« WomanTax” : égarements et dévoiement

Militante GeorgetteLa DGCCRF serait sur les dents. Le cabinet du ministre de l’Economie a en effet annoncé avoir lancé ce 3 novembre une enquête visant à savoir si pour un même produit ou service les femmes paient plus cher que les hommes. A l’origine de cette fière annonce, un des innombrables et interchangeables « collectifs » féministes qui courent le coup médiatique, les « Georgette-Sand ».

Passé le premier rire ou le haussement d’épaules, à la vue de la une du Parisien, la confirmation, dans les heures qui ont suivi, que l’État prenait au sérieux la querelle d’une bande de copines qui font leurs courses chez Monop’ appelle quelque remarques, et questions.

Prétendre qu’il y a discrimination du fait qu’un rasoir rose coûte plus cher de quelques centimes qu’un rasoir bleu, comme si les consommateurs en situation de l’acheter étaient considérés selon leur sexe, est un curieux procès à l’endroit tant des commerçants qui diffusent ces produits que de ceux qui les fabriquent. En fait, on ne sait pas trop à qui le procès est intenté ; le bonheur de la dénonciation l’emporte sur le souci de qualifier l’imputation.

Tant pis si la femme ou l’homme qui fait les courses est susceptible d’acheter indifféremment des produits « féminins » ou « masculins », si des écarts de prix relatifs à des produits dont on ne peut présumer qui en sera l’acquéreur – même si on devine le sexe de leur utilisateur (pour autant qu’ils ont été ciblés) – ne constituent en rien une discrimination.

Pourquoi ne pas aller au bout ? C’est le marketing qui est en soi une entreprise de discrimination, et il faut blâmer aussi les fabricants de jouets de pratiquer une discrimination par l’âge.

Les Français seraient ignorants en économie ; et voilà que l’État les encourage à ignorer que, derrière les produits, les « unités de besoin » diffèrent souvent d’un sexe à l’autre. Faut-il douter de la physionomie des Georgettes au point de rappeler, à propos de ce pauvre rasoir, les parties du corps qui, dans un cas où dans l’autre, appellent son usage ?

Et l’État feint-il d’ignorer que les entreprises assurent leur bénéfice en jouant de la marge ou du volume, selon que les volumes sont plus ou moins élevés, les produits plus ou moins concurrencés, la clientèle plus ou moins fidèle à une marque, etc. Les rasoirs roses ne coûtent vraisemblablement pas beaucoup plus cher à produire que les bleus, mais s’il s’en vend moins, ils sont plus chers. Si l’on compare d’autres produits sexués comme les crèmes hydratantes, on constatera sans doute un effet symétrique (offre et clientèle plus étroites côté masculin, et positionnement décalé vers le haut de gamme…), effet qu’on se gardera d’appeler « man tax ».

Ah oui, dira Georgette, mais les coiffeurs ? Les coiffeurs et les coiffeuses sont des personnes qui travaillent. Combien de temps passe Georgette entre les mains du coiffeur ? La DGCCRF va-t-elle planquer dans les salons de coiffure pour découvrir qu’Alfred en a fini en vingt minutes et Georgette en quarante ?

Belle campagne que celle qui tend à accréditer l’idée que le temps de travail est indifférent à la valeur des services et des produits ! Mais campagne bien en phase avec les attendus d’un certain consumérisme. La valeur du travail des autres, ça ne compte pas. Seule compte la fièvre consommatrice de Georgette.

Et son pouvoir d’achat contrarié par la « woman tax »

Qualifier de « taxe » les écarts de prix entre des produits soumis aux mêmes impositions est un abus de langage auquel les pouvoirs publics, sinon les « collectifs », devraient s’épargner de succomber. D’autant plus que la disparition revendiquée de cette prétendue taxe, sous couvert de mise à niveau des prix entre produits « genrés », prendra évidemment la forme d’une demande de baisse des produits roses plutôt que de hausse des produits bleus. Pour Georgette, ça va de soi. Pas pour celles et ceux qui fabriquent ce qu’achète Georgette. Le même jour où le Parisien titrait sur la « woman tax », les Echos mettaient en une le spectre de la déflation et le syndrome japonais qui menacent l’Europe…

Il est peu probable qu’à Bercy on ignore tout de ces circonstances. Mais y aurait-on oublié, au fait, que les prix à la consommation, jusqu’à plus ample informé, sont libres, depuis l’ordonnance du 1er décembre 1986 ? Cela relèverait de l’inconséquence – à moins qu’on n’y prépare une nouvelle ordonnance sur le sujet, ou un projet de loi Georgette ?

