La querelle du ménage – 8. Solidarité intergénérationnelle, procès en devenir

La querelle du ménage – 8. Solidarité intergénérationnelle, procès en devenir

Les soins aux parents dépendants, enjeu social relativement récent, ont commencé de susciter une littérature, à visée juridico-légale,  que le soupçon féministe a déjà préemptée.

Les soins aux parents âgés dépendants seraient le fait des femmes dans les trois quarts des cas[1]. L’étroitesse du périmètre d’observation de l’enquête Erfi a lui a fait négliger ce domaine de « tâches » aux confins du domestique et du parental où l’engagement féminin semble pourtant de nature à alimenter la thèse du partage inégal

À en juger à la façon dont le sujet est abordé par le politique, il y a fort à parier que les études sur le sujet se caleront longtemps dans le moule de l’idéologie dominante.

Que veut dire en effet le législateur de 2014 lorsqu’il évoque le nombre, « environ 800 000 », des aidants, et qu’il écrit que « 62 % sont des femmes »[2] ? Il est remarquable que ce soit la seule forme de segmentation qu’il croit bon de retenir pour décrire le groupe. Surtout lorsqu’il ajoute que les aidants qui exercent une profession sont « dans 88 % des cas des femmes »[3], qu’il s’agit d’aider « les aidants à concilier leur rôle avec une vie professionnelle », et qu’un tel objectif est donc « encore plus important pour les femmes, qui constituent la majorité des aidants ».

La segmentation des aidants sous le seul critère du sexe n’a pas de motif sérieux. L’âge, la santé, l’appartenance socioprofessionnelle, le niveau de revenu, la distance géographique avec l’aidé, sont autant et plus pertinents, tant à la compréhension des enjeux qu’à l’orientation des politiques publiques. La situation des aidants en situation professionnelle peut bien concerner une très nette majorité de femmes, cela n’engage pas nécessairement une problématique spécifiquement féminine.

Passons sur la confusion, avatar de l’inépuisable fascination des moyennes, qui porte à écrire que la conciliation entre aide bénévole et travail serait plus importante pour les femmes, c’est-à-dire pour chacune de celles qui sont concernées, que pour des hommes concernés au même titre, au motif que les première sont plus nombreuses…

La difficulté de cette conciliation serait-elle indifférente à la stratification sociale ? Sûrement pas, et, sous bénéfice d’inventaire du périmètre des aidants, celles et ceux qui emploient du personnel à leur domicile les déchargeant de tâches qu’eux-mêmes effectueront chez leurs ascendants, ou contribuent chez ceux-ci à l’emploi d’aides à la personne, sont le cas échéant des aidants, mais moins exposés à la difficulté de cette conciliation. Pour quelqu’un, femme ou homme, qui travaille, aider de façon régulière une personne dépendante est une charge, mais une charge plus lourde à celles ou ceux qui sont économiquement plus modestes.

L’observation du législateur sur l’implication différentielle des deux sexes dans le groupe des aidants est ainsi porteuse d’une double posture idéologique : dans un premier temps elle occulte la stratification sociale par la féminisation des enjeux ; dans un second elle promeut un point de vue qui souligne moins le plus fréquent engagement des femmes qu’il n’exclut les hommes du champ de la sollicitude publique. Bref, le féminisme à l’œuvre ici déploie deux de ses caractères pérennes : petit-bourgeois et sexiste.

Négligence des attentes

Le champ des solidarités intergénérationnelles ainsi préempté, la sociologie d’État saura produire, dans un domaine encore neuf et appelé à s’étendre par les évolutions démographiques, les études attendues par le préjugé dominant. Elles sauront négliger le fait que les femmes de plus de 80 ans sont près de deux fois plus nombreuses que les hommes du même âge (2,54 millions au lieu de 1,33 million)[4], et les conséquences d’une telle disparité en termes d’attentes de soins à la personne, à commencer par l’aide à la toilette : y a-t-il beaucoup de vieilles dames qui voudraient des mains d’un homme, fussent-elles d’un fils ? La remarque vaut partiellement aussi pour le suivi médical.

Cette négligence des besoins et des attentes doit tout à la passion de dénoncer une « inégalité de genre » à l’œuvre du côté des aidants. Le pli est déjà pris dans la littérature savante, et de la façon la plus risible : ainsi par l’Ined, qui n’ignore évidemment pas que « la surmortalité masculine se traduit par une surreprésentation des femmes dans la population âgée »[5], mais pour qui le phénomène est d’emblée abordé sous l’angle du désavantage pour les femmes (derrière lequel se tient prêt le procès en discrimination) : elles sont en effet plus exposées au risque du veuvage[6] !

Sans surprise, les travaux sur la dépendance et les aidants sous-estiment et continueront de négliger l’apport des hommes à l’entretien du domicile, où les vieux, en vertu des politiques publiques dites de « maintien », résident de plus en plus longtemps, dès lors que cet apport sort du périmètre des tâches les plus quotidiennes (repas, toilette), celles du périmètre Erfi.

L’Ined concède que les hommes aidant une conjointe dépendante « interviennent » comme les femmes dans la situation inverse « dans tous les champs de la vie quotidienne », mais il observe non sans condescendance que « les fils », à la différence des filles, « s’investissent surtout dans les tâches administratives et les courses »[7]. Et ils ne sont pas présumés contribuer au « soutien moral » que l’Ined mentionne parmi les contributions des filles ou des conjoints, sans plus préciser comment est conduite la quantification de ce soutien moral. Qu’est-ce que l’Ined en sait ? Rien.

Négligence des fratries

Il y a aussi fort à parier que les commentateurs continueront longtemps à attribuer à une hypothétique femme moyenne encore chargée d’enfants la surcharge concomitante des soins aux anciens (alors que lorsque ceux-ci entrent en dépendance, leurs enfants approchent de la retraite et leurs petits-enfants affrontent le marché du travail).

Dans le même élan, ils feront, sans y regarder de plus près, de cette aidante une épouse, dont ils compareront l’effort auprès des parents âgés à l’effort de son mari ou compagnon, sans distinction de lignage, oubliant que la répartition de ces soins se joue plutôt entre membres d’une fratrie qu’entre époux.

Il conviendrait justement d’apprécier la prégnance des lignages et d’étudier les pratiques de soins au vu de la composition des fratries. Celles qui ne comportent que des sœurs, si la thèse de la prééminence d’une inégalité femmes-hommes a quelque fondement, devraient apparaître comme des modèles d’équité dans la répartition des efforts de soins aux personnes âgées dépendantes.

