Du rail et du genre

Du rail et du genre

Avec sa réforme de la SNCF, l’État institue une discrimination salariale qui viole les principes qu’il revendique ailleurs. Mais seulement ailleurs.

La ministre du Travail Muriel Pénicaud a présenté le 27 avril en conseil des ministres le « Projet de loi pour la Liberté de choisir son avenir professionnel » par lequel elle entend traiter entre autres sujets « l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes », associée à la « lutte contre les violences sexistes et sexuelles », en vertu de l’amalgame devenu habituel dans toutes les politiques publiques. Il s’agit donc de « passer d’une obligation de moyens à une obligation de résultats sur les écarts de salaires injustifiés », écarts que la ministre évalue à 9 % « à poste égal ou de valeur égale » (selon la mystérieuse notion de « valeur égale » figurant au L. 3221-2 du Code du travail). Pour y aboutir, les entreprises de plus de cinquante salariés seront tenues en 2020 d’utiliser un logiciel ad hoc qui comparera les salaires en fonction de l’entre-jambes.

Quelques jours plus tôt, le « projet de loi pour un nouveau pacte ferroviaire » défendu par la ministre des Transports Élisabeth Borne était adopté par l’Assemblée nationale. L’exposé de ses motifs précise « l’ordonnance devra donner l’opportunité de rénover la gestion de l’emploi, (…), sans remettre en cause le principe de l’unité sociale du groupe public ferroviaire » et que « dans ce cadre » sera « confirmé l’arrêt des recrutements au statut des nouveaux agents ». Une chose et son contraire, donc, Lire la suite

Du féminisme managérial. I. La mobilisation incessante

Du féminisme managérial. I. La mobilisation incessante

Entretenant avec les aspirations professionnelles des femmes la relation d’une avant-garde autoproclamée à une masse tenue pour ignorante[1], le féminisme est à la fois un ethos d’intellectuels[2], et une idéologie légitimante. Du capital.

Le féminisme répond, comme toute idéologie, à un besoin de légitimation de classes savantes [3] engagées dans la conquête ou la sauvegarde du pouvoir. Il est manié dans le cadre d’une économie du discours, où les surenchères et les atténuations tracent les frontières entre les camps et engagent le populaire, dont on sollicite le vote, à prendre l’affaire au sérieux. En cela, le féminisme s’inscrit dans le lot de la vie des partis, la cuisine des programmes, les bricolages d’estrade.

Mais il est plus que cela. Car les classes savantes sont aujourd’hui beaucoup plus nombreuses que ne l’étaient, entre 1848 et la Libération, celles qui misèrent pour s’avancer sur les aspirations des classes ouvrières.

Ce n’est plus seulement l’État et ses prébendes qui sont en ligne de mire, mais toutes les organisations et institutions, privées comme publiques, auxquelles est attachée une forme de prestige social. Lire la suite

La querelle du ménage – 4. Option sécurité – Stratégies matrimoniales et écarts d’âge

La querelle du ménage – 4. Option sécurité – Stratégies matrimoniales et écarts d’âge

Passage à temps partiel, cessation temporaire, renoncement à une démarche d’avancement de carrière, et différenciation accentuée de l’investissement dans les activités domestiques… Pourquoi les naissances dans un couple d’actifs vont-elles porter à un arbitrage des revenus statistiquement « défavorable » aux femmes, alors qu’il résulte d’une décision commune et également libre ?

Les femmes sont souvent plus jeunes que leur compagnon dans l’avancement de leur carrière, parce qu’elles sont plus jeunes en âge d’autant. Dans huit cas sur dix, l’homme est plus âgé, et dans ce cas l’écart est plus important que lorsque c’est la femme qui est plus âgée[1].

L’écart d’âge entre les deux partenaires au mariage ou à l’union libre, voisin de deux ans en moyenne, est très stable sur une longue période d’observation (statistiques Insee établies depuis 1946) et assorti d’une relativement faible dispersion sociale, sinon – ce qui n’est pas indifférent – sous le critère du diplôme et du niveau de revenu (écart moindre entre hauts diplômés qui se sont rencontrés au sein d’une même classe d’âges, sur les bancs de l’Université pour faire court ; écart supérieur parmi les classes populaires où l’univers du travail, brassant les classes d’âges, ainsi que les lieux tous publics jouent un rôle plus éminent dans le choix du conjoint.)

Les stratégies matrimoniales aussi prédisposent au « sacrifice » partiel de la carrière. S’il est permis de douter que les hommes aient la haute main sur le marché du travail, il est moins douteux que les femmes ont la prééminence sur le marché conjugal. Elles l’ont un peu, d’abord, par effet démographique opérant sur l’offre et la demande, dans la belle jeunesse des uns et des autres, puisqu’il naît plus de garçons que de filles, et que le différentiel de mortalité n’inverse pas l’écart de nombre entre les sexes avant l’âge de vingt-cinq ans (un âge où l’on ne s’est pas encore beaucoup marié, mais où l’on vit déjà assez souvent en couple). On a pu jusque-là rêver du prince charmant, moins du palefrenier.

Dans la seconde moitié de la vingtaine, les stratégies matrimoniales se précisent, hors ceux qui déjà glissent vers la sortie du jeu. Les couples informels se séparent et se recomposent, ou se marient, les célibataires isolés entrent en couple, d’autres se donnent les moyens d’en décider plus tard. Et la prééminence des femmes en termes de positions de marché s’accentue. Dans une société qui interdit ou réprouve à la fois la polygamie, l’adultère et la prostitution, le marché conjugal est d’abord le marché du sexe, et les positions y sont dissymétriques.

Pour les hommes, il est cela surtout, un marché du sexe ; et le prestige symbolique d’une femme désirable ne peut s’en distinguer.

Pour les femmes, il est au moins autant, sinon au premier chef, un marché de statuts sociaux et symboliques. Elles en ont d’autant plus la maîtrise que les hommes se désintéressent de cet aspect des choses. Non qu’ils méprisent les avantages et la reconnaissance sociale, mais parce que c’est seulement dans l’exercice d’une profession qu’ils cherchent les moyens d’y atteindre.

Constance irréductible de l’hypergamie

Statistiquement, l’homogamie sociale (épouser dans le même milieu) apparaît comme un phénomène majeur, mais plus on grimpe dans la stratification sociale, plus fortes sont l’inclination et la latitude, pour les femmes, d’épouser vers le haut, en termes de capital culturel ou économique : un cadre supérieur pour une cadrette intermédiaire, par exemple. C’est ainsi que les femmes cadres sont proportionnellement deux fois plus nombreuses que les hommes cadres à avoir un conjoint cadre[2]

Le phénomène est affecté bien sûr d’un effet de structure, qui tient dans cet exemple à la surreprésentation des hommes dans la population cadre, ou en bas de l’échelle par celle des femmes parmi les employés. Et sans doute, à considérer les ensembles vastes et hétérogènes que sont les catégories Insee connues sous les termes « cadres », « employés », etc., l’homogamie sociale demeure, comme il y a vingt-cinq ans, une « forte tendance »[3].

