“Enlevé par son père”

Enlevéparsonpère_retLes 19 et 20 août 2016 s’est jouée une « alerte enlèvement » aux attendus bien à la mode du moment : un père, c’est dangereux.

L’« alerte enlèvement » diffusée le 19 août 2016 par le site gouvernemental Alerte-enlevement.gouv.fr a été largement relayée par les « partenaires médias » du « dispositif », selon le terme du ministère de la Justice.

Elle apprend au public que « Nathael, un jeune garçon de 9 ans, type européen, 1,25 m, corpulence mince, cheveux clairs, yeux noisettes, a été enlevé par son père ce matin entre 0h00 et 4h00 à Romenay (71) », qu’il est « vêtu d’un bas de pyjama et d’un tricot », et qu’il est « accompagné de son père ». De celui-ci, l’alerte livre les nom et prénom Lire la suite

Remarques sur un idéologème – 5. Passerelle gauche-droite pour un discours de classe

Remarques sur un idéologème – 5. Passerelle gauche-droite pour un discours de classe

 

Avec l’invention du stéréotype, l’idéologie féministe est devenue accueillante aux sensibilités de droite. Or cette qualité de passerelle  gauche-droite répond à un enjeu majeur de légitimation des classes dirigeantes.

Jusqu’à une période assez récente où le féminisme était essentiellement marqué à gauche, l’invocation accusatrice du « système » suffisait à expliquer que des acteurs s’obstinent à des comportements aux effets défavorables à leur groupe. Si tant de femmes choisissaient d’embrasser des professions notoirement moins rémunératrices que d’autres que se disputaient les hommes, c’est que « le système » les y inclinait.

Or l’invocation magique du système ne convenait pas aux franges de l’opinion publique marquées à droite, traditionalistes, libérales ou conservatrices, que réunit la conviction qu’aucun système n’efface la responsabilité individuelle. Lire la suite

Remarques sur un idéologème – 4. Stéréocritique, délation, management

Remarques sur un idéologème – 4. Stéréocritique, délation, management

« Dénoncer sans relâche les stéréotypes »[1] est la mission que revendiquent hautement le HCEfh et autres « Laboratoires de l’égalité ». Mais en pratique, dénoncer quoi, et à qui ?

« Stéréotype » désigne des énoncés (« des représentations schématiques et globalisantes, des croyances largement partagées »)[2], mais la dénonciation des stéréotypes ne s’intéresse pas à la question de savoir qui les énonce, et même s’ils sont effectivement énoncés (depuis quel extérieur, disions-nous). L’enquête sur la réalité et les conditions du recours au stéréotype dans le discours des acteurs est tenue pour superflue. Qui l’emploie, dans quelles circonstances, à l’appui de quel propos, selon quelle fréquence, etc., tout cela n’est pas sujet à interrogation sérieuse. Lire la suite

Remarques sur un idéologème – 3. Usages des mots et biais cognitifs

Remarques sur un idéologème – 3. Usages des mots et biais cognitifs

Détour par le « système 1 » du Pr Kahneman. Le langage ne peut être exempt de « stéréotypes », mais la frénésie policière qui s’est emparée des pouvoirs publics pour l’en expurger entend faire comme si…

Dans la vie, celle que l’État et ses appareils s’emploient à réguler mais échouent à contrôler tout à fait, la plupart des idées que nous mobilisons spontanément, dans les gestes de tous les jours, sont du même ordre que le préjugé ou le stéréotype. Sans elles, nous ne saurions, nous ne pourrions pas vivre.

La raison raisonnante, la vérité académique (qui souvent prête à rire), la techno-science brevetée, ce n’est pas avec ça que nous vivons, de l’instant où nous posons le pied par terre au saut du lit et jusqu’au moment d’y retourner pour passer le manche à l’inconscient, seul maître de nos rêves.

Ce qui nous gouverne, la plupart du temps de notre veille consciente, c’est un régime où des schèmes plus ou moins conscients nous dirigent en nous épargnant l’effort d’une pensée analytique, d’une pensée trop lente pour nos besoins immédiats, qui s’enchaînent à un rythme auquel elle ne saurait répondre. Ce qui nous gouverne, c’est le règne des raccourcis mentaux, auquel touche la sociologie avec les concepts d’ethos ou d’habitus, la psychologie comportementale ou, assis sur elle, les behavioral economics. C’est le « système 1 » de Daniel Kahneman[1], le fast thinking, le règne des heuristics (raccourcis mentaux), des automatismes, des intuitions nées de l’habitus ou de biais cognitifs. Système mental qui porte à l’erreur, sans doute, surtout dans les domaines et les disciplines contre-intuitives – comme la statistique –, mais qui s’avère en d’autres cas plus efficace qu’une réflexion laborieuse et elle aussi sujette à l’erreur. Lire la suite

Remarques sur un idéologème – 2. Stéréotype, cliché, préjugé

Remarques sur un idéologème –  2. Stéréotype, cliché, préjugé

Comment la langue, politique, puis académique et bientôt juridique en est-elle arrivée à parler aussi systématiquement de « stéréotypes », à propos de la socialisation sexuée, et de toute question relative à la distribution des rôles sous l’angle comparatif des hommes et des femmes ?

