière associées à la maternité sur le salaire féminin est fréquemment avancé, à raison, pour sa contribution aux écarts moyens constatés entre les femmes et les hommes. Ce qui est moins recherché, ce sont les considérations, contraintes et motivations qui sous-tendent ces interruptions.

Volontaires ou subies, les réductions d’activité des salariées ? Les données tirées du « module complémentaire » de l’enquête Emploi 2010 de l’Insee tendent[1] à montrer que les interruptions de carrières ou réductions d’activité, qui touchent une femme sur deux après une naissance, sont au premier chef,  bien avant les problèmes de garde, motivées par l’idée que les mères se font du bien de l’enfant et par le désir de se consacrer à son éducation.

Mais derrière l’apparente unité des motivations, la stratification sociale joue fortement. Chez les employées et ouvrières (ou classes de diplômes CEP à bac), c’est l’interruption de carrière qui constitue la modalité majeure de l’effet d’une naissance sur l’emploi. Chez les professions intermédiaires et les cadres (bac + 2 et plus), c’est l’aménagement du temps de travail : fin de journée avancée , mercredi chômé, etc. (hors considération des « RTT 35 heures  », dont la prise n’affecte en principe pas le salaire).

Sans plus de surprise (mais cette fois  l’enquête de l’Insee ne retient plus le filtre de la hiérarchie salariale), les interruptions de carrières l’emportent en nombre dans le secteur marchand, tandis que l’aménagement du temps de travail est la modalité principale dans le secteur public. On devine que dans le public cet aménagement est ouvert aux professions intermédiaires et aux employées aussi facilement qu’aux cadres, ce qui est loin d’être le cas dans le privé.

Au croisement de ces deux variables, secteur et hiérarchie, sévit donc un double handicap professionnel pour les travailleuses du bas de l’échelle dans le secteur marchand. Lire la suite

La querelle du ménage – 4. Option sécurité – Stratégies matrimoniales et écarts d’âge

La querelle du ménage – 4. Option sécurité – Stratégies matrimoniales et écarts d’âge

Passage à temps partiel, cessation temporaire, renoncement à une démarche d’avancement de carrière, et différenciation accentuée de l’investissement dans les activités domestiques… Pourquoi les naissances dans un couple d’actifs vont-elles porter à un arbitrage des revenus statistiquement « défavorable » aux femmes, alors qu’il résulte d’une décision commune et également libre ?

Les femmes sont souvent plus jeunes que leur compagnon dans l’avancement de leur carrière, parce qu’elles sont plus jeunes en âge d’autant. Dans huit cas sur dix, l’homme est plus âgé, et dans ce cas l’écart est plus important que lorsque c’est la femme qui est plus âgée[1].

L’écart d’âge entre les deux partenaires au mariage ou à l’union libre, voisin de deux ans en moyenne, est très stable sur une longue période d’observation (statistiques Insee établies depuis 1946) et assorti d’une relativement faible dispersion sociale, sinon – ce qui n’est pas indifférent – sous le critère du diplôme et du niveau de revenu (écart moindre entre hauts diplômés qui se sont rencontrés au sein d’une même classe d’âges, sur les bancs de l’Université pour faire court ; écart supérieur parmi les classes populaires où l’univers du travail, brassant les classes d’âges, ainsi que les lieux tous publics jouent un rôle plus éminent dans le choix du conjoint.)

Les stratégies matrimoniales aussi prédisposent au « sacrifice » partiel de la carrière. S’il est permis de douter que les hommes aient la haute main sur le marché du travail, il est moins douteux que les femmes ont la prééminence sur le marché conjugal. Elles l’ont un peu, d’abord, par effet démographique opérant sur l’offre et la demande, dans la belle jeunesse des uns et des autres, puisqu’il naît plus de garçons que de filles, et que le différentiel de mortalité n’inverse pas l’écart de nombre entre les sexes avant l’âge de vingt-cinq ans (un âge où l’on ne s’est pas encore beaucoup marié, mais où l’on vit déjà assez souvent en couple). On a pu jusque-là rêver du prince charmant, moins du palefrenier.