Formuler cette hypothèse, celle de deux ou plusieurs filles indistinctement « mobilisées » dans l’aide et le « soutien moral », ou, option complémentaire, celle de deux ou plusieurs fils se partageant indistinctement leur contribution mesurée aux « tâches administratives et aux courses », c’est déjà l’écarter. L’égalité entre elles des sœurs ou entre eux des frères n’est pas le pivot anthropologique des sociétés ouest-européennes.

Osera-t-on, alors, suggérer l’étude d’une autre hypothèse : que les plus dévoués d’une fratrie se recrutent souvent au vu de leur position sociale relative ou de leur situation géographique (un critère pouvant être le masque de l’autre), et que les plus belles carrières ne font pas les plus grands dévouements ? Avis pour sujet de thèse.

[1] « Dans le cas d’une aide familiale reposant sur une seule personne, (…) il s’agissait d’une fille dans les trois quarts des cas d’aide à un parent, [d’] une femme dans 70 % des cas d’aide au conjoint » (chiffres 2000 cités in Ined, Population et Sociétés n° 483, « La dépendance : aujourd’hui l’affaire des femmes, demain davantage celle des hommes ? », novembre 2011,

http://www.ined.fr/fichier/t_publication/1564/publi_pdf1_483.pdf).

[2] On est là au-dessous des trois quarts mentionnés par l’Ined. L’année de référence diffère, mais surtout le périmètre, selon que les aidés sont les parents, la parentèle ou appartenant à un cercle plus vaste (voisins, amis…).

[3] Projet de loi relatif à l’adaptation de la société au vieillissement, http://qwt.co/vu41y1

[4] Insee 2010.

[5] ibidem : Population et Sociétés n° 483.

[6] Ibidem : « Face au risque de vivre seul aux âges élevés, hommes et femmes ne sont pas égaux (sic) ». Soulignons-le : par cette négligence d’écriture, une inégalité statistique (ou une probabilité statistique inégale) se présente comme une inégalité statutaire attachée à des personnes : jusque chez les experts de la science démographique, les énoncés juridico-revendicatifs de l’idéologie forcent la plume.

[7] Ibidem : Population et Sociétés n° 483.

La querelle du ménage – 7. Programme pour une étude de la “sociabilité” comme tâche

La querelle du ménage – 7. Programme pour une étude de la “sociabilité” comme tâche

Qui dans le couple détient la prééminence sur les relations familiales, amicales ou vicinales avec les tiers ?

À en croire la nomenclature de l’Enquête sur les relations familiales intergénérationnelles (Erfi) et sa rubrique « organisation de la vie sociale du ménage / invitations »)[1], la sociabilité du ménage reposerait principalement sur les femmes, et représenterait pour elles une « tâche » de plus. Il faut entendre ici la sociabilité dans sa plus grande extension, incluant les relations à l’intérieur de la famille au sens large, avec les ascendants, collatéraux et leurs lignées, les relations amicales et vicinales (voisins de résidence ou de quartier, parents d’élèves, etc.).

Que signifient le fait que les femmes revendiquent en la matière (Erfi est une enquête « déclarative ») une prééminence que les hommes ne semblent pas leur disputer ?

Se poser la question, c’est s’interroger sur le choix des relations communes et sur la part de ces relations dans celles qu’entretiennent chacun des deux conjoints.

C’est s’interroger sur les proportions relatives, dans ces relations communes, de celles qui sont liées à l’activité professionnelle de l’un ou l’autre conjoint. On cherchera à éprouver l’hypothèse que les hommes se socialisent plus par le travail, et les femmes plus qu’eux par les relations de proximité autour du foyer, et surtout – cette étape ne ménageant guère de surprise –, à interroger les raisons de cet écart : assignation des femmes à la maison ou effet de la gynarchie domestique ? Subordination de la vie sociale à la carrière du mâle, ou effet de la fuite de celui-ci dans le travail où n’interfère pas l’inquisition féminine (on peut en rire ou s’en offusquer, mais la littérature[2] ou le café-théâtre exploitent ce filon avec trop de succès pour qu’il n’y ait rien derrière), etc.

C’est s’interroger aussi sur l’éventuelle prééminence d’une lignée sur une autre, autrement dit d’une belle-famille. On cherchera à raisonner dans la mesure du possible à distances et à niveaux socioprofessionnels comparables, mais aussi à isoler et à décrire l’effet de ces deux facteurs.

Globalement, on comparera les indices de patri- ou de matrilocalisation des relations entretenues par le couple.

Il y a là de quoi occuper un laboratoire de sociologie ou quelques chercheurs de l’Ined pendant un moment. Mais l’entreprise n’est pas sans risque pour les préjugés féministes. L’État sociologue n’aura peut-être pas le budget pour.

[1] Op. cit. http://www.ined.fr/fr/ressources_documentation/publications/documents_travail/bdd/publication/1620/.

[2] Pas la littérature sociologique…

La querelle du ménage – 5. Agents de la distribution des tâches domestiques – De la dilection

La querelle du ménage – 5. Agents de la distribution des tâches domestiques – De la dilection

Pour autant que leurs relevés soient fiables, ce qui est parfois sujet à caution (cf. supra, remarques sur les enquêtes Erfi et autres), les écarts de pratiques entre les sexes peuvent-ils être tenus a priori comme la résultante d’une négociation, à l’issue plus ou moins favorable à l’un ou l’autre conjoint, ou de contraintes intériorisées sous l’emprise de « stéréotypes de genre » au modus operandi mystérieux ? C’est ce que prétend le féminisme, dont ce sont deux présupposés majeurs.

Deux présupposés

Le premier, dont le féminisme aveugle la sociologie de la famille, consiste à réduire les nœuds complexes qui se nouent et se jouent dans la nuptialité, la conjugalité, la parentalité[1], à la figure de l’homo economicus appuyée sur le droit du contrat. Étonnante réduction, si l’on songe qu’elle est le fait de courants de pensée souvent hostiles au libéralisme[2] ; mais opération moins étrange quand elle résulte aussi d’une hostilité au contractualisme per se[3].