Mais une autre tendance agit à l’intérieur de ces catégories ou entre des catégories qui se recoupent par les niveaux de revenu et de qualification. Bien que globalement les unions soient nombreuses entre ouvriers et employées, un carrier intérimaire a peu de chances de convoler avec une employée en CDI dans l’assurance. Et une femme cadre supérieur n’épouse pas un cadre moyen, surtout s’il porte une cravate violette sur une chemise jaune, et surtout si elle est elle-même fille de cadre supérieur. Cela dit pour illustrer ce qu’écrit savamment l’Insee[4] : les comportements individuels « atténuent la tendance à l’hypergamie des femmes induite par le marché matrimonial » (effet de structure) sans la faire disparaître ni « jouer en faveur de la situation inverse, c’est-à-dire qu’il ne suffisent pas à orienter le marché vers « l’hypogamie des femmes », puisque « les couples dans lesquels la femme occupe une position sociale plus élevée que son conjoint sont moins fréquents que ne le voudrait le hasard » (effet des choix individuels).

Maîtresses du marché conjugal, les femmes n’épousent donc pas vers le bas, et, sans qu’il soit nécessaire que le projet en soit délibéré, les représentantes des strates supérieures emploient cette maîtrise à la reproduction intergénérationnelle de la stratification et des inégalités – c’est si vrai que les relations extraconjugales n’échappent du reste pas non plus à ce soin de ne pas déroger, mais des circonstance de ce bovarysme, la sociologie a moins témoigné que la littérature.

Effet inévitable de l’hypergamie

La prééminence féminine sur le marché conjugal trouve une traduction implacable, qui n’est pas nouvelle, dans la distribution du célibat.

Comme l’écrit l’Ined[5], le célibat est « croissant pour les femmes avec le niveau de diplôme, et décroissant pour les hommes ». Ce qui signifie – à moins de considérer les études supérieures comme un handicap sur le marché conjugal – que les femmes à fort capital scolaire sont plus nombreuses que les autres à choisir le célibat. Et que, du côté masculin, les plus diplômés sont moins nombreux que les non-diplômés à connaître un célibat subi [6]. Et, est-ce sot à dire, à subir seul le poids et le coût de tâches domestiques que la vie de couple souvent allège par des économies d’échelle, comme le savent bien, a contrario, les couples séparés, et qui ne suscitent jamais l’intérêt de la rubrique « société » des journaux).

Le célibat subi touche donc surtout les hommes des classes populaires : ceux qui ne font pas de bons partis, ceux que, comme les paysans d’il y a quarante ans décrits par Guenhaël Jegouzo, « les filles ne veulent pas épouser ». La tendance a connu des évolutions sensibles pour les agriculteurs exploitants au cours des dernières décennies, peu pour les salariés agricoles et les ouvriers sans qualification[7]. Sans surprise, les « études de genre » ignorent la question. A quelques exceptions près, citées ici, l’intérêt pour le « choix du conjoint », à l’instar des enquêtes de mobilité sociale qui auraient infirmé, à compter des années quatre-vingt, le bien-fondé sociologique de la promesse néolibérale, a été mis au rancart des sciences sociales.

(Le parallèle s’impose en effet, tant les deux phénomènes sont liés : encore une fois, l’emprise idéologique du féminisme sur la recherche académique s’est nourrie du délitement de la critique sociale et lui a substitué des raisons d’agit-prop. C’est dans les mêmes décennies où les intellectuels ont célébré la « fin des idéologies » qu’ils ont levé toute défense devant l’idéologie montante…)

Répartition ou partage

Option sécurité, donc. Le choix revient à la partie qui maîtrise le marché conjugal, mais il a un effet latéral.

Pourquoi les femmes inclinent-elles à convoler avec des hommes plus fortunés et plus âgés qu’elles, qui ont deux ou trois pas d’avance dans la vie professionnelle ? Faut-il suspecter tant de jeunes diplômées d’être elles-mêmes égarées et aliénées par les « stéréotypes » du « patriarcat » ? Car en privilégiant ainsi la sécurité, elles optent d’avance pour un calcul économique qui les mènera, les enfants venus, au congé maternel ou au mercredi chômé, et du coup au sacrifice du bureau paysager à l’aspirateur. La tâche de l’aspirateur est heureusement souvent déléguée, dans les populations cadres, à une aide ménagère dont l’émancipation n’est pas un sujet ; pas plus que celle des nounous africaines[8]. Mais pour la plupart des ménages à revenus modestes ou médiocres, les retombées organisationnelles de l’hypergamie (si minime soit-elle, considérée du haut des chaires savantasses) sont sensibles, entre conjoints, dans la sphère domestique.

La plupart des travaux dérivés d’Erfi et d’EDT n’indiquent pas selon quel critère initial les auteurs jugent plus ou moins sévèrement de l’inégalité dans la distribution des tâches ménagères, mais leur traitement laisse peu de doute sur la nature de leur présupposé. Il ne s’agit pas de se référer à ce que serait un partage équilibré de l’ensemble de ce que requièrent les enfants et la maison, mais de viser à une stricte parité – qu’on se contente néanmoins d’apprécier au trébuchet de l’entretien semi-directif – des apports de chacun à chacune des tâches domestiques et parentales jugées légitimes par la police sociale.

L’idéologème sous-jacent, revendiqué par les ultras du féminisme autoritaire, est encore un peu rude pour la pondération de mise à l’Insee ou à l’Ined : la réduction de toute division sexuelle des tâches, tenue pour oppressive per se (mais au détriment d’une seule moitié du genre humain).

Il serait plus cohérent, de la part des auteurs académiques de ces travaux ménagers, dès lors qu’ils ont pris le pli de ne rien écrire qui ne procède de cette dogmatique paritaire, de la revendiquer de la même façon devant le tiroir à linge et la jauge à huile. Ce ne serait jamais que le décalque de ce qu’est devenu le débat public, où il semble que la « parité » soit l’unique enjeu digne de guider la représentation politique et de la distribution des postes et des fonctions. Le féminisme d’Etat, là idéologie inflexible, est plus sélectif par son exigence paritaire avec les tâches domestiques, comme il l’est dans la désignation des professions qu’il lui importe de féminiser.

Mais alors, de ces « tâches » domestiques, quels sont les agents de la distribution, dans un couple et dans une famille ?

[…]

[1] Observation portant sur les couples mariés en 1999, cf. Étude de l’histoire familiale, Insee Résultats, Société n° 33, août 2004, http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/irsoc033.pdf.

[2] Ibidem, p. 25.

[3] Michel Bozon, Choix du conjoint, rééd. in « [Re]découvertes », Ined 2006.

[4] Mélanie Vanderschelden, « Position sociale et choix du conjoint : des différences marquées entre hommes et femmes », Insee, Données sociales – La société française, 2006, http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/donsoc06c.pdf.

[5] Magali Mazuy et Laurent Toulemon, Étude de l’histoire familiale, Ined, 2001.

[6] Et c’est en tout cynisme que l’Observatoire des inégalités plie la réalité à l’idéologie en écrivant que « les femmes très diplômées et les hommes peu qualifiés ont relativement plus de difficultés à trouver un conjoint » (http://www.inegalites.fr/spip.php?article888&id_mot=99).

[7] Christophe Giraud, « Agriculteur, mais pas trop : une analyse du célibat masculin en agriculture », http://www.academia.edu/2527753/_Agriculteur_mais_pas_trop_._Une_analyse_du_celibat_masculin_en_agriculture ; « Le célibat des agriculteurs : unité et diversité », Déméter 2013.