Dans la seconde moitié de la vingtaine, les stratégies matrimoniales se précisent, hors ceux qui déjà glissent vers la sortie du jeu. Les couples informels se séparent et se recomposent, ou se marient, les célibataires isolés entrent en couple, d’autres se donnent les moyens d’en décider plus tard. Et la prééminence des femmes en termes de positions de marché s’accentue. Dans une société qui interdit ou réprouve à la fois la polygamie, l’adultère et la prostitution, le marché conjugal est d’abord le marché du sexe, et les positions y sont dissymétriques.

Pour les hommes, il est cela surtout, un marché du sexe ; et le prestige symbolique d’une femme désirable ne peut s’en distinguer.

Pour les femmes, il est au moins autant, sinon au premier chef, un marché de statuts sociaux et symboliques. Elles en ont d’autant plus la maîtrise que les hommes se désintéressent de cet aspect des choses. Non qu’ils méprisent les avantages et la reconnaissance sociale, mais parce que c’est seulement dans l’exercice d’une profession qu’ils cherchent les moyens d’y atteindre.

Constance irréductible de l’hypergamie

Statistiquement, l’homogamie sociale (épouser dans le même milieu) apparaît comme un phénomène majeur, mais plus on grimpe dans la stratification sociale, plus fortes sont l’inclination et la latitude, pour les femmes, d’épouser vers le haut, en termes de capital culturel ou économique : un cadre supérieur pour une cadrette intermédiaire, par exemple. C’est ainsi que les femmes cadres sont proportionnellement deux fois plus nombreuses que les hommes cadres à avoir un conjoint cadre[2]

Le phénomène est affecté bien sûr d’un effet de structure, qui tient dans cet exemple à la surreprésentation des hommes dans la population cadre, ou en bas de l’échelle par celle des femmes parmi les employés. Et sans doute, à considérer les ensembles vastes et hétérogènes que sont les catégories Insee connues sous les termes « cadres », « employés », etc., l’homogamie sociale demeure, comme il y a vingt-cinq ans, une « forte tendance »[3].

Mais une autre tendance agit à l’intérieur de ces catégories ou entre des catégories qui se recoupent par les niveaux de revenu et de qualification. Bien que globalement les unions soient nombreuses entre ouvriers et employées, un carrier intérimaire a peu de chances de convoler avec une employée en CDI dans l’assurance. Et une femme cadre supérieur n’épouse pas un cadre moyen, surtout s’il porte une cravate violette sur une chemise jaune, et surtout si elle est elle-même fille de cadre supérieur. Cela dit pour illustrer ce qu’écrit savamment l’Insee[4] : les comportements individuels « atténuent la tendance à l’hypergamie des femmes induite par le marché matrimonial » (effet de structure) sans la faire disparaître ni « jouer en faveur de la situation inverse, c’est-à-dire qu’il ne suffisent pas à orienter le marché vers « l’hypogamie des femmes », puisque « les couples dans lesquels la femme occupe une position sociale plus élevée que son conjoint sont moins fréquents que ne le voudrait le hasard » (effet des choix individuels).

Maîtresses du marché conjugal, les femmes n’épousent donc pas vers le bas, et, sans qu’il soit nécessaire que le projet en soit délibéré, les représentantes des strates supérieures emploient cette maîtrise à la reproduction intergénérationnelle de la stratification et des inégalités – c’est si vrai que les relations extraconjugales n’échappent du reste pas non plus à ce soin de ne pas déroger, mais des circonstance de ce bovarysme, la sociologie a moins témoigné que la littérature.

Effet inévitable de l’hypergamie

La prééminence féminine sur le marché conjugal trouve une traduction implacable, qui n’est pas nouvelle, dans la distribution du célibat.

Comme l’écrit l’Ined[5], le célibat est « croissant pour les femmes avec le niveau de diplôme, et décroissant pour les hommes ». Ce qui signifie – à moins de considérer les études supérieures comme un handicap sur le marché conjugal – que les femmes à fort capital scolaire sont plus nombreuses que les autres à choisir le célibat. Et que, du côté masculin, les plus diplômés sont moins nombreux que les non-diplômés à connaître un célibat subi [6]. Et, est-ce sot à dire, à subir seul le poids et le coût de tâches domestiques que la vie de couple souvent allège par des économies d’échelle, comme le savent bien, a contrario, les couples séparés, et qui ne suscitent jamais l’intérêt de la rubrique « société » des journaux).

