Écart de salaire et risque sanitaire (dans l’inconscient féministe des journaux)

Écart de salaire et risque sanitaire (dans l’inconscient féministe des journaux)

Quand il s’agit du catéchisme des inégalités-de-genre-au-travail, la presse économique de référence a des références trop pressées.

Dans leur édition du 14 juin 2017, les Échos publient un discret mais éloquent téléscopage des implicites féministes qui formatent les esprits.

Page 4, un article consacré à l’embauche des jeunes diplômés des grandes écoles se conclut, après l’intertitre alarmiste « Inégalité hommes-femmes », par le constat hâtif que dans la « promotion 2016 des diplômés l’écart de salaire entre un homme et une femme diplômés de la même école de management est de 2 000 euros ». Ce qui ne fait qu’enregistrer un effet structurel des différences de fonctions auxquelles les jeunes managers de l’un et l’autre sexe ont choisi de postuler – plus commerciales et financières pour les hommes, plus juridiques et marketing pour les femmes –, alors que les perspectives de gain y sont diverses (pour des raisons propres au génie du capital et on ne peut plus indifférentes à l’entrejambe), est proposé par la rédactrice à l’indignation du lecteur en suggérant qu’il y a là « inégalité » de traitement à travail égal. Quand il n’est pas égal.

Sur le sujet, les journaux sont pleins de ces raccourcis, mais il était particulièrement plaisant, ce 14 juin, de trouver en vis-à-vis page 5 dans le même quotidien le chapô d’un papier « santé » sur le risque cancérigène auquel les salariés sont exposés : « Les hommes et les ouvriers sont les plus concernés. » Le texte qui suit le précise : 75 % des salariés exposés sont des hommes. