Espérance de vie

Espérance de vie

L’espérance de vie des cadres, calcule l’Insee[1], excède celle des ouvriers de six ans chez les hommes, mais de seulement quatre ans et demi chez les femmes. Ce n’est pas seulement qu’en bas de l’échelle le travail expose à plus de maux[2], mais que moins les gens sont diplômés, moins ils sont enclins à consulter la faculté pour dépister les maladies que l’âge amène ou précipite.

L’auteur de la note met un bémol en observant que « l’espérance de vie des ouvrières est supérieure d’un an à celle des hommes cadres », et que l’écart entre diplômés et non diplômés est nettement plus important chez les hommes que chez les femmes.

Suppléons sa timidité à présenter les données de façon agrégeant la niveau de diplôme et le sexe : les femmes sont plus diplômées, et l’on entend assez dire que ce serait sans bénéfice sur le marché du travail ; mais en termes d’espérance de vie, l’écart entre les cadrettes et les bleus de chauffe est de huit ans.

Pas de quoi inspirer un titre de journal ?

[1] Insee Première, Nathalie Blanpain, http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?reg_id=0&ref_id=ip1584

[2] « Les natures mêmes des professions exercées expliquent en partie ces écarts.”

La querelle du ménage – 8. Solidarité intergénérationnelle, procès en devenir

La querelle du ménage – 8. Solidarité intergénérationnelle, procès en devenir

Les soins aux parents dépendants, enjeu social relativement récent, ont commencé de susciter une littérature, à visée juridico-légale,  que le soupçon féministe a déjà préemptée.

Les soins aux parents âgés dépendants seraient le fait des femmes dans les trois quarts des cas[1]. L’étroitesse du périmètre d’observation de l’enquête Erfi a lui a fait négliger ce domaine de « tâches » aux confins du domestique et du parental où l’engagement féminin semble pourtant de nature à alimenter la thèse du partage inégal

À en juger à la façon dont le sujet est abordé par le politique, il y a fort à parier que les études sur le sujet se caleront longtemps dans le moule de l’idéologie dominante.

Que veut dire en effet le législateur de 2014 lorsqu’il évoque le nombre, « environ 800 000 », des aidants, et qu’il écrit que « 62 % sont des femmes »[2] ? Il est remarquable que ce soit la seule forme de segmentation qu’il croit bon de retenir pour décrire le groupe. Surtout lorsqu’il ajoute que les aidants qui exercent une profession sont « dans 88 % des cas des femmes »[3], qu’il s’agit d’aider « les aidants à concilier leur rôle avec une vie professionnelle », et qu’un tel objectif est donc « encore plus important pour les femmes, qui constituent la majorité des aidants ».

La segmentation des aidants sous le seul critère du sexe n’a pas de motif sérieux. L’âge, la santé, l’appartenance socioprofessionnelle, le niveau de revenu, la distance géographique avec l’aidé, sont autant et plus pertinents, tant à la compréhension des enjeux qu’à l’orientation des politiques publiques. La situation des aidants en situation professionnelle peut bien concerner une très nette majorité de femmes, cela n’engage pas nécessairement une problématique spécifiquement féminine.

Passons sur la confusion, avatar de l’inépuisable fascination des moyennes, qui porte à écrire que la conciliation entre aide bénévole et travail serait plus importante pour les femmes, c’est-à-dire pour chacune de celles qui sont concernées, que pour des hommes concernés au même titre, au motif que les première sont plus nombreuses…

La difficulté de cette conciliation serait-elle indifférente à la stratification sociale ? Sûrement pas, et, sous bénéfice d’inventaire du périmètre des aidants, celles et ceux qui emploient du personnel à leur domicile les déchargeant de tâches qu’eux-mêmes effectueront chez leurs ascendants, ou contribuent chez ceux-ci à l’emploi d’aides à la personne, sont le cas échéant des aidants, mais moins exposés à la difficulté de cette conciliation. Pour quelqu’un, femme ou homme, qui travaille, aider de façon régulière une personne dépendante est une charge, mais une charge plus lourde à celles ou ceux qui sont économiquement plus modestes.

L’observation du législateur sur l’implication différentielle des deux sexes dans le groupe des aidants est ainsi porteuse d’une double posture idéologique : dans un premier temps elle occulte la stratification sociale par la féminisation des enjeux ; dans un second elle promeut un point de vue qui souligne moins le plus fréquent engagement des femmes qu’il n’exclut les hommes du champ de la sollicitude publique. Bref, le féminisme à l’œuvre ici déploie deux de ses caractères pérennes : petit-bourgeois et sexiste.

Négligence des attentes

Le champ des solidarités intergénérationnelles ainsi préempté, la sociologie d’État saura produire, dans un domaine encore neuf et appelé à s’étendre par les évolutions démographiques, les études attendues par le préjugé dominant. Elles sauront négliger le fait que les femmes de plus de 80 ans sont près de deux fois plus nombreuses que les hommes du même âge (2,54 millions au lieu de 1,33 million)[4], et les conséquences d’une telle disparité en termes d’attentes de soins à la personne, à commencer par l’aide à la toilette : y a-t-il beaucoup de vieilles dames qui voudraient des mains d’un homme, fussent-elles d’un fils ? La remarque vaut partiellement aussi pour le suivi médical.