[8] A ce propos : Caroline Ibos ,Qui gardera nos enfants ?, Flammarion 2012 – recension in le Point http://www.lepoint.fr/societe/nounous-noires-bebes-blancs-09-02-2012-1433608_23.php.

La querelle du ménage – 3. Activité professionnelle, activités domestiques

La querelle du ménage – 3. Activité professionnelle, activités domestiques

La complainte de l’inégalité des tâches ménagères (inspirée par l’enquête Erfi) est entonnée dans une caverne. D’où ne s’aperçoivent pas les facteurs clés que sont le taux d’activité professionnelle et le volume d’heures que cette activité immobilise.

Les conclusions des études tirées d’Erfi négligent, on l’a vu, les effets de structure qui sous-tendent les résultats bruts apparents. Ce n’est pourtant pas faute que le principal ait été isolé. Deux études publiées en 2009 et 2010[1] le concèdent, non sans réticence : le taux et le niveau (temps plein ou partiel) d’activité professionnelle. Ce sont eux qui déterminent le temps de présence à domicile des « personnes en couple cohabitant, dont la femme est âgée de 20 à 49 ans », selon l’intitulé Erfi.

Ces indicateurs de taux d’activité seraient encore plus éclairants, rapportés aux données déclaratives de l’enquête, en effet, s’ils étaient complétés par la comparaison des heures dépensées en transport pour se rendre au travail. Lorsque les deux conjoints sont actifs, le premier qui le peut récupère l’enfant ou achète la baguette, selon une organisation que pratiquent tous les jeunes parents urbains non séparés dans cette situation, mais que les auteurs d’Erfi ignorent. Tant pis, et tenons-nous en à l’indicateur d’activité professionnelle stricto sensu.

Dans des travaux comme ceux menés à l’Ined, sur la répartition des tâches domestiques au vu des événements (naissances) survenus dans les couples entre 2005 et 2008[2], l’effet de la réduction de l’activité professionnelle des femmes (congés maternité et parental, temps partiel) établit assez solidement (dans les limites de validité propres à l’enquête Erfi) que l’arrivée du premier enfant accroît la part de la femme dans les tâches domestiques. Parce que cette réduction n’est en général pas suivie, après chaque naissance, d’une nouvelle réduction du temps professionnel, l’arrivée des enfants suivants n’affecte plus la répartition des tâches domestiques. La relation est simple, et l’enquête corrobore ce que l’expérience suggère…

Moyennant quoi, les hommes sont pourtant un peu plus souvent portés que les femmes à trouver que l’évolution leur est défavorable. Or cela n’a rien d’étonnant, au vu de l’Enquête emploi du temps, qui établit que le total professionnel plus domestique évolue en leur défaveur[3].

Cette dernière considération n’a pas cours à l’Ined, qui écrit donc que « la réduction de l’activité des femmes explique partiellement[4] le renforcement des inégalités ». En effet, expliquent les deux auteurs maison, « les femmes ayant réduit leur activité disposent de plus de temps à consacrer aux activités ménagères et parentales, ce qui conduit au final à une redistribution des rôles plus traditionnelle au sein du couple ». Pourquoi alors « partiellement » ? L’essentiel est dit, mais comme concédé par prétérition. Ce « partiellement » qui ouvre le propos dans l’article (il figure en intertitre) vise à influencer le lecteur pressé dans un sens partisan[5], puisque les auteurs ne se donnent pas le luxe de chercher un autre facteur explicatif.

Or il ne semble pas qu’il y en ait un. Il leur aurait fallu, pour s’en persuader, s’intéresser plus avant à l’évolution de l’implication domestique des « 11 % » de femmes ayant eu un enfant entre 2005 et 2008 et dont le temps de travail professionnel a augmenté. Le tableau « logit » fondé sur Erfi fait état d’une « évolution favorable » à ces femmes (réduction) pour les tâches « repas », « course », « aspirateur ». Sans tenir compte de la réduction enregistrée aussi pour l’énigmatique tâche « invitations » (qui doit faire référence à l’idée de « charge mentale », motif de récrimination très prisé du féminisme), l’évolution n’est « défavorable » qu’aux postes « repassage » (celui des layettes ne se délègue peut-être pas volontiers à de grosses mains d’homme) et « comptes » (raisonnablement indexé sur le pouvoir d’achat)[6]. La complémentarité des budgets temps professionnels et domestiques par compensation réciproque rend compte des ajustements opérés. La distribution des tâches ménagères n’est pas indifférente aux facteurs culturels (traditions, goûts), mais leur volume ne résulte pas de positions de pouvoir dans le couple : il est fonction du volume de l’activité exercée par ailleurs. Un petit oubli de la sociologie officielle.

Négligence des questions de classe

Il faut toutefois nuancer ce propos trop général. Car ces moyennes par tâches, pour les femmes dont l’activité professionnelle augmente, ignorent la stratification sociale. On peut risquer l’hypothèse d’une double évolution : d’une part, une augmentation des tâches pour les deux conjoints dans les classes populaires, avec une simple réduction de l’écart femmes-hommes ; d’autre part, une résorption de l’écart femmes-hommes dans les classes moyennes-supérieures ou supérieures à capital scolaire, par le recours à la prestation de service. La stabilité globale du recours à la prestation de service ménager[7] au cours des années considérées recouvre de vraisemblables recompositions, avec la paupérisation de certains ménages et l’opportunité offerte à d’autres de bénéficier de dispositif fiscalement subventionnés).

On ne résistera pas ici à rappeler l’invention du sociologue féministe François de Singly : les femmes supporteraient plus que leurs compagnons les « charges mentales d’organisation »[8] des employés de maison. Soucieuse de maintenir intouché le capital de victimisation dont pourront se prévaloir les cadrettes accablées par l’encadrement de leurs domestiques, l’Ined ne se fait pas faute de se référer à ce bricolage idéologique, qui prouve que la sociologie « de gauche », aiguillonnée par le féminisme, ne mérite pas toujours le reproche de partialité de classe que lui adresse la droite de la faculté : elle se soucie aussi des employeurs. (En fait, de ce genre d’employeurs seulement, qui sont surtout des salariées par ailleurs. Le féminisme, en y justifiant les aspirations sociales des cadrettes à peaux d’âne, achève de repositionner l’ensemble de la gauche politique et intellectuelle selon les commandements, on y reviendra, d’une idéologie managériale.)

Retour sur les stratégies matrimoniales

Quelque imparfaite que soit la jauge qui mesure l’implication dans les tâches ménagères et parentales, elle tendra donc toujours à révéler une surpondération côté féminin, dès lors qu’elle peut être l’effet d’un taux d’activité initial inférieur, d’un passage à temps partiel, d’une cessation d’activité ou des congés maternité et de leurs prolongements, que le féminisme assimile à une inégalité dont pâtissent les femmes.