Qu’un ministre qui fut cosignataire d’un « rapport sur les freins à la croissance » et qui ne fait pas aujourd’hui mystère de l’inquiétude que lui inspirent les tendances déflationnistes à l’œuvre sur les marchés, se laisse circonvenir par une démagogie de ce tonneau est un aveu de faiblesse préoccupant.

Il est peu vraisemblable, bien sûr, qu’il en soit dupe, mais le cas alors est plus grave. Grave que devant n’importe quelle récrimination de n’importe quel groupuscule féministe la raison rende les armes. Et qu’elle ne les rende pas sans inconvénient même pour ce ministre, puisque sa reddition affecte directement les moyens dont il a la charge et les priorités politiques qui sont les siennes.

La DGCCRF, principale administration de contrôle dans le domaine de l’économie, est-elle si dépourvue d’occupations en ce moment, ou dispose-t-elle d’effectifs soudain si généreux, pour que sa tutelle lui confie une enquête sur cette querelle de muscadines ?

Il s’agit en somme de savoir au détriment de quelles missions les ressources de cette administration vont être dévoyées : la lutte contre la tromperie sur les sites de e-commerce, la sécurité des produits, le non-respect des délais de paiement, la sous-traitance pressurée par la course aux prix bas, les prix agricoles, les clauses abusives (liste non exhaustive, voir pour complément http://www.economie.gouv.fr/dgccrf) ?

Par curiosité, bien sûr.

De la scientificité du « gender » et de l’essentialisme (sur un entretien avec Laure Bereni)

De la scientificité du « gender » et de l’essentialisme (sur un entretien avec Laure Bereni)

Dans La Vie des idées (5 octobre 2011, entretien republié en octobre 2014,)[1], Laure Bereni, coautrice d’une Introduction aux Gender Studies, expose les « acquis des études sur le genre ». Prometteur.

Sauf qu’on cherchera en vain dans cet entretien les « acquis » du gender pour l’intelligence de la société. Laure Bereni n’en répertorie aucun, se contentant d’énumérer les noms de laboureuses du « champ » gender, académiques voire « canoniques » (sic). En revanche, les perles ne manquent pas dans ce pieux compendium.
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Extension du domaine de la parité, un bon motif d’abstention électorale

Extension du domaine de la parité, un bon motif d’abstention électorale

Le prurit paritaire, à l’origine présenté comme une mesure transitoire, visant à donner une impulsion à la représentation féminine dans l’attente de l’« évolution des mentalités » appelée à grossir la proportion d’élues, a bientôt été considérée par tous les partis comme une nécessité éternelle à valeur quasi constitutionnelle.

Revoilà les élections municipales et, aggravée cette année, la torsion imposée au libre choix des citoyens du fait de la parité autoritaire. Combien de regroupements locaux de citoyens, dans une commune de quelques milliers d’habitants, peuvent réunir le nombre de candidats suffisant, en passant sous ces fourches Caudines ?

L’obligation de présenter des listes chabada-bada agit comme un discriminant radical entre les groupements à visée civique et politique, puisque seuls les grands partis, constitués de longue date, disposent d’un vivier assez large pour répondre, dans des élections locales, à son injonction de corporatisme[1] sexué. Or ces scrutins sont ceux où les courants nouveaux apparaissent et s’affirment, s’enracinent peu à peu, et grâce auxquels ils ont une chance de subsister.

L’obligation paritaire, qui institue à leur détriment le quasi-monopole d’éligibilité des grosses organisations partisanes, est un facteur puissant d’oligarchisation de la vie publique, avec son cortège de clientélismes.