Le célibat subi touche donc surtout les hommes des classes populaires : ceux qui ne font pas de bons partis, ceux que, comme les paysans d’il y a quarante ans décrits par Guenhaël Jegouzo, « les filles ne veulent pas épouser ». La tendance a connu des évolutions sensibles pour les agriculteurs exploitants au cours des dernières décennies, peu pour les salariés agricoles et les ouvriers sans qualification[7]. Sans surprise, les « études de genre » ignorent la question. A quelques exceptions près, citées ici, l’intérêt pour le « choix du conjoint », à l’instar des enquêtes de mobilité sociale qui auraient infirmé, à compter des années quatre-vingt, le bien-fondé sociologique de la promesse néolibérale, a été mis au rancart des sciences sociales.

(Le parallèle s’impose en effet, tant les deux phénomènes sont liés : encore une fois, l’emprise idéologique du féminisme sur la recherche académique s’est nourrie du délitement de la critique sociale et lui a substitué des raisons d’agit-prop. C’est dans les mêmes décennies où les intellectuels ont célébré la « fin des idéologies » qu’ils ont levé toute défense devant l’idéologie montante…)

Répartition ou partage

Option sécurité, donc. Le choix revient à la partie qui maîtrise le marché conjugal, mais il a un effet latéral.

Pourquoi les femmes inclinent-elles à convoler avec des hommes plus fortunés et plus âgés qu’elles, qui ont deux ou trois pas d’avance dans la vie professionnelle ? Faut-il suspecter tant de jeunes diplômées d’être elles-mêmes égarées et aliénées par les « stéréotypes » du « patriarcat » ? Car en privilégiant ainsi la sécurité, elles optent d’avance pour un calcul économique qui les mènera, les enfants venus, au congé maternel ou au mercredi chômé, et du coup au sacrifice du bureau paysager à l’aspirateur. La tâche de l’aspirateur est heureusement souvent déléguée, dans les populations cadres, à une aide ménagère dont l’émancipation n’est pas un sujet ; pas plus que celle des nounous africaines[8]. Mais pour la plupart des ménages à revenus modestes ou médiocres, les retombées organisationnelles de l’hypergamie (si minime soit-elle, considérée du haut des chaires savantasses) sont sensibles, entre conjoints, dans la sphère domestique.

La plupart des travaux dérivés d’Erfi et d’EDT n’indiquent pas selon quel critère initial les auteurs jugent plus ou moins sévèrement de l’inégalité dans la distribution des tâches ménagères, mais leur traitement laisse peu de doute sur la nature de leur présupposé. Il ne s’agit pas de se référer à ce que serait un partage équilibré de l’ensemble de ce que requièrent les enfants et la maison, mais de viser à une stricte parité – qu’on se contente néanmoins d’apprécier au trébuchet de l’entretien semi-directif – des apports de chacun à chacune des tâches domestiques et parentales jugées légitimes par la police sociale.

L’idéologème sous-jacent, revendiqué par les ultras du féminisme autoritaire, est encore un peu rude pour la pondération de mise à l’Insee ou à l’Ined : la réduction de toute division sexuelle des tâches, tenue pour oppressive per se (mais au détriment d’une seule moitié du genre humain).

Il serait plus cohérent, de la part des auteurs académiques de ces travaux ménagers, dès lors qu’ils ont pris le pli de ne rien écrire qui ne procède de cette dogmatique paritaire, de la revendiquer de la même façon devant le tiroir à linge et la jauge à huile. Ce ne serait jamais que le décalque de ce qu’est devenu le débat public, où il semble que la « parité » soit l’unique enjeu digne de guider la représentation politique et de la distribution des postes et des fonctions. Le féminisme d’Etat, là idéologie inflexible, est plus sélectif par son exigence paritaire avec les tâches domestiques, comme il l’est dans la désignation des professions qu’il lui importe de féminiser.

Mais alors, de ces « tâches » domestiques, quels sont les agents de la distribution, dans un couple et dans une famille ?