Or le « sacrifice contraint » de la carrière à la maternité dont les ultras accablent les hommes est une mystification. A supposer que le congé paternité soit accessible aussi aisément que l’est le congé maternité, la dissymétrie persisterait dans le recours à l’un et à l’autre. Les ligues féministes l’ont du reste bien compris, qui ont pressé la majorité de gauche élue en 2012 de recourir à l’arme lourde en matière d’« égalité du congé parental » : le projet de loi préparé par Najat Vallaud-Belkacem prévoit qu’« une part du complément de libre choix d’activité (CLCA), définie en nombre de mois, ne pourra être prise que si le second parent – le plus souvent le père – fait lui aussi usage de son droit »[9].

Outre ses éventuels effets sur la divortialité et la séparation en cas de désaccord des parents, une telle mesure institue un droit de regard intrusif de l’Etat sur les choix de vie qui laisse rêveur, et on peut s’interroger sur d’autres impacts : d’une part, une fragilisation du premier revenu des ménages, qu’il soit masculin (cas le plus fréquent) ou féminin, mais qui touchera surtout les hommes compte tenu de leur surpondération dans les secteurs les plus concurrentiels de l’économie, où l’exercice du « CLCA » est le plus difficile ; d’autre part, un freinage des carrières chez les hommes trentenaires, selon une logique de provision du risque de la part des employeurs.

En outre, le dispositif va s’avérer d’une application impossible chez les couples où l’un des conjoints exerce une profession indépendante. L’objectif affiché de la loi, « accroître le niveau d’emploi des femmes », témoigne candidement d’une volonté d’instrumentalisation de la politique familiale au service d’une intensification de la mise au travail, convergeant avec les attentes du capital. En pratique, la fréquente impossibilité pour les pères d’exercer leur droit au congé se traduira par un retour forcé plus précoce des mères sur le marché du travail et, en période de chômage élevé, par une pression supplémentaire à la baisse des salaires.

Que cela plaise ou non à l’observateur, beaucoup de femmes seront toujours plus désireuses de « sacrifier » une part de leur avancement professionnel aux soins quotidiens d’un enfant que de sacrifier cette part d’amour à des conversations de rond-de-cuir devant la machine à café. Et tant que la condition ouvrière sera, elle, sacrifiée sur l’autel des politiques publiques aux faux-semblants de l’« égalité de genre », il se trouvera toujours des femmes plus désireuses de s’émanciper d’un travail répétitif et abrutissant sans perspective d’évolution et qui leur fait paraître quarante ans à trente.

Bien sûr, dans un contexte de bas niveaux de salaires pour leurs compagnons comme pour elles, et de creusement des inégalités de revenu et de reconnaissance sociale, lorsque des enquêteurs de l’Insee les interrogent benoîtement sur leur emploi à temps partiel, beaucoup parmi elles sont portées à se déclarer en attente d’un temps plein. Cela n’étaie en rien le préjugé qu’elles y aspireraient en vue d’échapper aux corvées domestiques.

Mieux, n’en déplaise aux auteurs d’EDT et de son module consacré aux jugements des acteurs sur les activités domestiques, cela est de peu de poids devant les chiffres du chômage et le différentiel d’aspirations qu’ils révèlent.

Plus d’hommes que de femmes au chômage

Le chômage (au sens du BIT : « personnes de 15 ans et plus ne travaillant pas mais souhaitant travailler ») touche en effet plus les hommes que les femmes : 1,532 million fin 2012 au lieu de 1,412 million, soit un écart de 8 %. L’habitude de comparer entre les sexes des taux en pourcentage (10,3 % chez les femmes fin 2012, au lieu de 10,2 chez les hommes) est évidemment bien ancrée dans le discours convenu du féminisme. Mais elle est inapte à rendre compte de l’importance réelle des populations concernées, et totalement myope quand le périmètre de ces populations est fonction d’un choix des acteurs (« souhaitant travailler »).

Chez les moins de 25 ans, c’est-à-dire chez celles et ceux qui se présentent sur le marché matrimonial, l’écart de données brutes est ainsi nettement supérieur : 0,398 million au lieu de 0,332 soit un écart de 17%. Il s’explique en partie par la sur-scolarisation des filles au-delà de seize ans, mais aussi par le fait qu’elles sont moins nombreuses que les garçons à vouloir travailler[10].

Maternité et carrière : généralisation abusive d’un désavantage professionnel dans le secteur marchand

Revenons à l’option du « sacrifice » de la carrière sur l’autel familial.

Les femmes, lit-on dans une étude du Cereq[11], sont « plus exposées à la mobilité externe » que les hommes et « nettement plus touchées par les interruptions d’emplois », tandis qu’elles sont moins exposées à la mobilité interne (à l’entreprise) dans « les tranches d’âge où les maternités d’abord, puis la charge familiale liée aux enfants peuvent restreindre le temps consacré à l’activité professionnelle ». Or c’est autour de trente ans que la mobilité professionnelle est la plus ascendante, ce qui est généralement le cas de la mobilité interne, tandis que la mobilité externe, qui inclut la perte d’emploi et l’inactivité, est souvent descendante. Ce double phénomène agit puissamment, dans la comparaison statistique des carrières des hommes et des femmes. Il va sans dire que les auteurs de l’étude en concluent que les femmes sont « désavantagées relativement aux hommes ». Statistiquement, oui, mais socialement ?

Deux remarques à ce stade.

D’abord, les auteurs oublient de rappeler, dans leur comparaison des mobilités par sexes, que le champ de leur enquête concerne les « actifs salariés ou indépendants hors fonctionnaires et départs en retraite »[12]. Hors fonctionnaires. Les femmes représentent en France plus de six fonctionnaires sur dix, alors qu’elles ont un taux global d’activité inférieur à celui des hommes. Il s’ensuit qu’elles sont très nettement sous-représentées dans le secteur marchand, notamment les plus diplômées. Or d’une part le diplôme est un facteur puissant de mobilité ascendante, en début de carrière (mobilité interne et externe) et en fin de carrière (mobilité interne)[13], d’autre part la mobilité – et incidemment la probabilité d’une mobilité ascendante – est la même pour les femmes et les hommes chez les non-diplômés (« bac moins »)[14]. Le « désavantage » dû aux épisodes extraprofessionnels en termes de mobilité professionnelle se concentre donc sur les diplômées du secteur marchand, pas sur « les femmes » en général.

A supposer que ce désavantage en soi toujours un. Et c’est la deuxième remarque : le « désavantage professionnel » peut résulter d’un choix délibéré en ce qu’il a pour pendant un « avantage familial » (y compris vis-à-vis du conjoint), dans des proportions que l’enquête FQP ne mesure pas. Comme l’écrivent justement les auteurs du Cereq, « l’intensité de la mobilité externe des femmes masque sans doute une forte hétérogénéité de leurs motifs de départ ».

Choix rationnels, décisions partagées

Pourquoi ce ne sont pas les hommes qui choisissent de lever un peu le pied pour profiter de leurs enfants ? Il n’est pas sûr que l’intérêt qu’ils portent à leur travail et à la sociabilité qui va avec passionne les pères plus que les mères. Mais en dépit de ce que leur travail représente de contraintes, de fatigue et de vexation, la plus fréquente propension des hommes à s’y identifier porte à penser qu’ils supportent mieux, aux mêmes heures, que ne le feraient leurs compagnes à leur place, d’être éloignés de leurs enfants. Ce n’est pas spéculer sur « l’instinct maternel » que de le dire, mais plutôt sur la moindre aptitude masculine à la passion en général[15].