Tel que le décrit la doxa étatique (« des représentations schématiques et globalisantes, des croyances largement partagées… »)[1], le stéréotype ne devrait pas se limiter aux représentations des différences sexuelles. Pourtant, la même définition l’y assigne, précisant « stéréotypes de sexe ». Mais cela va sans dire, comme les notions d’égalité et d’inégalités sont aujourd’hui préemptées par l’axe femme-homme, fût-ce au détriment de la réduction d’inégalités criantes, à la mode anglo-saxonne (les Noirs américains, les Aborigènes australiens ou la classe ouvrière anglaise en savent quelque chose)[2].

Dans le champ de pratiques, d’échanges symboliques, d’entre-soi, et de production idéologique qui est celui du féminisme contemporain, l’influence anglo-saxonne est du reste prégnante. Pour juger du succès du « stéréotype » comme catégorie de la pensée, il faut donc ne pas perdre de vue l’antériorité de stereotype dans le corpus anglo-américain. Antériorité dans les publications savantes ou demi-savantes des gender studies, mais aussi dans un emploi plus large, dans la langue de tout le monde. Mais il se trouve qu’en français l’habituelle traduction de stereotype était simplement « préjugé »[3].

Alors quoi de plus ? Quoi de plus que clichés, ou idées reçues ? Qu’est-ce que « stéréotype » prétend dire de plus que « préjugé », à part d’être un néologisme dû à une anglomanie grégaire[4] ? Se le demander, c’est viser ce que la propagande veut lui faire dire. Lire la suite

L’idéologie du siècle

Au fondement du féminisme : biais statistiques et violence symbolique. Devant son emprise, le politique et les sciences sociales ont renoncé à la liberté de l’esprit.

Le 2 avril 2011, le quotidien Libération publiait une profession de foi à l’instigation de plusieurs groupes féministes militants sous l’intitulé « Manifeste des 343 – L’égalité maintenant »1. En dépit de ce que ses signataires s’y recommandent des « 343 » du 5 avril 1971, le manifeste de 2011 n’a pas grand-chose de commun avec le leur (sinon que certaines signataires de celui-ci avaient déjà signé celui-là : un tiers du texte est d’ailleurs consacré à capter l’héritage par cet argument d’autorité). Il est en revanche très représentatif du féminisme du temps.

Le « Manifeste des 343 » n’a eu qu’un écho relatif, et on pouvait augurer autant de sa réplique, un an plus tard, sous la forme d’un « Appel du 6 mars contre le sexisme et les inégalités »2, à l’adresse des candidats à la présidentielle. Pourtant, un mois après la publication des « 343 » éclatait l’affaire dite DSK, qui fut, pour les groupes à l’origine du manifeste et l’ensemble des organisations féministes, l’occasion d’une intense activité d’agit-prop contre le « sexisme » qui irriguerait la société française.

Le médiocre écho du manifeste a une raison toute simple : sous un habillage radical, il ne disait rien qui ne s’entende ou ne se lise partout. Rien qui détonne du discours victimaire et autoritaire qui imprègne les esprits en la matière. Le tapage devant les caméras organisé par les groupes les plus en vue (Oser le féminisme, LaBarbe, Chiennes de garde, etc.) ne doit pas occulter que leur posture extrémiste est la seule chose qui les distingue. Car le féminisme se nourrit d’une communauté axiologique, à l’œuvre dans le maniement des enquêtes et des chiffres, qui a conquis tant la recherche académique que les départements ministériels, les partis de droite comme ceux de gauche, ainsi que la quasi-totalité des médias. Et depuis longtemps. C’est en sa banalité, expression de l’opinion courante, que réside l’intérêt du féminisme radical. Ses mensonges sont les mensonges de l’idéologie dominante.

Le féminisme va de soi. En France comme dans les autres sociétés occidentales dont l’appareil juridico-politique reconnaît l’égalité des sexes dans les affaires de la cité, il se décline en toutes choses. Il sert de référence à la République dans l’affichage de « valeurs » de substitution aux récits fondateurs, de substitut, aussi, aux références de classe délaissées par les gauches, bientôt adopté par les droites comme tout ce qui, venant de gauche, a su se vêtir de la noble évidence du bien ; il justifie devant les classes savantes la torsion de la langue commune ; il est instrument de gestion des ressources humaines dans les grandes compagnies, bannière mobilisatrice du contrôle social, viatique des classes moyennes à capital scolaire dans leurs efforts pour accéder aux strates supérieures, fonds de commerce des scénaristes du petit et du grand écran, raison légitimante des experts en lien social défaillant qui entretiennent à feu doux la question musulmane.