[…]

[1] Observation portant sur les couples mariés en 1999, cf. Étude de l’histoire familiale, Insee Résultats, Société n° 33, août 2004, http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/irsoc033.pdf.

[2] Ibidem, p. 25.

[3] Michel Bozon, Choix du conjoint, rééd. in « [Re]découvertes », Ined 2006.

[4] Mélanie Vanderschelden, « Position sociale et choix du conjoint : des différences marquées entre hommes et femmes », Insee, Données sociales – La société française, 2006, http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/donsoc06c.pdf.

[5] Magali Mazuy et Laurent Toulemon, Étude de l’histoire familiale, Ined, 2001.

[6] Et c’est en tout cynisme que l’Observatoire des inégalités plie la réalité à l’idéologie en écrivant que « les femmes très diplômées et les hommes peu qualifiés ont relativement plus de difficultés à trouver un conjoint » (http://www.inegalites.fr/spip.php?article888&id_mot=99).

[7] Christophe Giraud, « Agriculteur, mais pas trop : une analyse du célibat masculin en agriculture », http://www.academia.edu/2527753/_Agriculteur_mais_pas_trop_._Une_analyse_du_celibat_masculin_en_agriculture ; « Le célibat des agriculteurs : unité et diversité », Déméter 2013.

[8] A ce propos : Caroline Ibos ,Qui gardera nos enfants ?, Flammarion 2012 – recension in le Point http://www.lepoint.fr/societe/nounous-noires-bebes-blancs-09-02-2012-1433608_23.php.

La querelle du ménage – 3. Activité professionnelle, activités domestiques

La querelle du ménage – 3. Activité professionnelle, activités domestiques

La complainte de l’inégalité des tâches ménagères (inspirée par l’enquête Erfi) est entonnée dans une caverne. D’où ne s’aperçoivent pas les facteurs clés que sont le taux d’activité professionnelle et le volume d’heures que cette activité immobilise.

Les conclusions des études tirées d’Erfi négligent, on l’a vu, les effets de structure qui sous-tendent les résultats bruts apparents. Ce n’est pourtant pas faute que le principal ait été isolé. Deux études publiées en 2009 et 2010[1] le concèdent, non sans réticence : le taux et le niveau (temps plein ou partiel) d’activité professionnelle. Ce sont eux qui déterminent le temps de présence à domicile des « personnes en couple cohabitant, dont la femme est âgée de 20 à 49 ans », selon l’intitulé Erfi.

Ces indicateurs de taux d’activité seraient encore plus éclairants, rapportés aux données déclaratives de l’enquête, en effet, s’ils étaient complétés par la comparaison des heures dépensées en transport pour se rendre au travail. Lorsque les deux conjoints sont actifs, le premier qui le peut récupère l’enfant ou achète la baguette, selon une organisation que pratiquent tous les jeunes parents urbains non séparés dans cette situation, mais que les auteurs d’Erfi ignorent. Tant pis, et tenons-nous en à l’indicateur d’activité professionnelle stricto sensu.

Dans des travaux comme ceux menés à l’Ined, sur la répartition des tâches domestiques au vu des événements (naissances) survenus dans les couples entre 2005 et 2008[2], l’effet de la réduction de l’activité professionnelle des femmes (congés maternité et parental, temps partiel) établit assez solidement (dans les limites de validité propres à l’enquête Erfi) que l’arrivée du premier enfant accroît la part de la femme dans les tâches domestiques. Parce que cette réduction n’est en général pas suivie, après chaque naissance, d’une nouvelle réduction du temps professionnel, l’arrivée des enfants suivants n’affecte plus la répartition des tâches domestiques. La relation est simple, et l’enquête corrobore ce que l’expérience suggère…

Moyennant quoi, les hommes sont pourtant un peu plus souvent portés que les femmes à trouver que l’évolution leur est défavorable. Or cela n’a rien d’étonnant, au vu de l’Enquête emploi du temps, qui établit que le total professionnel plus domestique évolue en leur défaveur[3].