Le second présupposé est celui d’une forme de stupidité des acteurs et de leur docilité à des schémas de pensée qui œuvreraient tous dans le même sens. Là, le féminisme, comme d’autres idéologies avant lui, projette sur le social sa fantasmagorie de toute-puissance univoque (univocité du conditionnement par les stéréotypes, univocité de la bonne nouvelle émancipatrice – nous reviendrons plus loin sur l’invention et l’emploi du concept de « stéréotype »).

On ne discutera pas ici l’inépuisable littérature[4] qui illustre l’un et l’autre de ces deux présupposés, en évitant toujours de les mettre en question ; on se contentera de les tenir pour des hypothèses, en attente de démonstration.

Affaires de goût

Mais avant que ces deux hypothèses ne soient explorées, éclaircies, retenues ou écartées, la rigueur scientifique commanderait de se demander s’il y a lieu d’en formuler d’autres, et à ne pas rejeter a priori la première qui vient à l’esprit, qui est que les écarts de pratiques expriment des écarts d’intérêt. Son examen, on ne s’en étonnera pas, n’est jamais entrepris dans les études portant sur les occupations et les relations familiales – de type Erfi. Car il est sacrilège : l’accomplissement différentiel des tâches domestiques doit révéler la méchanceté du monde.

Existe-t-il cependant des indices d’éventuels différences de valorisation et de dilection entre femmes et hommes touchant l’organisation et l’entretien du foyer ? Et à qui revient le plus de pouvoir de décision en ces matières ?

Chefs et cheffes

Depuis la loi du 4 juin 1970 qui a supprimé du code civil, en France, la notion de « chef de famille » au profit de l’autorité parentale conjointe, le fondement légal d’une éventuelle prééminence masculine dans les affaires du foyer a disparu (hors la présence d’enfant, il n’est évidemment plus question depuis longtemps d’« autorité » intrafamiliale). Le « chef de famille », qui va subsister encore dans la déclaration de revenu, n’est plus alors qu’un précaire ectoplasme.

La loi du 23 décembre 1985 est ensuite accueillie comme une nouvelle avancée, mais bien peu de gens vivant en ménage se seront aperçus de ce que cette réforme, souvent vantée comme établissant l’égalité des époux dans les régimes matrimoniaux, a changé à leur existence. En fait, à peu près rien. Elle reste surtout dans les mémoires pour avoir instauré la conservation optionnelle de son nom de famille par la femme mariée, le ci-devant « nom de jeune fille » que les lois n’avaient du reste jamais retiré aux épouses, puisqu’il prévalait en justice.

Incidemment, la loi du 23 décembre 1985 supprime la mention de « chef de famille » telle qu’elle subsistait en droit fiscal. Exit l’ectoplasme[5].

Il n’y a donc plus de chef de famille, mais l’officieuse maîtresse de maison, dont l’autorité ne tenait pas au fil fragile d’un article de Code civil, semble bien, elle, avoir subsisté. Appelons-la cheffe. Il faut ne pas être entré dans beaucoup de foyers pour ignorer que la plupart des intérieurs portent davantage sa marque que celle du ci-devant chef de famille. Dans la société de consommation, le pouvoir de prescription est féminin[6].

Affaire de pouvoir (de prescription)

Il est vrai qu’il n’est pas aisé d’enquêter dans l’intimité des foyers selon des procédures qui satisfassent toujours aux exigences académiques. Et le scientisme sociologique préfère l’apparence du quantifiable, quitte à y sacrifier la pertinence. Mais le sociologue pressé peut du moins se fonder sur de sérieux indices de la prééminence féminine qui y règne. En matière de consommation, son pouvoir de prescription n’a pas attendu les retouches du Code civil pour prévaloir, et cela dans tous les milieux.

L’histoire de la société de consommation peut se lire comme celle de l’extension de l’empire féminin autour de la centrale d’accumulation de biens que tend à devenir en sa fonction majeure le foyer domestique. La consommation s’étend ensuite loin au-delà de ce cercle et la consommation à prescription féminine de biens et services destinés à l’entretien et à l’équipement du foyer n’a pas seulement suppléé le recul des tâches domestiques traditionnelles des femmes : elle s’est étendue à des domaines traditionnellement masculins. C’est une banalité de noter que les hommes n’ont plus le monopole dans le choix de la voiture, dans les foyers où il n’y en a qu’une.

Métamorphose du bricolage

Qu’on pense aussi à l’essor de la « décoration ». Si le marché du bricolage connaît une croissance de l’ordre de 3 à 4 % depuis des années et qu’y croît le « nombre d’adeptes », il le doit, écrit la Fédération du bricolage[7], au « plaisir de faire soi-même », à la « facilité d’utilisation » et à la « diversité des produits de décoration », à « l’innovation technique », ainsi qu’à « l’éclatement de la cellule familiale », au « boom de la construction ou [aux] contraintes du pouvoir d’achat ». Beau succès, et belle guirlande de causes. Sauf que ce qui ne croît pas en proportion de ce marché, ce sont les aptitudes techniques et la distribution des savoir-faire.

Le « plaisir de faire soi-même » est une profession de foi de marketeurs qui ne peut guère se vérifier ni s’infirmer. En revanche, l’augmentation du poids des cols blancs dans l’économie et la baisse de l’emploi ouvrier, la désertification des filières d’apprentissage, la proportion toujours plus élevée de diplômés de l’enseignement général et supérieur au seuil de la vie active, ont œuvré pendant des décennies à la raréfaction de la compétence bricoleuse. Les jeunes hommes en sont aujourd’hui beaucoup moins souvent dépositaires que ne l’étaient leurs pères et grands-pères, et les femmes ne s’en sont pas pour autant emparées.

Pourtant, bien sûr, on bricole. Mais de plus en plus à proportion de cette « facilité d’utilisation » et de cette « diversité des produits de décoration ». Bref : on décore, plus qu’on ne bricole. On se rend en couple dans les magasins de bricolage pour un luminaire et des consommables électriques, une plante en pot qu’on renouvelle chaque année, un tapis de salle de bains… Ce ne sont pas les accessoires des rayons visserie et plomberie qui font tourner la boutique et justifient l’emprise au sol croissante des grandes surfaces spécialisées et de leurs parkings. La part de travail manuel domestique induit par le produit acheté tend à se cantonner au rayon peinture, où l’extension du pouvoir de prescription féminin a suscité une démultiplication de l’offre en termes de teintes et de couleurs.