Mais une autre raison motive le « sacrifice » côté féminin.

C’est chez les femmes que l’aversion au risque est la plus grande en situation professionnelle, ce dont témoigne leur moindre propension à démissionner[16]. Mais lorsqu’il s’agit d’arbitrer entre vie familiale et vie professionnelle, le risque est évalué en couple. La prise de décision s’exerce sous la contrainte d’une préservation maximale des ressources du ménage, pas sous l’effet d’une rivalité entre conjoints. Le temps de la maternité n’est pas en l’occurrence celui des choix impulsifs (il échappe souvent à la sociologie féministe que les décisions ont eles aussi le temps de la gestation pour mûrir).

Si cet examen aboutit généralement à faire pencher du côté féminin le « sacrifice », cela tient à ce qui se joue sur le marché matrimonial, et qu’enregistrent les statistiques sur l’union libre et le mariage. Entre les deux conjoints, les différences de revenu justifient le sacrifice, provisoire ou durable, et partiel de préférence (passage à 80 % en libérant le mercredi…), du moindre des deux revenus. Lequel est le plus souvent celui de la femme. Le phénomène n’est pas l’illustration d’une inégalité discriminatoire, mais l’effet de deux facteurs imbriqués : les stratégies matrimoniales et l’écart d’âge à l’entrée en couple[17].

[…]


[1] A. Régnier-Loilier, C. Hiron, « Evolution de la répartition des tâches domestiques après l’arrivée d’une enfant », Ined, Politiques sociales et familiales n° 99, mars 2010. Cf. aussi Régnier-Loilier in Population et société, novembre 2009, une première approche sous le titre « L’arrivée d’un enfant modifie-t-elle la répartition des tâches domestiques au sein du couple ? ».

[2] Ibidem.

[3] Cf. supra – « La querelle du ménage – 2 ».

[4]Nous soulignons.

[5] Cette considération de lecture et de mise en page est moins anecdotique qu’il y paraît. Toutes les notes publiées par l’Insee ou l’Ined sur des questions relatives aux taux d’emploi, de revenu, d’activité ou d’emploi du temps accordent dans leur « titraille » une place privilégiée aux comparaisons femmes-hommes, même lorsque rien de bien saillant dans le texte y prédispose ; et dans les notes traitant spécialement de ces comparaisons distinguent les observations les plus susceptibles d’illustrer la thèse de l’injustice faite aux femmes. Cette hiérarchisation de l’information est généralement répliquée dans les médias – les lecteurs les plus pressés étant souvent des journalistes plus ou moins spécialistes qui, ayant déjà une opinion arrêtée sur le sujet visé par l’étude qu’il recensent, se satisfont d’en délayer le chapeau et les intertitres…

[6] A. Régnier-Loilier, C. Hiron, op. cit. p. 16.

[7] Ricroch, op. cit. p. 69. Stabilité remarquable, compte tenu de ce que la période observée, finissant en  2009-2010, inclut l’effet des mesures administratives et fiscales favorisant le recours à «l’aide à la personne » (dispositif Cesu). Mais ces années sont aussi celles de la crise et de la charge relative croissante des « dépenses contraintes » (au sens du BIPE) dans le budget des classes moyennes. Une redistribution des allocations de ressources affectées au recours au service à domicile, entre les petites classes moyennes et les classes moyennes + moyennes supérieures est vraisemblable.

[8] François de Singly, Fortune et infortune de la femme mariée (1987).

[10] Il tombe ensuite à 2 % entre « 25 et 49 ans », mais ce « pas » de vingt-cinq ans dont semble se contenter l’Insee est insignifiant, du fait de son ampleur ; il faudrait au moins distinguer une période 25-35 ans… Cf. www.insee.fr/fr/themes/info-rapide.asp?id=14&date=20130905.

[11] Arnaud Dupray, Isabelle Recotillet (Céreq), « Mobilités professionnelles et cycle de vie », Économie et Statistique n° 423, 2009, http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/ES423b.pdf.

[12] Ibidem. Bien sûr, cette précision apparaît sous tous les tableaux, on n’accusera pas les auteurs de l’occulter délibérément. on s’étonnera seulement qu’elle ne soit pas prise en considération dans le raisonnement, dès lors qu’on s’éloigne de la stricte observation pour risquer un jugement de valeur.

[13] Ibidem, p. 44.

[14] Ibidem, tableau 6, p. 47.

[15] La comparaison inclut les femmes passionnées par leur carrière : lorsqu’elles le sont, elles le sont plus intensément que les hommes, mais la grande majorité de celles qui ont, comme la grande majorité des hommes, un « boulot » médiocre sont moins enclines qu’eux à s’y identifier. La vraie vie est ailleurs est surtout un trope du discours féminin…

[16]  A. Dupray, I. Recotillet, op. cit. : « Seulement quatre femmes sur dix, contre plus de la moitié des hommes, quittent leur employeur en démissionnant. »

[17] Cf. supra : I. « Facteurs structurels négligés des disparités salariales – 5. Raison majeure, facteur matrimonial (célibats, hypergamie, écarts d’âge).

Facteurs structurels négligés – 5. Raison majeure, le facteur matrimonial (célibats, hypergamie, écarts d’âge)

Une épouse plus âgée, le cas est marginal dans les populations cadres. La publicité GOptical y associe avec candeur une situation de carrière supérieure à celle du mari. Le féminisme mainstream ici mobilisé y confesse un de ses dénis : que s'il y a écart de revenu dans nombre de couples actifs au désavantage de la femme, cela tient souvent à ce qu'elle est la plus jeune…

Une épouse plus âgée, le cas est marginal dans les populations cadres. La publicité GOptical y associe avec candeur une situation de carrière supérieure à celle du mari. Le féminisme mainstream ici mobilisé y confesse un de ses dénis : que s’il y a écart de revenu dans nombre de couples actifs au désavantage de la femme, cela tient souvent à ce qu’elle est la plus jeune…

Ce n’est pas le moindre facteur expliquant les apparences d’iniquités dans la distribution des salaires selon le sexe, il est même vraisemblablement le premier, or le facteur matrimonial fait l’objet d’un dédain parfait de la science du marché du travail. Il n’est pas étranger à un tel désintérêt que son examen, honnêtement conduit, porterait à reconsidérer sans œillères le deuxième grand domaine de récrimination féministe, celui des tâches ménagères.

Il y a contradiction, dans les classes à capital scolaire qui fournissent les contingents de cadres[1], entre les aspirations et stratégies de carrière des femmes et leurs aspirations et stratégies matrimoniales. Les premières les portent à conquérir vis-à-vis de leurs collègues masculins une égalité dont personne ne leur conteste le droit. Les secondes, à y renoncer partiellement.

Dans les couples des classes moyennes et supérieures, les femmes sont parfois enclines à freiner voire à interrompre leur carrière de leur propre chef, quand leur situation matrimoniale les autorise à le faire sans inconvénient majeur, ou en vue d’un avantage supérieur à l’inconvénient anticipé. Dans les deux cas, cela se produit parce que le premier revenu du couple depuis sa formation est celui de l’homme. Ainsi, le revenu d’un cadre supérieur peut être d’un niveau tel que l’obligation d’être deux à travailler pour conserver le niveau de vie souhaité par le couple n’est plus impérative. Ou encore, une nécessité familiale (mobilité géographique, passage à 80 % avec le mercredi enfants…) conduit le ménage à arbitrer en défaveur du revenu le plus faible. Dans les deux cas, à proportion de leur fréquence, il en résulte un effet structurel sur la répartition de la masse salariale entre sexes.