Cette dernière considération n’a pas cours à l’Ined, qui écrit donc que « la réduction de l’activité des femmes explique partiellement[4] le renforcement des inégalités ». En effet, expliquent les deux auteurs maison, « les femmes ayant réduit leur activité disposent de plus de temps à consacrer aux activités ménagères et parentales, ce qui conduit au final à une redistribution des rôles plus traditionnelle au sein du couple ». Pourquoi alors « partiellement » ? L’essentiel est dit, mais comme concédé par prétérition. Ce « partiellement » qui ouvre le propos dans l’article (il figure en intertitre) vise à influencer le lecteur pressé dans un sens partisan[5], puisque les auteurs ne se donnent pas le luxe de chercher un autre facteur explicatif.

Or il ne semble pas qu’il y en ait un. Il leur aurait fallu, pour s’en persuader, s’intéresser plus avant à l’évolution de l’implication domestique des « 11 % » de femmes ayant eu un enfant entre 2005 et 2008 et dont le temps de travail professionnel a augmenté. Le tableau « logit » fondé sur Erfi fait état d’une « évolution favorable » à ces femmes (réduction) pour les tâches « repas », « course », « aspirateur ». Sans tenir compte de la réduction enregistrée aussi pour l’énigmatique tâche « invitations » (qui doit faire référence à l’idée de « charge mentale », motif de récrimination très prisé du féminisme), l’évolution n’est « défavorable » qu’aux postes « repassage » (celui des layettes ne se délègue peut-être pas volontiers à de grosses mains d’homme) et « comptes » (raisonnablement indexé sur le pouvoir d’achat)[6]. La complémentarité des budgets temps professionnels et domestiques par compensation réciproque rend compte des ajustements opérés. La distribution des tâches ménagères n’est pas indifférente aux facteurs culturels (traditions, goûts), mais leur volume ne résulte pas de positions de pouvoir dans le couple : il est fonction du volume de l’activité exercée par ailleurs. Un petit oubli de la sociologie officielle.

Négligence des questions de classe

Il faut toutefois nuancer ce propos trop général. Car ces moyennes par tâches, pour les femmes dont l’activité professionnelle augmente, ignorent la stratification sociale. On peut risquer l’hypothèse d’une double évolution : d’une part, une augmentation des tâches pour les deux conjoints dans les classes populaires, avec une simple réduction de l’écart femmes-hommes ; d’autre part, une résorption de l’écart femmes-hommes dans les classes moyennes-supérieures ou supérieures à capital scolaire, par le recours à la prestation de service. La stabilité globale du recours à la prestation de service ménager[7] au cours des années considérées recouvre de vraisemblables recompositions, avec la paupérisation de certains ménages et l’opportunité offerte à d’autres de bénéficier de dispositif fiscalement subventionnés).

On ne résistera pas ici à rappeler l’invention du sociologue féministe François de Singly : les femmes supporteraient plus que leurs compagnons les « charges mentales d’organisation »[8] des employés de maison. Soucieuse de maintenir intouché le capital de victimisation dont pourront se prévaloir les cadrettes accablées par l’encadrement de leurs domestiques, l’Ined ne se fait pas faute de se référer à ce bricolage idéologique, qui prouve que la sociologie « de gauche », aiguillonnée par le féminisme, ne mérite pas toujours le reproche de partialité de classe que lui adresse la droite de la faculté : elle se soucie aussi des employeurs. (En fait, de ce genre d’employeurs seulement, qui sont surtout des salariées par ailleurs. Le féminisme, en y justifiant les aspirations sociales des cadrettes à peaux d’âne, achève de repositionner l’ensemble de la gauche politique et intellectuelle selon les commandements, on y reviendra, d’une idéologie managériale.)

Retour sur les stratégies matrimoniales

Quelque imparfaite que soit la jauge qui mesure l’implication dans les tâches ménagères et parentales, elle tendra donc toujours à révéler une surpondération côté féminin, dès lors qu’elle peut être l’effet d’un taux d’activité initial inférieur, d’un passage à temps partiel, d’une cessation d’activité ou des congés maternité et de leurs prolongements, que le féminisme assimile à une inégalité dont pâtissent les femmes.