Ainsi l’offre commerçante réduit le geste bricoleur à la répétition de deux ou trois manipulations simples : le succès d’une chaîne comme Ikea repose  sur l’avantage économique du « faire soi-même » à l’usage des incompétents[8], à qui est fourni l’unique outil dont ils auront besoin (le petite clé coudée à tête hexagonale). Les enseignes qui parviennent le mieux  à capter ce « faire soi-même » se positionnent dans le haut de gamme (Leroy-Merlin). Dans cet univers commerçant, a contrario, le discount (Bricodépôt…) se confond avec le viril. (Ce sera difficile pour eux de la concéder expressis verbis, au risque de dévaloriser leurs prestations, mais les gourous du marketing finiront par devoir admettre que, de plus en plus, le masculin vaut bas de gamme, selon une tendance longue de l’économie symbolique des marchés de biens.)

Ce sont certes encore très majoritairement les hommes qui assurent la manutention (même avec Ikea), mais la compétence qui compte leur échappe, La compétence qui compte est la compétence en « déco », qui est affaire de femmes, si l’on en juge à la place qu’elle occupe dans la presse féminine, et non moins féministe : Marie-Claire dénonce d’une main en bon petit soldat les « stéréotypes » qui assignent la femme au foyer, et cultive de l’autre l’empire de la cheffe de ménage, son inclination à consommer pour répondre au souci esthétique de l’intérieur et à l’injonction du goût.

Cette prééminence des maîtresses de maison n’allait pas de soi, à ne considérer que les facteurs socio-économiques. La diminution historique du temps consacré aux tâches qui étaient dévolues à la femme dans le modèle familial antérieur à la consommation de masse, l’extension de l’emploi féminin et l’équipement des logements en électroménager auraient pu conduire les conjoints à une égalité de disposition dans ce qui devenait des pratiques de consommation, plus que de production de biens et services domestiques.

C’est donc affaire d’inclinations et aussi de pouvoir, s’il y a l’apparence d’une assignation perpétuée des femmes au foyer, mais de pouvoir féminin. La métamorphose du « bricolage » en « déco » est un témoin de la maîtrise domestique des femmes ; elle est aussi contemporaine de leur mise au travail généralisée dans le champ des économies extradomestiques. Et contemporaine des plats préparés et semi-préparés, du micro-onde et du lave-vaisselle, qui réduisent le temps en cuisine : le temps libéré par ces produits d’équipement ou de consommation se trouve employé autrement, en loisir, dans la limite du temps consacré à l’exercice d’une occupation professionnelle. Mais, avec la « déco », employé souvent à un loisir d’intérieur. Et cette occupation, choisie, est enregistrée dans les enquêtes officielles (Ined, Insee, etc.) parmi les « tâches » domestiques. Voilà pour l’artefact qui passionne la rubrique société des journaux.

[1] Terme ici préféré à « parenté » pour désigner précisément la relation à la descendance directe, mais sans assomption de la connotation qu’il a revêtue depuis son instrumentalisation dans le contexte polémique du « mariage pour tous ». Pour une approche quanti de la parentalité, cf. Chanvril, Cousteaux, Le Hay, Lesnard, La Parentalité en Europe – Analyse séquentielle des trajectoires d’entrée dans l’âge adulte à partir de l’Enquête sociale européenne, Sciences Po, CAF, Dossiers d’études 122, novembre 2009.

[2] Particulièrement mais non exclusivement dans les pays comme la France où les courants féministes ont emprunté aux socialismes.

[3] Par exemple chez Carole Pateman, le Contrat sexuel, trad. C. Nordmann, Paris, La Découverte, 2010, pour qui tout contrat est porteur de domination (masculine) et partant vicié. La « société civile créée par le contrat originel est un ordre social patriarcal ». Dès lors le droit ne peut prédisposer qu’à une négociation dissymétrique entre les sexes, et il faut sortir du droit civil pour les affranchir du rapport de force. Hélas pour les tenants de la « négociation » conjugale, ce n’est pas dans Pateman qu’ils trouveront la pierre de Rosette pour cet affranchissement : le Contrat sexuel est une thèse désespérément aporétique.

[4] Il est en effet au-dessus des possibilités humaines de supputer le nombre de discours de ministres, de mémoires de mastère et d’éditoriaux de Causette qui y seront consacrés.

[5] La loi du 22 juillet 1987 sur la coparentalité, qui ne fera qu’étendre l’acquis égalitaire aux couples séparés, pour lesquels le régime antérieur avait abouti à une dissymétrie absurde (garde systématique à la mère, autorité au père…), est par définition hors de notre propos, qui s’intéresse à l’économie domestique des couples hétérosexuels.

[6] Cf. par exemple l’enquête mondiale de Boston Consulting Group Women Want More A Revolutionary Opportunity (http://qwt.co/p446us) : « Women today control as much as 70 percent of household purchases. »

[7] Fédération des magasins de bricolage, http://www.fmbricolage.org/contenus/35/Pr%C3%A9sentation%C2%A0du%C2%A0march%C3%A9.

[8] Cf. les « nuls » que revendique en librairie une célèbre collection.

La querelle du ménage – 4. Option sécurité – Stratégies matrimoniales et écarts d’âge

La querelle du ménage – 4. Option sécurité – Stratégies matrimoniales et écarts d’âge

Passage à temps partiel, cessation temporaire, renoncement à une démarche d’avancement de carrière, et différenciation accentuée de l’investissement dans les activités domestiques… Pourquoi les naissances dans un couple d’actifs vont-elles porter à un arbitrage des revenus statistiquement « défavorable » aux femmes, alors qu’il résulte d’une décision commune et également libre ?

Les femmes sont souvent plus jeunes que leur compagnon dans l’avancement de leur carrière, parce qu’elles sont plus jeunes en âge d’autant. Dans huit cas sur dix, l’homme est plus âgé, et dans ce cas l’écart est plus important que lorsque c’est la femme qui est plus âgée[1].

L’écart d’âge entre les deux partenaires au mariage ou à l’union libre, voisin de deux ans en moyenne, est très stable sur une longue période d’observation (statistiques Insee établies depuis 1946) et assorti d’une relativement faible dispersion sociale, sinon – ce qui n’est pas indifférent – sous le critère du diplôme et du niveau de revenu (écart moindre entre hauts diplômés qui se sont rencontrés au sein d’une même classe d’âges, sur les bancs de l’Université pour faire court ; écart supérieur parmi les classes populaires où l’univers du travail, brassant les classes d’âges, ainsi que les lieux tous publics jouent un rôle plus éminent dans le choix du conjoint.)