Or si l’époux ou compagnon gagne davantage, ce n’est pas qu’il profite en tant qu’homme d’une discrimination dont pâtirait de son côté sa compagne dans sa propre carrière. Il le doit, dans la configuration la plus fréquente des unions, au fait d’être par rapport à elle de qualification supérieure, ou au fait d’être un peu plus avancé dans la carrière parce que d’un âge plus élevé. Or c’est d’ailleurs largement pour ces caractéristiques qu’il a été élu sur le marché matrimonial.

Célibats subis, célibats choisis

Sur ce marché en effet, du moins sur celui des premières unions où elles ne se présentent pas chargées d’enfants, ce sont les femmes qui ont le contrôle, ainsi que l’illustre le fait que, même si, à grands traits, l’homogamie sociale donne la teinture de la toile de fond, leur exogamie sociale est orientée tendanciellement « vers le haut » (hypergamie).

Il n’est à cet égard d’indicateur plus éloquent que la répartition des taux de célibat par sexes dans les catégories sociales les plus modestes : chez les hommes employés et ouvriers il était à trente ans[2], au début des années 90 de 41 et 42 %, mais de seulement 31 et 32 % chez les femmes des mêmes catégories[3]. A cinquante ans, le non-mariage concerne équitablement les employés des deux sexes, mais chez les ouvriers une proportion près de deux fois plus élevée que chez les ouvrières. Le rapport est de trois à un chez les agriculteurs. Il est également de trois à un, mais en sens inverse chez les « cadres et professions intellectuelles supérieures », et de deux à un (plus de femmes que d’hommes toujours) dans les « professions intermédiaires ».

Dans la tranche d’âge de 40 à 49 ans, l’enquête de l’Insee Étude de l’histoire familiale[4] permet d’apprécier les « taux de célibat définitif » respectifs des actifs masculins et féminins par professions et catégories socioprofessionnelles, en retenant le « taux d’individus qui n’ont jamais eu de vie de couple ». Ce taux de célibat définitif est systématiquement plus élevé pour les hommes des métiers manuels, agricoles et  ouvriers, et pour les femmes des catégories cadres : célibat subi, célibat choisi. Comme le rappelle Christophe Giraud[5], en dépit des « difficultés à obtenir un chiffre fiable sur le célibat car les évaluations dans la littérature disponible sur le sujet vont souvent du simple au double », « plus les hommes appartiennent à des milieux socialement défavorisés et plus le risque d’être célibataire est fort ».

Hier d’abord ouvriers agricoles[6], aujourd’hui aussi ouvriers du bâtiment, personnels d’entretien ou soutiers de l’hôtellerie, il y a donc beau temps que la déshérence conjugale du prolétariat masculin est connue de la démographie comme du sens commun. Le célibat des travailleurs de force n’est pas un choix, ils le subissent, et si les mots ont un sens c’est de leur côté que se découvrent les effets d’une domination qui les dépasse.

Les études contemporaines ne traitent pourtant le phénomène que par prétérition. Dans sa note de l’Insee de 2006[7], un chercheur docile s’emploie à accommoder les faits avec la doxa qui tient qu’en matière matrimoniale comme ailleurs les femmes ne peuvent être que des « dominées ». Ainsi récuse-t-il l’idée que le « mariage vers le haut » puisse être l’effet d’une « stratégie » délibérée (stratégie dont il atteste pourtant la présence trente lignes plus bas)[8] : des « dominées » ne sauraient exercer une quelconque souveraineté de choix… Ainsi encore croit-il pouvoir observer que les « employées », aussi souvent qu’elles épousent des « ouvriers », et le cas est fréquent, épousent « vers le bas ». Sur ce dernier point, la myopie du chercheur et la grossièreté de son tamis faussent la donne. Une « employée » de banque épouserait peut-être vers le bas en s’unissant à un ouvrier, quel qu’en soit le métier ; mais justement, elle n’en épouse pas. Une « employée » de caisse du grand commerce qui épouse un ouvrier qualifié, elle, épouse à coup sûr vers le haut[9].

Cela étant, le fait est que le déploiement des stratégies matrimoniales occasionne, dans les milieux populaires, de moindres écarts entre les revenus des époux, lorsqu’ils sont l’un et l’autre salariés, que dans les classes moyennes et supérieures. Le dire, c’est simplement constater que dans les classes populaires l’échelle des salaires est écrasée.

Variations de l’hypergamie

En haut de l’échelle salariale, les enquêtes tendent à sous-estimer les phénomènes d’hypergamie féminine du fait qu’elles ne prennent pas en considération le mouvement vers le haut interne au groupe social défini comme celui des « cadres ou profession intellectuelles supérieures ». Or la disparité des revenus et des prestiges est évidemment bien plus grande dans ce groupe que dans celui des « employés » (dont par ailleurs l’homogamie est la plus faible). L’indice d’homogamie trois fois plus élevé chez les cadres que chez les employés[10] cache des trajectoires hypergamiques, que laissent du reste deviner les mouvements matrimoniaux entre le groupe des « professions intermédiaires » et celui des cadres.

Les « comportement individuels » qui « viennent atténuer la tendance à l’hypergamie des femmes » que décrit Mélanie Vanderschelden[11] sont notables chez les employées, mais pas chez les professions intermédiaires[12]. Dans celles-ci, les femmes sont proportionnellement près de quatre fois plus nombreuses (24,4 % vs 6,9 %) que les hommes à s’unir à des cadres. Inversement, seules un tiers (32,2 %) des femmes cadres ont pour conjoint un employé ou profession intermédiaire, alors que cette proportion est double chez les hommes cadres (65,8 %). La prise en considération de la sous-représentation des femmes dans le groupe des cadres (six pour dix hommes en 1999, sept pour dix en 2010)[13] ne suffit pas à effacer cette différence entre les sexes.

Autre illustration de la même disposition, la moitié des femmes cadres ayant suivi un cursus supérieur ont pour conjoint un cadre, alors que cette homogamie ne concerne qu’un cinquième des hommes cadres ayant ce niveau d’études[14], c’est-à-dire que l’aptitude des premières à éviter de déroger à leur classe dans le choix du conjoint est statistiquement double de celle de leurs homologues de sexe masculin, ce qui témoigne du contrôle qu’elles exercent sur le marché matrimonial.

Sens de l’écart d’âge au mariage

Constater que les femmes épousent vers le haut et sont vraisemblablement assez grandes pour le faire de propos délibéré n’est pas leur intenter on ne sait quel procès. Le phénomène est à prendre pour ce qu’il est, avec ses effets sociaux, qu’ils soient douloureux (le célibat forcé du petit prolétariat masculin, et derrière cet indicateur une misère affective qui répugne à l’esprit délicat qui anime le modèle sociologique standard), ou heureux (une mobilité sociale ascendante bénéfique aussi à la génération suivante…). La maîtrise différentielle du marché matrimonial qu’il suppose, elle aussi, est à considérer pour ce qu’elle est dans son ensemble, avec ses implications contrastées sur les niveaux d’emploi et de revenu respectifs comme sur l’organisation de la vie domestique.