Or le « sacrifice contraint » de la carrière à la maternité dont les ultras accablent les hommes est une mystification. A supposer que le congé paternité soit accessible aussi aisément que l’est le congé maternité, la dissymétrie persisterait dans le recours à l’un et à l’autre. Les ligues féministes l’ont du reste bien compris, qui ont pressé la majorité de gauche élue en 2012 de recourir à l’arme lourde en matière d’« égalité du congé parental » : le projet de loi préparé par Najat Vallaud-Belkacem prévoit qu’« une part du complément de libre choix d’activité (CLCA), définie en nombre de mois, ne pourra être prise que si le second parent – le plus souvent le père – fait lui aussi usage de son droit »[9].

Outre ses éventuels effets sur la divortialité et la séparation en cas de désaccord des parents, une telle mesure institue un droit de regard intrusif de l’Etat sur les choix de vie qui laisse rêveur, et on peut s’interroger sur d’autres impacts : d’une part, une fragilisation du premier revenu des ménages, qu’il soit masculin (cas le plus fréquent) ou féminin, mais qui touchera surtout les hommes compte tenu de leur surpondération dans les secteurs les plus concurrentiels de l’économie, où l’exercice du « CLCA » est le plus difficile ; d’autre part, un freinage des carrières chez les hommes trentenaires, selon une logique de provision du risque de la part des employeurs.

En outre, le dispositif va s’avérer d’une application impossible chez les couples où l’un des conjoints exerce une profession indépendante. L’objectif affiché de la loi, « accroître le niveau d’emploi des femmes », témoigne candidement d’une volonté d’instrumentalisation de la politique familiale au service d’une intensification de la mise au travail, convergeant avec les attentes du capital. En pratique, la fréquente impossibilité pour les pères d’exercer leur droit au congé se traduira par un retour forcé plus précoce des mères sur le marché du travail et, en période de chômage élevé, par une pression supplémentaire à la baisse des salaires.

Que cela plaise ou non à l’observateur, beaucoup de femmes seront toujours plus désireuses de « sacrifier » une part de leur avancement professionnel aux soins quotidiens d’un enfant que de sacrifier cette part d’amour à des conversations de rond-de-cuir devant la machine à café. Et tant que la condition ouvrière sera, elle, sacrifiée sur l’autel des politiques publiques aux faux-semblants de l’« égalité de genre », il se trouvera toujours des femmes plus désireuses de s’émanciper d’un travail répétitif et abrutissant sans perspective d’évolution et qui leur fait paraître quarante ans à trente.

Bien sûr, dans un contexte de bas niveaux de salaires pour leurs compagnons comme pour elles, et de creusement des inégalités de revenu et de reconnaissance sociale, lorsque des enquêteurs de l’Insee les interrogent benoîtement sur leur emploi à temps partiel, beaucoup parmi elles sont portées à se déclarer en attente d’un temps plein. Cela n’étaie en rien le préjugé qu’elles y aspireraient en vue d’échapper aux corvées domestiques.

Mieux, n’en déplaise aux auteurs d’EDT et de son module consacré aux jugements des acteurs sur les activités domestiques, cela est de peu de poids devant les chiffres du chômage et le différentiel d’aspirations qu’ils révèlent.

Plus d’hommes que de femmes au chômage

Le chômage (au sens du BIT : « personnes de 15 ans et plus ne travaillant pas mais souhaitant travailler ») touche en effet plus les hommes que les femmes : 1,532 million fin 2012 au lieu de 1,412 million, soit un écart de 8 %. L’habitude de comparer entre les sexes des taux en pourcentage (10,3 % chez les femmes fin 2012, au lieu de 10,2 chez les hommes) est évidemment bien ancrée dans le discours convenu du féminisme. Mais elle est inapte à rendre compte de l’importance réelle des populations concernées, et totalement myope quand le périmètre de ces populations est fonction d’un choix des acteurs (« souhaitant travailler »).

Chez les moins de 25 ans, c’est-à-dire chez celles et ceux qui se présentent sur le marché matrimonial, l’écart de données brutes est ainsi nettement supérieur : 0,398 million au lieu de 0,332 soit un écart de 17%. Il s’explique en partie par la sur-scolarisation des filles au-delà de seize ans, mais aussi par le fait qu’elles sont moins nombreuses que les garçons à vouloir travailler[10].