Les stratégies matrimoniales aussi prédisposent au « sacrifice » partiel de la carrière. S’il est permis de douter que les hommes aient la haute main sur le marché du travail, il est moins douteux que les femmes ont la prééminence sur le marché conjugal. Lire la suite

La querelle du ménage – 3. Activité professionnelle, activités domestiques

La querelle du ménage – 3. Activité professionnelle, activités domestiques

La complainte de l’inégalité des tâches ménagères (inspirée par l’enquête Erfi) est entonnée dans une caverne. D’où ne s’aperçoivent pas les facteurs clés que sont le taux d’activité professionnelle et le volume d’heures que cette activité immobilise.

Les conclusions des études tirées d’Erfi négligent, on l’a vu, les effets de structure qui sous-tendent les résultats bruts apparents. Ce n’est pourtant pas faute que le principal ait été isolé. Deux études publiées en 2009 et 2010[1] le concèdent, non sans réticence : le taux et le niveau (temps plein ou partiel) d’activité professionnelle. Ce sont eux qui déterminent le temps de présence à domicile des « personnes en couple cohabitant, dont la femme est âgée de 20 à 49 ans », selon l’intitulé Erfi.

Ces indicateurs de taux d’activité seraient encore plus éclairants, rapportés aux données déclaratives de l’enquête, en effet, s’ils étaient complétés par la comparaison des heures dépensées en transport pour se rendre au travail. Lorsque les deux conjoints sont actifs, Lire la suite

La querelle du ménage – 1. Les montres molles d’Erfi

La querelle du ménage – 1. Les montres molles d’Erfi

 « Nous assumons l’immense majorité des tâches ménagères », écrivent en avril 2011 les « 343 » de Libé[1], parmi lesquelles certain beau linge aura peut-être voulu témoigner de la difficulté de trouver des domestiques. On touche là au noyau dur de la complainte féministe, celui qui repose sur le plus large consensus, les enquêtes les moins discutées, qui méritent donc le plus de l’être.

La présente section s’appuie sur deux grandes enquêtes récurrentes qui traitent entre autres des tâches domestiques, et sur des travaux qui en sont dérivés : l’Étude des relations familiales et intergénérationnelles et l’enquête Emploi du temps. Brèves histoires de temps.

I. Les montres molles d’Erfi

L’Étude des relations familiales et intergénérationnelles (Erfi, Ined-Insee)[2], l’une des principales sources, avec l’Enquête emploi du temps de l’Insee, des travaux sur les tâches ménagères et familiales, menée parmi les personnes vivant en couple, donne des résultats qui invalident l’épithète « immense » du manifeste des « 343 ». Des « tâches ménagères » dont elle examine la distribution (« préparation des repas », « vaisselle », « aspirateur », « repassage », « tenue des comptes », « courses alimentaires », ainsi qu’une mystérieuse rubrique « organisation de la vie sociale du ménage / invitations »), seul le repassage est un attribut exclusif pour une très nette majorité (66 %) de femmes. Les autres sont à forte participation masculine, même si cette participation paraît intermittente pour la « tâche » repas.

Or l’enquête Erfi est portée à sous-estimer les contributions domestiques (ménagères et parentales) des hommes[3]. Cette sous-estimation est le produit de biais tenant aux conditions comme aux présupposés de l’enquête, à ce qu’elle met en avant et à ce qu’elle ignore. La mesure est faussée, mais de façon univoque

Biais de conditions d’enquête

Réalisée auprès d’un échantillon presque paritaire[4], Erfi est une enquête de type « déclarative ». Elle se fonde sur des entretiens, menés selon un protocole invariable, qui favorisent les interférences dues à l’appréciation subjective. Son exploitation ne fait pas, chez ses commentateurs, l’objet de recoupements avec d’autres sources.

Les déclarations reflètent-elles fidèlement les pratiques ? C’est tout le présupposé d’Erfi, dans lequel la déférence due au sujet prend souvent le pas sur la prudence méthodologique[5]. Nombres d’enquêtes menées dans d’autres domaines font état d’écarts entre perception et réalités, ou entre perception et pratiques, qui devraient pourtant dessiller les yeux. Il en va ainsi classiquement de la perception des prix, avec des enquêtés qui surestiment systématiquement l’inflation des produits dont la fréquence d’achat est élevée, ainsi que son impact sur leur budget domestique, même s’il s’agit des produits courants les plus modiques (alimentaire, entretien…)[6].

Dans quelle mesure les enquêtés savent-ils dire précisément ce qu’ils font et dans quelle proportion ? Qui par exemple « fait le plus souvent » les courses, l’une des tâches les plus partagées ? Que mesure Erfi : la seule fréquence des achats, ou une fréquence pondérée par les volumes ? Que doivent les réponses à l’image d’eux mêmes que les enquêtés cherchent à produire ? Nous sommes là à peine plus solidement lotis que dans la catégorie du sondage d’opinion à publication dominicale sur les « phénomènes de société », soit proche d’un état de liquéfaction maximale des sciences molles.

L’Insee minimise étrangement le risque de biais résultant des « conditions de passation » : « Un quart des entretiens, écrit-il[7], ont débuté ou se sont terminés en présence d’une tierce personne et les allées et venues en cours d’entretien ne sont pas rares. Par ailleurs, lorsqu’une personne est présente, il s’agit le plus souvent du conjoint. »

Il est ici parfaitement arbitraire de décider que la présence du conjoint n’affecte pas plus le témoin que celui-ci soit l’homme ou que ce soit la femme, et celui-là la femme ou l’homme. Car dans la situation ainsi créée, la « tierce personne », ce n’est pas le conjoint, c’est l’enquêteur ! Et ce qui est en jeu, c’est l’image publique du ménage et du couple que partagent ou disputent les conjoints, c’est-à-dire un objet complexe, fragile, surinvesti de sentiments divers plus ou moins exposables. Mais pour notre enquêteur, nulle inquiétude : « La présence du conjoint joue un rôle de “contrôle”[8] des réponses tandis que son absence favorise une mise en scène de soi en donnant à voir une répartition plus lissée, davantage en conformité avec une certaine norme égalitaire. » Autrement dit : livré à lui-même devant l’enquêteur, le mâle domestique incline à jouer les champions du repassage.