L’indicateur de l’écart d’âge au mariage entre hommes et femmes est une autre illustration du contrôle sur le marché matrimonial primonuptial, en même temps qu’un facteur agissant sur le choix de carrières, et, partant, sur l’obtention des revenus qui y sont attachés.

Il règne sur ce sujet une confusion, que le féminisme entretient soigneusement, entre le souvenir fantasmé d’un modèle patriarcal associé au mariage arrangé, qui bénissait les unions entre des hommes faits[15] et des jeunes filles, et la pratique des sociétés démocratiques où l’égalité de droits, de dignité, d’éducation et d’aptitude à l’emploi a réduit le nombre d’années séparant les époux. Le fait majeur, pour la démographie historique, est sans doute la réduction de cet écart. Mais le fait significatif, pour la sociologie des temps présents, est sa résistance. Comme si tous les facteurs qui l’expliquaient avaient disparu, sauf un.

La moyenne de l’écart d’âge au mariage (primonuptialité) toutes classes confondues avoisine deux ans, sans évolution notable depuis les années soixante-dix[16]. L’âge moyen au premier mariage, pour les hommes comme pour les femmes, a diminué en France régulièrement pendant les Trente Glorieuses (jusqu’à respectivement 24,7 et 22,6 ans), puis augmenté de part et d’autre à un rythme similaire à compter de 1975 (pour atteindre 31,9 et 30,1 ans en 2009). « Dans deux couples sur trois, écrivait l’Insee en 2004[17] l’homme est plus âgé que la femme. La femme est plus âgée  que l’homme dans deux cas sur dix environ, et dans un cas sur dix, les conjoints sont nés la même année. »

L’écart est plus élevé dans les classes populaires (et dans les catégories indépendantes à modeste bagage scolaire), moindre chez les cadres, fonctionnaires et professions intellectuelles.

En bas de l’échelle, les couples sont rares où la femme est l’aînée, ou même à égalité d’âge. Là où les niveaux de salaire voisinent par leur modicité, la relative ancienneté dans le monde du travail s’interprète comme un atout professionnel, d’une autre nature, qui y supplée. La stratégie conjugale ascendante des femmes commence à la prise en considération du fait, pour un potentiel partenaire, d’avoir, si modeste qu’elle soit, une « situation » – quelque désuet que paraisse ce mot aujourd’hui, où les plus modestes ont intégré à leurs projets de vie et problématiques d’emploi une phraséologie managériale d’où il a disparu.

Dans les classes à fort bagage scolaire, l’égalité d’âge des conjoints est un fait banal. Pourtant, la dissymétrie entre des hommes plus âgés et des femmes plus jeunes, fût-elle ténue, y demeure le cas le plus fréquent[18].

La scolarisation de masse et l’égalité entre sexes dans l’accès à la scolarisation prolongée rendent compte de l’aplatissement de l’écart. La fréquentation de l’institution universitaire et de ses à-côtés contribue puissamment à la formation des « groupes de pairs » dans lesquels se produisent les rencontres entre futurs conjoints. Grosso modo, les filles et les garçons y ont le même âge. Peut-être les filles y sont-elle tendanciellement plus jeunes du fait que, souvent plus précoces et plus brillantes dans les études, elles y ont gagné un an, voire plus, d’avance sur les garçons, et cela quelquefois depuis le lycée. Le surcroît de prestige scolaire parachève dans la préconjugalité la souveraineté de choix que leur vaut leur capital de séduction ; le populaire dirait alors « Elle n’a qu’à claquer du doigt ». Le diplômé n’en pense pas moins.

Mais est-ce à dire que si les garçons s’élevaient au niveau des filles à l’Université – les cohortes successives d’étudiants connaissant, par hypothèse, de moins en moins de redoublement dans leur cursus –, la nuptialité des cadres finirait par connaître un écart d’âge au mariage voisin de zéro ? Ce serait aller vite en besogne.

Le contrat de nuptialité, en ce qu’il règle un ensemble d’obligations entre les parties, répond à un besoin de sécurité auquel les accommodements moins formels de l’union libre ou du pacs ne satisfont pas. Mais la nature de cette sécurité n’est pas pour les femmes ce qu’elle est pour les hommes. Elle est pour elles d’ordre social, statutaire et économique autant qu’affectif, pour eux surtout de nature affective et sexuelle. Ces différences de motivation exercent une influence majeure dans les classes populaires ou à faible bagage scolaire. Y seraient-elles inavouables, elles sont balancées par d’autres considérations chez les cadres. Ce n’est pas dire qu’elles y ont disparu. Le surcroît d’âge d’un compagnon y est aussi promesse, sinon garantie, d’un engagement rassurant.

Dans la France et l’Europe du xxie siècle, tous les facteurs (statut civil, déficit scolaire, etc.) qui expliquaient l’écart d’âge au mariage ont disparu, sauf un. Mais celui qui subsiste ressortit au libre choix des acteurs, au premier chef au choix de ceux qui ont la maîtrise du marché de la séduction préconjugale, et ces acteurs sont des actrices. C’est tracer une ligne de démarcation entre les classes bien réductrice que d’écrire que « le surcroît d’âge de l’homme a de l’importance pour ces femmes, parce qu’il est porteur de statut social »[19] en visant par « ces femmes » les seules des milieux populaires. Loin que « l’écart d’âge en faveur [sic] de l’homme dans les premières unions [soit] un des effets de la domination masculine »[20], il exprime l’option pour une stratégie conjugale ascendante qu’a formée celle des parties au contrat la plus en mesure d’élire l’autre[21].

Vers un ministère des Sites de rencontre

Pour résumer ce qui vient d’être dit, il apparaît que l’hypergamie féminine et l’écart d’âge, dans les strates intermédiaires et supérieures du salariat, sont des phénomènes assez puissants pour exercer un effet sur l’obtention des salaires selon le sexe, en cantonnant, à l’intérieur du couple actif, le revenu féminin au second rang, sinon au rang d’un salaire d’appoint. De ce que l’écart d’âge des conjoints est moindre chez les fonctionnaires, il est plus élevé dans le secteur marchand et y exerce donc un effet structurel indirect sur la structure des salaires plus puissant.

Il est inconséquent d’aborder la question des disparités salariales en dissociant le professionnel  du matrimonial, surtout de la part d’une sociologie à inclination militante qui ne manque jamais de plaider en faveur de la « nécessaire-conciliation-de-la-vie-familiale-et-de-la-vie-professionnelle ». Les besoins de la collecte de données statistiques confèrent à celles-ci, par nécessité pratique, un caractère souvent unidimensionnel dont la réflexion doit s’affranchir. Les acteurs ne sont pas, eux, unidimensionnels. Pour un jeune homme comme pour une jeune femme à l’orée de la vie active, les choix professionnels comme les choix conjugaux sont des choix de vie qui sans cesse interfèrent et appellent des arbitrages plus ou moins durables ou fragiles.