Maternité et carrière : généralisation abusive d’un désavantage professionnel dans le secteur marchand

Revenons à l’option du « sacrifice » de la carrière sur l’autel familial.

Les femmes, lit-on dans une étude du Cereq[11], sont « plus exposées à la mobilité externe » que les hommes et « nettement plus touchées par les interruptions d’emplois », tandis qu’elles sont moins exposées à la mobilité interne (à l’entreprise) dans « les tranches d’âge où les maternités d’abord, puis la charge familiale liée aux enfants peuvent restreindre le temps consacré à l’activité professionnelle ». Or c’est autour de trente ans que la mobilité professionnelle est la plus ascendante, ce qui est généralement le cas de la mobilité interne, tandis que la mobilité externe, qui inclut la perte d’emploi et l’inactivité, est souvent descendante. Ce double phénomène agit puissamment, dans la comparaison statistique des carrières des hommes et des femmes. Il va sans dire que les auteurs de l’étude en concluent que les femmes sont « désavantagées relativement aux hommes ». Statistiquement, oui, mais socialement ?

Deux remarques à ce stade.

D’abord, les auteurs oublient de rappeler, dans leur comparaison des mobilités par sexes, que le champ de leur enquête concerne les « actifs salariés ou indépendants hors fonctionnaires et départs en retraite »[12]. Hors fonctionnaires. Les femmes représentent en France plus de six fonctionnaires sur dix, alors qu’elles ont un taux global d’activité inférieur à celui des hommes. Il s’ensuit qu’elles sont très nettement sous-représentées dans le secteur marchand, notamment les plus diplômées. Or d’une part le diplôme est un facteur puissant de mobilité ascendante, en début de carrière (mobilité interne et externe) et en fin de carrière (mobilité interne)[13], d’autre part la mobilité – et incidemment la probabilité d’une mobilité ascendante – est la même pour les femmes et les hommes chez les non-diplômés (« bac moins »)[14]. Le « désavantage » dû aux épisodes extraprofessionnels en termes de mobilité professionnelle se concentre donc sur les diplômées du secteur marchand, pas sur « les femmes » en général.

A supposer que ce désavantage en soi toujours un. Et c’est la deuxième remarque : le « désavantage professionnel » peut résulter d’un choix délibéré en ce qu’il a pour pendant un « avantage familial » (y compris vis-à-vis du conjoint), dans des proportions que l’enquête FQP ne mesure pas. Comme l’écrivent justement les auteurs du Cereq, « l’intensité de la mobilité externe des femmes masque sans doute une forte hétérogénéité de leurs motifs de départ ».

Choix rationnels, décisions partagées

Pourquoi ce ne sont pas les hommes qui choisissent de lever un peu le pied pour profiter de leurs enfants ? Il n’est pas sûr que l’intérêt qu’ils portent à leur travail et à la sociabilité qui va avec passionne les pères plus que les mères. Mais en dépit de ce que leur travail représente de contraintes, de fatigue et de vexation, la plus fréquente propension des hommes à s’y identifier porte à penser qu’ils supportent mieux, aux mêmes heures, que ne le feraient leurs compagnes à leur place, d’être éloignés de leurs enfants. Ce n’est pas spéculer sur « l’instinct maternel » que de le dire, mais plutôt sur la moindre aptitude masculine à la passion en général[15].

Mais une autre raison motive le « sacrifice » côté féminin.

C’est chez les femmes que l’aversion au risque est la plus grande en situation professionnelle, ce dont témoigne leur moindre propension à démissionner[16]. Mais lorsqu’il s’agit d’arbitrer entre vie familiale et vie professionnelle, le risque est évalué en couple. La prise de décision s’exerce sous la contrainte d’une préservation maximale des ressources du ménage, pas sous l’effet d’une rivalité entre conjoints. Le temps de la maternité n’est pas en l’occurrence celui des choix impulsifs (il échappe souvent à la sociologie féministe que les décisions ont eles aussi le temps de la gestation pour mûrir).