Certes, une telle « norme égalitaire » existe, norme générale largement intériorisée chez les moins de soixante ans. Mais elle peut être contrariée par quelques considérations qui œuvrent dans un autre sens, comme de minimiser la participation à certaines « tâches » vues comme trop peu viriles, ou peu dignes d’êtres revendiquées à moins d’y exceller spécialement (cf. l’imperium souvent jaloux des « hommes-qui-cuisinent », transposition dans la sphère domestique d’une prétention à l’excellence survalorisée dans la sphère professionnelle)[9].

Il est aussi permis de se demander ce qu’entend l’auteur de la note lorsqu’il écrit : « En outre, la présence du conjoint semble favoriser le travail de mémoire dès lors qu’il s’agit de dater certains événements de la vie conjugale. » En quoi est-il besoin de dater les tâches ménagères récurrentes du questionnaire Erfi ? A rien, sinon à accentuer les biais résultant de l’effet de « contrôle »[10].

Dans un autre article déjà cité[11], le même auteur reconnaît pourtant l’effet des biais de perception sur les résultats d’Erfi. Analysant l’évolution de la répartition des tâches entre 2005 et 2008 parmi des couples ayant eu un enfant au cours de la période, il écrit : « Comme attendu (sic), la confrontation des résultats des deux vagues ne laisse guère entrevoir de renversement des tendances. (…) Le fait que la plupart des changements observés soient de faible ampleur, et qu’il y ait une forte symétrie entre les changements de situation (très) défavorables à la femme et ceux (très) défavorables à l’homme, traduit probablement pour une part des évolutions réelles quant à l’organisation conjugale, mais tient sans doute davantage au fait qu’il s’agit de questions de perception[12], laquelle est susceptible de varier légèrement indépendamment de la répartition réelle entre les conjoints. » Les présupposés (féministes) des enquêteurs ne peuvent manquer de rendre « attendue » cette stabilité longitudinale (qui tient au fait que les couples ne se seraient pas constitués sans un accord préalable, souvent implicite, sur une forme d’organisation domestique, entre autres considérations comme l’entente sexuelle, le rapports aux tiers dans et hors lignages, etc.).

Dans le cas présent, où l’événement déclencheur d’une variation des perceptions des tâches est par hypothèse l’arrivée d’un enfant, ce qui « varie légèrement » traduit deux types de phénomènes :

– d’une part la faillibilité de l’évaluation, déjà mentionnée à propos de l’enquête à un moment T et dont l’effet n’est pas identique au moment T+n ; le risque de biais est stable entre les deux enquêtes, mais il n’affecte pas forcément deux fois de la même façon le contenu des résultats ;

– d’autre part la perception de l’événement déclencheur comme expérience subjective, qui est porteuse d’un biais supplémentaire, dépendant en signe et en degré de la satisfaction associée à cet événement ; l’économie du désir d’enfant est à ce stade cruciale, elle sous-tend les résultats commentés par les exégètes d’Erfi tout en étant statistiquement incommensurable.

Biais de sélection des tâches

La faiblesse d’Erfi ne tient pas aux seuls biais de perception et de déclaration. La vie domestique se limite-t-elle aux « tâches » retenues par cette enquête ?

Le questionnaire, signale sa fiche méthodologique, mentionnerait aussi le « petit bricolage », mais le traitement des données collectées néglige en général soigneusement cette catégorie. Ainsi, les auteurs de l’étude Ined qui s’intéresse à la répartition des tâches avant et après la naissance d’un enfant ne se sont pas avisés que ce genre d’événement occasionne pour de nombreux couples de menus changements mobiliers voire immobiliers : pas trace des heures passées à trier, empaqueter, éventuellement transporter, déballer et réinstaller lorsqu’il y a déménagement ; pas trace du mobilier en kit ramené en voiture d’une grande surface spécialisée : l’Ined pratique le ménage sans murs et sans meubles[13]. Il n’y a du reste aucune raison légitime de tenir pour subalterne ce type d’activité ensuite, c’est-à-dire en dehors des périodes qui suivent les naissances.

Egalement négligé est le gros bricolage, principalement attaché aux ménages populaires[14] : les samedis et les dimanches passés à visser, poncer, raboter, maçonner ou monter des armoires dans un pavillon où sont gagés vingt ans de salaires. Selon Erfi, il ne s’agit pas d’une tâche domestique. Pas davantage la conduite de la voiture, excroissance obligée des foyers, ni les charmes de son entretien. Ni le réglage toujours à revoir des merveilles de technologie dont les deux sexes se font les esclaves, avec peut-être des compétences diverses qui inclineraient légitimement l’enquêteur curieux à vérifier si, dans un couple, l’aide d’une partie n’est pas plus souvent sollicitée dans un sens que dans l’autre. Ni les bonheurs de la paperasse dont l’Etat et le rhizome marchand accablent les familles, étrangement réduits dans l’enquête Erfi à la notion de « comptes » du foyer. De même que l’entretien de la maison se réduit à « l’aspirateur », qui aura aspiré avec le reste les menus ou les grands rangements auxquels les conjoints se livrent ensemble plus souvent qu’on ne croit, parce qu’il faut bien que l’un et l’autre s’y retrouvent.

Le temps introuvable

La légèreté de la conception d’Erfi se marque encore par l’absence de considérations sur le temps consacré aux « tâches » qu’elle énumère de façon sélective. Et sur l’évolution de ces durées au cours des dernières décennies, ainsi que sur le temps que requièrent les occupations nouvelles qui s’y apparentent.

Un exemple : il y a depuis les années 2008-2009 à peu près parité dans l’achat en ligne[15], ce qui était loin d’être le cas dans les premières années du déploiement de la Toile marchande, que son apparat technologique avait versé du côté masculin, avec la jauge à huile et la prise de terre. Quelle passion a poussé les femmes à s’y jeter à leur tour, au lieu de laisser aux hommes les joies relatives de bazar-point-com ? Parce que l’achat en ligne s’apparente plus souvent à un plaisir qu’à une corvée, comme le shopping ou les soldes, et que la disposition à y voir un plaisir est principalement féminine ? Mais Erfi ne fait pas le partage entre achats plaisirs et achats corvées, portant par défaut les premiers au passif d’une répartition inégalitaire des tâches domestiques.