Plutôt que de menacer les entreprises, au vu de moyennes comparées des salaires qui excèdent de loin leur périmètre, de toujours plus de contrôle et de sanctions vouées à être inapplicables parce que sans objet – comme le montre la quasi-inexistence de contentieux en la matière –, telle ministre[22] pourrait s’attacher à convaincre les « cadrettes » (car ce n’est guère que d’elles qu’il est question), la trentaine approchant avec l’idée de maternité mais une carrière déjà bien engagée, de convoler avec des hommes plus jeunes qu’elles et de préférence de niveau « N moins ». Bref, conclurait cette ministre, l’étalonnage statistique des salaires féminins et masculins passe par l’avènement de la femme cougar. Vous voulez, collectivement, gagner autant et plus ? Adoptez un mec[23].


[1] Répétons-le : c’est surtout de l’observation biaisée de cette catégorie de salariés que s’alimente la doxa féministe dans sa dénonciation d’hypothétiques « discriminations ».

[2] Avant trente, l’écart d’âge au mariage entre les hommes et les femmes introduit un biais qui surpondère trop évidemment le nombre d’hommes célibataires. Nous retenons ici le critère du mariage sans perdre de vue que sa part déclinante dans les unions, ni le déclin de la vie en couple chez les moins de trente ans jusqu’en 1999 (son taux se stabilise ensuite ; cf. Fabienne Daguet, Xavier Niel, « Vivre en couple… », Insee, 2010 –www.insee.fr/fr/themes/document.asp?ref_id=ip1281).

[3] Dans cette quantification Insee portant sur 1990, est réputée célibataire toute personne qui n’a jamais été mariée, même si elle vit en concubinage.

[4] Enquête Étude de l’histoire familiale, http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/irsoc033.pdf. Données 1999. Le désintérêt dont a fait preuve la recherche sociodémographique française, depuis le début du siècle, pour la distribution sociale des modes de conjugalité, alors même que l’essor du tout récent pacs en concurrence du mariage lui offrait des perspectives de réflexions passionnantes, est, plus qu’un sujet d’interrogation, symptomatique d’une inflexion globale des préoccupations des classes dirigeantes et demi-savantes. Les problématiques hommes-femmes suffisent à les rassasier. Phénomène à mettre en résonance avec la déshérence des études de mobilité qui a caractérisé les travaux académiques pendant un quart de siècle, jusqu’aux travaux de Louis Chauvel sur les classes moyennes, qui firent une espèce de sensation lors de leur publication en 2009, alors que ce type d’approche devrait constituer un pain quotidien pour des sociologues.

[5] Agriculteur, mais pas trop : une analyse du célibat masculin en agriculture, http://univ-paris5.academia.edu/ChristopheGiraud.

[6] L’ampleur du célibat chez les agriculteurs In: Economie et statistique, n° 34, mai 1972. pp. 13-22

[7] Michel Bozon, Choix de conjoint, Ined 2006.

[8] Ibidem : « La formation d’un couple est l’association de deux dynamiques individuelles qui, généralement, se ressemblent et se renforcent. » Ou faut-il croire que cette « dynamique » résulte de ce qu’une puissance tierce a mis les promis sur orbite ?

[9] Il est du reste abusif d’assimiler dans le fourre-tout des « employés » à des emplois de commis aux écritures un travail posté et physique qui expose les employés de caisse à des troubles squeletto-musculaires comparables à ceux des ouvriers de la chaîne. S’agissant du « monde ouvrier », Michel Bozon indique pourtant par ailleurs qu’un « fossé existe entre les enfants d’ouvriers qualifiés et non qualifiés ».

[10] 3,6 vs 1,2 dans l’enquête famille de l’Insee 1999, cf. Mélanie Vanderschelden, « Position sociale et choix du conjoint : des différences marquées entre hommes et femmes », tableau 4, http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/DONSOC06c.PDF.

[11] Ibidem.

[12] « À l’exception de ceux composés d’un homme cadre et d’une femme exerçant une profession intermédiaire, les couples dans lesquels l’homme occupe une position plus élevée que sa conjointe sur l’échelle sociale sont moins fréquents que si les couples s’étaient formés au hasard » (ibidem). A juste titre, l’auteur relativise l’hypergamie féminine observable globalement, en rapportant les données à l’homogamie théorique qui serait observée « si les conjoints se choisissaient au hasard ». Nous défendons l’hypothèse que l’exception des professions intermédiaires féminine à cette « atténuation » doit être étendue aux « cadrettes », en prenant en considération l’hypergamie interne au groupe des cadres.

[14] 47,6 % VS 21 %, Vanderschelden, op. cit. tableau 6.

[15] Voire des barbons de comédie.

[17] « Étude de l’histoire familiale » http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/irsoc033.pdf . Données 1999.

[18] Et si la femme est plus jeune, rien n’autorise à considérer que cet écart est « à l’avantage du mari » comme le professe l’Insee sous la plume de Michel Bozon (ib.). Si d’aventure il entrait dans le propos de nos distingués démographes de juger des « avantages » et donc des inconvénients, pour les conjoints, des écarts d’âge dans le domaine sexuel, il serait charitable d’en éclairer plus explicitement le public. Quant au prestige social attaché à l’âge, il ne semble pas que la célébration publicitaire de la jeunesse aille dans le sens de leur propos « antipatriarcal » de commande.

[19] Bozon, ibid.

[20] Ce qui a été longtemps vrai, certes, et la marque de la majeure partie des systèmes anthropologiques traditionnels qu’a connus l’Europe, mais qui n’a plus cours.

[21] Ce que l’auteur de la note reconnaît implicitement a contrario, lorsqu’il écrit benoîtement qu’« après divorce ou dissolution d’une union informelle, le marché matrimonial devient plus favorable aux hommes ». (En effet, surtout quand les femmes se présentent sur le marché du second mariage chargées des enfants du premier dont la justice civile leur a quasi systématiquement confié la garde.)

[22] Najat Vallaud-Belkacem, in la Revue du trombinoscope n° 169, mars 2013.

[23] www.adopteunmec.com. Par exemple. Nous nous épargnons les sites « cougars » spécialisés.

Facteurs structurels négligés – 1. Qualifications

Facteurs structurels négligés – 1. Qualifications

L’économie des qualifications et de leur distribution par types d’entreprises n’intéresse pas la pseudo-sociologie « genriste » du marché de travail. Et pas davantage ce que révèlent les négociations collectives : l’absence, en France, à qualification égale de discrimination récurrente au détriment des femmes.

C’est une bévue courante en sociologie que de négliger la liberté de l’acteur dans la fascination du système, d’oublier que les stratégies individuelles produisent le système en même temps qu’elles en subissent la contrainte. Sur le marché du travail, les places ne sont pas autoritairement prescrites (ce ne serait plus un marché), elles sont fonction de choix individuels sous contraintes exogènes (sans lesquelles ce ne serait qu’un marché).

Pour les uns, ces contraintes ne laissent que l’illusion d’un choix ; pour les autres elles entrent en considération et en combinaison dans l’agencement prospectif d’un plan de carrière. La plupart de la population active a connu divers degrés d’autonomie entre les deux pôles. En ce qu’elles peuvent s’entendre comme des facteurs de reproduction (à l’instar du capital culturel transmis par le milieu familial), les contraintes exogènes qui orientent la conduite des acteurs affectent des classes, des groupes repérables dans la verticalité de la société, bien plus que les sexes. Lire la suite