Cette négligence des besoins et des attentes doit tout à la passion de dénoncer une « inégalité de genre » à l’œuvre du côté des aidants. Le pli est déjà pris dans la littérature savante, et de la façon la plus risible : ainsi par l’Ined, qui n’ignore évidemment pas que « la surmortalité masculine se traduit par une surreprésentation des femmes dans la population âgée »[5], mais pour qui le phénomène est d’emblée abordé sous l’angle du désavantage pour les femmes (derrière lequel se tient prêt le procès en discrimination) : elles sont en effet plus exposées au risque du veuvage[6] !

Sans surprise, les travaux sur la dépendance et les aidants sous-estiment et continueront de négliger l’apport des hommes à l’entretien du domicile, où les vieux, en vertu des politiques publiques dites de « maintien », résident de plus en plus longtemps, dès lors que cet apport sort du périmètre des tâches les plus quotidiennes (repas, toilette), celles du périmètre Erfi.

L’Ined concède que les hommes aidant une conjointe dépendante « interviennent » comme les femmes dans la situation inverse « dans tous les champs de la vie quotidienne », mais il observe non sans condescendance que « les fils », à la différence des filles, « s’investissent surtout dans les tâches administratives et les courses »[7]. Et ils ne sont pas présumés contribuer au « soutien moral » que l’Ined mentionne parmi les contributions des filles ou des conjoints, sans plus préciser comment est conduite la quantification de ce soutien moral. Qu’est-ce que l’Ined en sait ? Rien.

Négligence des fratries

Il y a aussi fort à parier que les commentateurs continueront longtemps à attribuer à une hypothétique femme moyenne encore chargée d’enfants la surcharge concomitante des soins aux anciens (alors que lorsque ceux-ci entrent en dépendance, leurs enfants approchent de la retraite et leurs petits-enfants affrontent le marché du travail).

Dans le même élan, ils feront, sans y regarder de plus près, de cette aidante une épouse, dont ils compareront l’effort auprès des parents âgés à l’effort de son mari ou compagnon, sans distinction de lignage, oubliant que la répartition de ces soins se joue plutôt entre membres d’une fratrie qu’entre époux.

Il conviendrait justement d’apprécier la prégnance des lignages et d’étudier les pratiques de soins au vu de la composition des fratries. Celles qui ne comportent que des sœurs, si la thèse de la prééminence d’une inégalité femmes-hommes a quelque fondement, devraient apparaître comme des modèles d’équité dans la répartition des efforts de soins aux personnes âgées dépendantes.

Formuler cette hypothèse, celle de deux ou plusieurs filles indistinctement « mobilisées » dans l’aide et le « soutien moral », ou, option complémentaire, celle de deux ou plusieurs fils se partageant indistinctement leur contribution mesurée aux « tâches administratives et aux courses », c’est déjà l’écarter. L’égalité entre elles des sœurs ou entre eux des frères n’est pas le pivot anthropologique des sociétés ouest-européennes.

Osera-t-on, alors, suggérer l’étude d’une autre hypothèse : que les plus dévoués d’une fratrie se recrutent souvent au vu de leur position sociale relative ou de leur situation géographique (un critère pouvant être le masque de l’autre), et que les plus belles carrières ne font pas les plus grands dévouements ? Avis pour sujet de thèse.

[1] « Dans le cas d’une aide familiale reposant sur une seule personne, (…) il s’agissait d’une fille dans les trois quarts des cas d’aide à un parent, [d’] une femme dans 70 % des cas d’aide au conjoint » (chiffres 2000 cités in Ined, Population et Sociétés n° 483, « La dépendance : aujourd’hui l’affaire des femmes, demain davantage celle des hommes ? », novembre 2011,

http://www.ined.fr/fichier/t_publication/1564/publi_pdf1_483.pdf).

[2] On est là au-dessous des trois quarts mentionnés par l’Ined. L’année de référence diffère, mais surtout le périmètre, selon que les aidés sont les parents, la parentèle ou appartenant à un cercle plus vaste (voisins, amis…).

[3] Projet de loi relatif à l’adaptation de la société au vieillissement, http://qwt.co/vu41y1

[4] Insee 2010.

[5] ibidem : Population et Sociétés n° 483.

[6] Ibidem : « Face au risque de vivre seul aux âges élevés, hommes et femmes ne sont pas égaux (sic) ». Soulignons-le : par cette négligence d’écriture, une inégalité statistique (ou une probabilité statistique inégale) se présente comme une inégalité statutaire attachée à des personnes : jusque chez les experts de la science démographique, les énoncés juridico-revendicatifs de l’idéologie forcent la plume.

[7] Ibidem : Population et Sociétés n° 483.