La répartition des occupations en valeurs relatives, telle que l’effectue Erfi, gagnerait donc beaucoup à s’articuler à une économie du temps domestique en valeur absolue. Qu’en est-il par exemple de la préparation des repas, depuis quarante ans (entre les deux manifestes féministes des « 343 »), avec la généralisation des plats préparés ou semi-préparés, et celle du micro-ondes ? A en juger par la structure de la consommation alimentaire des ménages que mesurent les instituts de panel spécialisés[16], le « fait maison » est depuis longtemps une pratique marginale[17], en dehors des dimanches et jours de fête[18]. Pour les mères et épouses, qui s’occupent des repas sept ou huit fois plus souvent que leurs conjoints, la surcharge au poste cuisine porte en fait sur des efforts et des séquences de temps qui tendent vers le « qu’est-ce que je réchauffe ». La préparation des repas est d’autant plus surévaluée dans la remémoration des tâches et de leur répartition qu’elle se répète quotidiennement – une fois ou plus – de façon nécessaire, même si sa durée est minime, ce qui n’est pas le cas de l’aspirateur ou du repassage.

L’invention ad hoc de la « négociation »

La revue de l’Ined Politiques sociales et familiales et ses auteurs ne mentionnent que pour la forme les « ressources en matière de disponibilité-temps et de compétences ». Les écarts d’activité professionnelle femme-homme dans les couples ne sont pas envisagés sous l’aspect du différentiel de disponibilité pour la vie familiale qui en résulte, mais selon la catégorie d’un problématique « pouvoir de négociation », appuyé sur la « contribution financière ». Au risque de sombrer dans la mise en abyme, il faut citer ici une autre étude[19] que ces deux auteurs mettent eux-mêmes en avant de leur propos ; « Plus l’écart de revenus entre conjoints est important, plus celui qui contribue le plus détient de pouvoir par rapport à l’autre, et plus il pourra, en particulier lorsqu’il s’agira d’une femme[20], “négocier” une répartition moins inégale des tâches. »

Derrière le truisme, l’asymétrie de traitement est remarquable. Car que se passerait-il si, « en particulier », non seulement l’homme contribuait plus, mais de plus en plus ? Son pouvoir de négociation augmenterait-il à due proportion ? Sans doute pas, en tout cas pas dans les couples modernes-égalitaires-à-capital-scolaire, devenus les plus nombreux. Mais peu importe, puisque aucun auteur ne s’intéresse au « pouvoir de négociation » des hommes dans le couple[21] : dès lors qu’ils sont par postulat supposés détenir le pouvoir, il ne peut revenir qu’à la femme de viser à un rééquilibrage, d’agiter sa feuille de paie et de « négocier », non sans mérite avec un verbe entre guillemets en lequel ses défenseurs sont les derniers à croire.

Ni les auteurs de l’Insee ni ceux de l’Ined ne connaissent bien sûr de couples où l’on « négocie » de repasser la couette ou de descendre la poubelle comme on le ferait d’un contrat commercial. Ce type de situations n’apparaît jamais dans les histoires de vie, et lorsque un couple en vient à « négocier » une activité en rapport avec les enfants, ce n’est pas pour se décharger de la garde sur l’autre, mais pour la lui disputer, parce qu’il se sépare.

Au quotidien, les couples ne « négocient » pas. Lorsqu’un couple se forme, l’essentiel est déjà « négocié ». Les enfants viennent tard. Les habitudes à deux ont déjà été rodées, les rôles pour l’essentiel distribués, dans une phase préconjugale puis préfamiliale où la seule négociation véritable se jouera en amont, sur des choix de vie fondamentaux : le lieu de résidence, la venue d’un enfant (et son calendrier).

Simple impropriété lexicale ? La fable de la négociation, décalquée de la conflictualité sociale, irrigue les travaux académiques parce qu’elle est essentielle à l’illustration de la thèse militante : le féminisme est un combat et un progrès de tous les instants, etc.[22] Sans doute les fantasmes idéologiques projetés dans l’intimité des couples se perdent-ils dans le bruit ambiant et n’affectent que modérément les pratiques, mais ils sont assez insistants pour répandre à la longue rancœur et culpabilité (pour qui voudra s’en saisir à d’autre fin qu’une lasse plaisanterie : « Tu vois, c’est moi qui fais tout, ils l’ont dit à la télé. »)

Familles biaisées

Une autre approximation introduit dans l’enquête Erfi un biais majeur, à propos de l’appréciation des tâches dites parentales. « Le travail parental reste une affaire de femmes (…), les mères assument le quotidien et l’intimité, les pères les sorties et les jeux », grondait le Monde du 7 avril 2009, suivi par le chœur des médias. L’objet de son ire était une étude tirée d’Erfi, roulant sur la « participation des parents à cinq moments clés de la vie des enfants : l’habillage, les accompagnements à la crèche ou à l’école, les devoirs, le coucher, ainsi que les jeux et loisirs », et qui concluait que « les femmes s’investissent plus dans les tâches quotidiennes “contraintes” ».

Sic. L’emploi de guillemets de précaution autour du mot indique assez que les auteurs ne savent pas trop de quoi ils parlent. Ce qui devrait apparaître, c’est que l’étude s’intéresse à un périmètre de « tâches parentales » focalisées sur la petite enfance, où les femmes sont plus attendues que les hommes. La démonstration n’en est que plus éclatante. Surtout qu’elle a d’avance assimilé l’habillement et le coucher des petits à des « tâches quotidiennes contraintes », sinon à des corvées, par opposition à l’insouciance des jeux à participation paternelle qui ne ressortiraient en rien au domaine de la nécessité.

Qui peut croire que la vie de jeunes parents obéit à cet arrière-monde de valeurs normatives ? Comme si ce n’était pas affaire de moment, d’humeur, de fatigue ou de dispositions que la cuillère qui va de la coupelle à la bouche, le pyjama qui glisse sur une tête ébouriffée ou l’édification d’une tour avec des cubes de couleur soient des bonheurs ou des corvées.

De telles considérations n’entrent pas dans la conception de l’enquête et de ses commentateurs à l’Ined. Tout préjugé féministe déployé, ceux-ci ne s’intéressent ainsi à l’évolution de la « satisfaction-insatisfaction » devant la répartition des tâches que selon une perspective déploratoire : soit il y a « évolution défavorable », soit il n’y a « pas d’évolution défavorable ». Par présupposé, l’éventualité d’une évolution favorable est incluse dans la seconde modalité[23]. En pratique, cela revient à l’exclure de la réflexion.