Si cet examen aboutit généralement à faire pencher du côté féminin le « sacrifice », cela tient à ce qui se joue sur le marché matrimonial, et qu’enregistrent les statistiques sur l’union libre et le mariage. Entre les deux conjoints, les différences de revenu justifient le sacrifice, provisoire ou durable, et partiel de préférence (passage à 80 % en libérant le mercredi…), du moindre des deux revenus. Lequel est le plus souvent celui de la femme. Le phénomène n’est pas l’illustration d’une inégalité discriminatoire, mais l’effet de deux facteurs imbriqués : les stratégies matrimoniales et l’écart d’âge à l’entrée en couple[17].

[…]


[1] A. Régnier-Loilier, C. Hiron, « Evolution de la répartition des tâches domestiques après l’arrivée d’une enfant », Ined, Politiques sociales et familiales n° 99, mars 2010. Cf. aussi Régnier-Loilier in Population et société, novembre 2009, une première approche sous le titre « L’arrivée d’un enfant modifie-t-elle la répartition des tâches domestiques au sein du couple ? ».

[2] Ibidem.

[3] Cf. supra – « La querelle du ménage – 2 ».

[4]Nous soulignons.

[5] Cette considération de lecture et de mise en page est moins anecdotique qu’il y paraît. Toutes les notes publiées par l’Insee ou l’Ined sur des questions relatives aux taux d’emploi, de revenu, d’activité ou d’emploi du temps accordent dans leur « titraille » une place privilégiée aux comparaisons femmes-hommes, même lorsque rien de bien saillant dans le texte y prédispose ; et dans les notes traitant spécialement de ces comparaisons distinguent les observations les plus susceptibles d’illustrer la thèse de l’injustice faite aux femmes. Cette hiérarchisation de l’information est généralement répliquée dans les médias – les lecteurs les plus pressés étant souvent des journalistes plus ou moins spécialistes qui, ayant déjà une opinion arrêtée sur le sujet visé par l’étude qu’il recensent, se satisfont d’en délayer le chapeau et les intertitres…

[6] A. Régnier-Loilier, C. Hiron, op. cit. p. 16.

[7] Ricroch, op. cit. p. 69. Stabilité remarquable, compte tenu de ce que la période observée, finissant en  2009-2010, inclut l’effet des mesures administratives et fiscales favorisant le recours à «l’aide à la personne » (dispositif Cesu). Mais ces années sont aussi celles de la crise et de la charge relative croissante des « dépenses contraintes » (au sens du BIPE) dans le budget des classes moyennes. Une redistribution des allocations de ressources affectées au recours au service à domicile, entre les petites classes moyennes et les classes moyennes + moyennes supérieures est vraisemblable.

[8] François de Singly, Fortune et infortune de la femme mariée (1987).

[10] Il tombe ensuite à 2 % entre « 25 et 49 ans », mais ce « pas » de vingt-cinq ans dont semble se contenter l’Insee est insignifiant, du fait de son ampleur ; il faudrait au moins distinguer une période 25-35 ans… Cf. www.insee.fr/fr/themes/info-rapide.asp?id=14&date=20130905.

[11] Arnaud Dupray, Isabelle Recotillet (Céreq), « Mobilités professionnelles et cycle de vie », Économie et Statistique n° 423, 2009, http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/ES423b.pdf.

[12] Ibidem. Bien sûr, cette précision apparaît sous tous les tableaux, on n’accusera pas les auteurs de l’occulter délibérément. on s’étonnera seulement qu’elle ne soit pas prise en considération dans le raisonnement, dès lors qu’on s’éloigne de la stricte observation pour risquer un jugement de valeur.

[13] Ibidem, p. 44.

[14] Ibidem, tableau 6, p. 47.

[15] La comparaison inclut les femmes passionnées par leur carrière : lorsqu’elles le sont, elles le sont plus intensément que les hommes, mais la grande majorité de celles qui ont, comme la grande majorité des hommes, un « boulot » médiocre sont moins enclines qu’eux à s’y identifier. La vraie vie est ailleurs est surtout un trope du discours féminin…

[16]  A. Dupray, I. Recotillet, op. cit. : « Seulement quatre femmes sur dix, contre plus de la moitié des hommes, quittent leur employeur en démissionnant. »

[17] Cf. supra : I. « Facteurs structurels négligés des disparités salariales – 5. Raison majeure, facteur matrimonial (célibats, hypergamie, écarts d’âge).