À l’intérieur des partis, des adhérents capables et motivés par la vie publique se trouvent écartés de places éligibles, allouées à des candidats potiches – d’un sexe ou de l’autre – sollicités et promus pour meubler l’alternance des cases paritaires, et à qui il est surtout demandé de faire la claque pour la tête de liste. Ainsi, alors qu’elle fragilise les maires des petites communes en compliquant la réunion autour d’eux des compétences dont ils besoin, dans les communes de quelque importance, où les partis sont implantés et concourent pour les élections, l’obligation paritaire accentue la personnalisation du pouvoir des maires, au détriment de la capacité délibérative de conseils municipaux affaiblis.

La réorganisation territoriale projetée pour réduire le « millefeuille » administratif pourra bien, ici ou là, par le retrait de telle ou telle compétence en matière d’urbanisme, rogner le pouvoir souvent monarchique que la loi française attribue aux maires. L’effet d’émiettement des sensibilités politiques exercé dans les partis par la constitution paritaire des listes continuera de garantir la pérennité de ce pouvoir monarchique, plus encore que l’idéologie managériale qui prétend faire d’eux des « chefs d’entreprise »[2].

Consolation des cumulards

Symptomatique à cet égard est le débat relatif à la limitation du cumul des mandats. : l’hypocrisie récurrente avec laquelle les élus cumulards justifient la nécessité, pour un député ou un sénateur, de détenir un mandat exécutif local, en alléguant « l’ancrage », dans le sacro-saint « terrain », témoigne seulement du grand mépris dans lequel ils tiennent l’exercice d’un mandat de simple conseiller municipal[3]. Car il leur suffirait de siéger dans un conseil municipal à titre de conseiller, voire de conseiller délégué, pour répondre à la brûlante exigence du « terrain ». Mais d’un autre point de vue, ils n’ont pas tort de considérer qu’une potiche, ça n’a pas d’ancrage ; or leurs listes en sont pleines. Les professionnels de la politique, dans la période d’alternance rapide que la France connaît depuis les années quatre-vingt, savent trop la précarité des mandats parlementaires. Un mandat de maire est plus durable, surtout si l’autocratie locale est faiblement exposée à la compétition intrapartisane. Il est donc préférable que l’assemblée communale soit faible. Et ce n’est donc pas tout à fait une coïncidence si en France, depuis plus de vingt ans, la revendication de la parité sexuelle des listes a émergé, avant de s’imposer, en parallèle avec la demande d’une limite au cumul des mandats.

L’interdiction du cumul va entrer dans les faits, mais les apparatchiks sauront s’en consoler. Car celui qui abandonnera à son rival de parti, pour une mairie, la course à la députation saura que la pérennité de son mandat de maire lui sera doublement garantie : « d’en haut » par l’impossibilité légale que son rival le lui dispute ; « d’en bas » par la difficulté pour ses concitoyens et chers administrés de constituer librement des listes susceptibles d’inquiéter la sienne du seul fait que leur nombre émietterait le vote. Une bonne grosse bipolarisation bien théâtralisée circonscrit le risque.

Faire taire

L’obligation paritaire parachève une évolution historique vers des scrutins de plus en plus corsetés et sous contrôle[4], au bénéfice des grands appareils.

Dans les petites communes, il était déjà difficile de trouver suffisamment de candidats avant l’introduction de la contrainte paritaire. Longtemps, il a été possible de présenter des listes incomplètes, et de panacher (on raye Untel, mais on vote pour le reste de la liste). La possibilité de panacher n’avait déjà plus cours dans les communes de plus de 3 500 habitants : à compter de 2014, le panachage est impossible à compter d’un seuil de mille habitants. Ce sont près de sept mille[5] communes et d’un cinquième de la population française qui sont concernés.

Le panachage, qui a existé an France dans des villes jusqu’à vingt mille habitants, donnait aux citoyens une grande liberté d’infléchir le produit des tractations d’appareils partisans[6].