L’hégémonie culturelle du féminisme couvre tout le champ social ou presque, et, dans les derniers recoins où il ne déploie pas ses calicots, il n’a pas de contradicteurs. Nul parti, nulle coterie, nul groupe constitué ne s’affiche comme antiféministe. Il y eut des antifascistes, des anticommunistes, qui ne se cachaient pas. Ils combattaient une idéologie. Il y a des antilibéraux qui ne cherchent même pas à dissiper une confusion dont la liberté pourrait souffrir, autant que le mal nommé néolibéralisme (l’économie politique comme horizon de la pensée) qu’ils conspuent comme idéologie. Le féminisme est-il autre chose qu’une idéologie ? En rien. Mais il va trop de soi pour qu’on s’en avise.

Héritier lointain de mouvements d’émancipation, le féminisme est à l’instar du néolibéralisme une idéologie habile à désarmer la contradiction par l’agitation répétée de fausses évidences. Ni l’un ni l’autre ne se donne pour ce qu’il est, et l’un et l’autre ressemblent beaucoup à ce qu’ils disent combattre : dans un cas le parti de la rente, dans l’autre un sexisme de classe. L’un et l’autre recourent d’abondance à la culpabilisation comme technique de persuasion. Autant il faudrait aux humbles se « réformer » par plus de travail et moindre paie d’une mentalité de nantis ou d’assistés, autant il faudrait aux hommes battre leur coulpe du sort injuste que par leur faute la « société » réserverait aux femmes.

Alors que les pétitionnaires de 1971 adressaient aux pouvoirs publics une revendication au nom de la liberté (la suppression de la loi prohibant l’avortement), celles de 2011-2012 demandent « juste l’égalité », égalité tantôt exprimée sans prédicat, tantôt comme « l’égalité salariale ».

C’est l’affirmation que cette égalité, dans la France du xxie siècle, serait encore à conquérir qu’il faut interroger. Ce dont elle prétend s’étayer éclaire singulièrement la nature du féminisme, comme idéologie et comme praxis.

L’égalité des sexes n’est pas que dans la loi, elle est aussi dans les mœurs en France et en Europe, où elle n’a nulle part de contradicteurs. Mais « le désir de l’égalité devient plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande »3. Rien d’étonnant donc, selon l’observation toquevillienne, si le féminisme est aujourd’hui une passion omniprésente : c’est qu’il n’a plus d’objet.

A moins qu’il n’en ait un qui ne se laisse pas volontiers deviner. Il faudra y regarder à deux fois. A quoi, à qui sert-il ?

Entre travail et famille, le féminisme, idéologie d’Etat et ersatz de radicalité, s’emploie à culpabiliser les consciences.

Faiblement persuasif auprès des classes populaires, il est très porté dans les échelons supérieurs. Un discours savantasse où la magie des chiffres tient lieu d’argument (point commun avec l’économisme comptable, néolibéral ou non) tend à mobiliser un principe de discrimination positive au service de carrières particulières. Incidemment, au prisme de biais statistiques répétés comme des mantras, il infléchit l’approche du marché du travail. C’est son plus grand succès : avoir accaparé académiquement – et intellectuellement ruiné – la connaissance sociologique des mondes du travail.

La lamentation féministe roulant sur la famille, la conjugalité et les « tâches domestiques » est inlassablement associée à la dénonciation de l’inégalité au travail. Associée, mais ignorant ou dissimulant ce qui fonde véritablement l’articulation de la famille et du travail sous l’angle des rapports hommes-femmes. Là comme ici, le chiffon rouge d’un supposé sexisme est agité comme le signe d’une cause dernière. L’idéologie ne connaît que l’idéologie. Il lui faut un ennemi à sa mesure pour se justifier, voilà donc le « sexisme » hissé sur la scène (en cela, le féminisme emprunte plutôt un idéologème de gauche, celui de l’hydre contre-révolutionnaire).

Le travail, la vie domestique, il manque encore un champ où se déploie l’entreprise de culpabilisation et de dénonciation : la sexualité, les rapports de séduction et les rapports amoureux, envisagés comme réduits aux produits d’une domination scandaleuse. Là, l’idéologie se doit de surinvestir le mensonge qui la fonde. Le scandale tient au caractère sexué du monde, qui lui inspire une dénégation principielle, en vertu de laquelle elle décrète le bien et le mal. Mais ce faisant, le féminisme ne s’en tient pas à l’éther de la morale. Nouveau puritanisme, il vise à instaurer toujours plus étroitement et à pérenniser la surveillance et la police des mœurs.

Le propos du présent blog est d’interroger la raison féministe dans ces trois champs, et d’inviter à la réflexion sur son agencement et sa dynamique.

1. www.liberation.fr/societe/01012329402-le-nouveau-manifeste-des-feministes. (retour au texte)
2. Publié le 11 février 2012 par le Journal du dimanche, www.lejdd.fr/Election-presidentielle-2012/Actualite/Des-associations-lancent-le-6-mars-un-appel-a-la-Resistance-des-femmes-485748/.(retour au texte)
3. Toqueville, De la démocratie en Amérique, t. 2, II, ch.13.(retour au texte)