En outre, la question de la satisfaction est abordée du seul point de vue féminin – comme si les hommes étaient absents de l’échantillon. Or si, comme l’affirment les mêmes commentateurs, la « satisfaction » des femmes devant la répartition des tâches diminue dans le cadre d’un ménage, et qu’on est fondé à décrire celui-ci comme un champ de négociation, alors l’enquête devrait établir symétriquement que cette négociation funeste pour les femmes aboutit à une augmentation de la satisfaction masculine. Par quelle négligence s’est-elle privée de cet éclairage ?

On s’autorisera à en subodorer les résultats : si l’on interrogeait les hommes, on s’apercevrait aussi qu’aux joies de la naissance succède bientôt le morne quotidien. Car l’arrivée d’un enfant est pour les parents, en même temps qu’une satisfaction, un motif supplémentaire et majeur de souci et d’affairement permanent. C’est un souci général, touchant à l’organisation ou la réorganisation de la vie quotidienne.

Les catégories de l’enquête Erfi sur la perception et la satisfaction des tâches en enregistrent la répartition, la constance relative et les variations de façon parcellaire, selon une grille d’analyse rigide et conventionnelle de l’économie domestique. Elles n’en rendent que partiellement compte, en négligeant certains aspects et en surpondérant, sur ceux qu’elles éclairent, le point de vue féminin, héritage d’une approche méthodologique qui ne visait initialement que les femmes. Elles concourent ainsi à produire des résultats partiaux, dignes de la babélienne bibliothèque d’artefacts qu’enrichissent les idéologues frottés de statistiques[24].


[3] Merci à A. S., qui, en familier de la maison, a attiré notre attention sur certaines incongruités du traitement par l’Ined des données de cette enquête.

[4] Dix mille personnes 56 % de femmes dans l’enquête initiale 2005, réitérée en 2008 avec 6600 d’entre elles, puis 2011. Les enquêtes précédentes sur le sujet menées par l’Ined ne visaient que les femmes.

[5] Ainsi l’Ined écrit-il avec la foi du charbonnier : « Les données recueillies de cette manière sont certes plus subjectives (dans la mesure où elles font appel à la perception individuelle, qui peut mêler un sentiment d’injustice, d’agacement ponctuel, etc.) mais, au final, elles donnent une approximation assez juste du partage des tâches et de ses déterminants » (A. Régnier-Loilier, C. Hiron, « Evolution de la répartition des tâches domestiques après l’arrivée d’une enfant », Ined, Politiques sociales et familiales n° 99, mars 2010). Les critères de la « justesse » invoquée ici sont à chercher dans les présupposés des auteurs.

[6] Cf. par exemple « Les biais de perception : quand les ménages se trompent », in P. Moati, R. Rochefort, Mesurer le pouvoir d’achat, La Documentation française, 2008, http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/084000050/0000.pdf.

[7] Là aussi sous la plume d’Arnaud Régnier-Loilier, l’un des principaux commentateurs d’Erfi, http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?reg_id=0&id=2256.

[8] Sic, pour ces guillemets : la quiétude de l’auteur ne va pas jusqu’à l’assomption complète de son propos.

[9] Les femmes, plus préoccupées de la « conciliation » du professionnel et du domestique, distinguent mieux les genres.

[10] Effet que l’auteur ne néglige pas tout-à-fait puisqu’il indique, dans une pirouette finale assez plaisante : « Si ces résultats semblent indiquer [ ?] qu’il est finalement préférable que les entretiens aient lieu en présence du conjoint, contrairement aux consignes données aux enquêteurs [ !], la présence d’un tiers en particulier celle du conjoint entraîne une moindre déclaration des histoires conjugales passées, principalement du côté masculin. » C’est hautement vraisemblable, et le Boulevard s’en est avisé avant l’Insee ; mais on voit mal l’intérêt de la remarque, dès lors que l’enquête Erfi n’interroge pas les gens sur leurs pratiques avec leurs « ex » éventuels, mais sur leurs pratiques présentes.

[11] A. Régnier-Loilier, C. Hiron, « Evolution de la répartition des tâches domestiques… », cf. supra.

[12] Nous soulignons.

[13] A. Régnier-Loilier, C. Hiron, op. cit. p. 16.

[14] En montant l’échelle sociale, il devient de plus en plus rare que monsieur bricole, mais de plus en plus fréquent que madame dirige pour son plaisir des travaux de « déco » en maîtresse d’ouvrage (et ne manquera pas d’inscrire cet empire au compte de ses « tâches » ménagères si l’occasion lui est donnée d’épancher sa mélancolie auprès d’un enquêteur d’Erfi).

[15] Selon la Fédération de la vente à distance (Observatoire des usages d’Internet Médiamétrie, étude Credoc, etc., http://www.fevad.com.).

[16] SymphonyIri ou KantarWP.

[17] En dépit d’un récent regain de faveur, après la crise de 2008, en partie lié au reflux du pouvoir d’achat, et malgré les effets successifs, mais non cumulatifs, de crises sanitaires surmédiatisées (grippe aviaire, viande de cheval…).

[18] Et même en ces occasions, l’apéro dînatoire a réduit le territoire du repas cuisiné.

[19] S. Pontieux et A. Schriber, Insee 2006.

[20] Nous soulignons.

[21] Ni non plus à leur « degré de satisfaction » quant à la répartition des tâches ménagères (Régier-Loilier, Hiron, op. cit., p. 17).

[22] Un esprit aussi savant et avisé que Gosta Esping-Andersen ne s’y égare-t-il pas non plus, à propos du niveau d’éducation prodigué aux enfants par les familles, quand il constate qu’il est d’autant plus élevé que le statut social de la femme y est avantageux – ce qui est un fait qu’il est bien fondé à souligner –, mais qu’il y voit un effet qui serait généralisable avec « plus de pouvoir de négociation » des femmes dans le foyer ? (G. Esping-Andersen, « Modèles sociaux en crise. Comment sortir de l’impasse ? », conférence donnée au Collège de France, 2006.)

[23] A. Régnier-Loilier, C. Hiron, op. cit. p. 19.

[24] Ou les statisticiens imbibés d’idéologie, vraisemblablement plus nombreux à publier, mais nous ne voudrions pas sembler jeter l’opprobre sur une profession qui compte aussi beaucoup d’esprits scrupuleux.