Il était aussi porteur d’une liberté souvent injustement raillée comme encourageant l’expression d’intérêts catégoriels. Prenons donc la plus caricaturalement infrapolitique des catégories : si des joueurs de boules, fâchés que l’élargissement de la route ait mordu sur leur terrain, veulent porter le différend dans la lice électorale, qui est fondé à leur en contester le droit ? Personne en théorie, aujourd’hui pas plus qu’hier. Avec le système des listes incomplètes et du panachage, ils pouvaient espérer un élu au conseil. Avec l’obligation de listes complètes la difficulté est devenue grande. Car il va leur falloir constituer une liste de joueurs de boules, tant il est peu probable que leur cause passionne beaucoup de monde en dehors d’eux-mêmes. Mais avec la parité, la difficulté devient insurmontable.

Faut-il donc que se taisent les joueurs de boules, auxquels on peut ici substituer tous les groupes sociaux arithmétiquement minoritaires[7] ? Comme s’il avait été décrété que ne devaient plus être présentables au suffrage que des listes garanties à compétences générales !

C’est bien, en pratique, ce qui se passe. Se voient exclues, par une voie contournée et drapée de pseudo-vertu républicaine, les coalitions d’intérêts que peut légitimer tel dossier local sensible, tel événement, bref le cours de la vie, et l’expression spontanée du sentiment populaire. La parité sexuelle des listes est à la fois l’agent et l’alibi de cette dépossession. Face à cela, l’abstention du corps électoral ne peut plus être tenue pour du désintérêt à l’égard de la chose publique, mais pour une salubre contestation[8].


[1] À l’universel abstrait du citoyen, le corporatisme oppose traditionnellement l’idéal d’une homologie sociale entre les mandants et leur représentation, par corps de métiers. Le concept est applicable par extension aux communautarismes ethniques, religieux, etc. En faisant éclater le souverain selon un critère biologique, le féminisme a poussé l’idée à un point de tension auquel la pensée conservatrice, ou hier, fasciste, n’avait jamais atteint.

[2] Chefs d’entreprise qu’on entend rarement revendiquer la comparaison. Serait-elle si peu flatteuse ?

[3] Voir par exemple le plaidoyer d’un spécialiste du genre, Gérard Collomb : « Oui mais si je n’avais pas été sénateur… », http://www.rue89lyon.fr/2014/01/21/gerard-collomb-cumul-des-mandats-si-je-navais-pas-ete-senateur/, où l’on est prié de croire qu’un conseiller de sa majorité spécialement délégué à la métropole lyonnaise n’aurait jamais réussi à sa place à faire avancer le dossier…

[4] D’autres moyens de ce corsetage sont à chercher dans le coût des campagnes – quoi qu’on dise de la disponibilité des réseaux sociaux –, les seuils de prise en charge financiers, d’éligibilité, sans parler des parrainages pour la présidentielle…

[5] La grille que publie l’Insee sur la « Répartition des communes selon la tranche de taille » (http://www.insee.fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=14&ref_id=popop023) ignore ce seuil de 3 500 et réunit dans une même catégorie les commune de 2 000 à 5 000. Nous nous contentons donc ici d’une approximation, qui n’altère pas la portée du propos.

[6] Sans pour autant interférer avec la liberté de constitution et d’organisation des partis à la façon des « primaires » dans lesquelles le conformisme contemporain veut voir une avancée démocratique. En fait, les partis, « libres » selon le terme de la Constitution, le sont de moins en moins sous la Ve République, puisqu’ils ne sont plus libres de présenter les candidats qu’ils veulent…

[7] C’est-à-dire ne recouvrant pas une majorité de la population d’une commune, ou du moins une forte proportion dans le cas d’une grande ville. Le caractère minoritaire n’est pas nécessairement assorti d’une opposition à une majorité qui lui serait complémentaire (il n’y a pas d’entre-soi des non-joueurs de boules), ni d’un label « groupe dominé » origine contrôlée.

[8] Cf. la « seccessio plebis » évoquée par Michel Maffesoli dans ses Nouveaux Bien-pensants (Editions du moment, 2013). Selon l’Ifop, 35% des Français étaient tentés début janvier par l’abstention aux élections de mars (http://www.lejdd.fr/Politique/Municipales-l-abstention-pesera-lourd-646883).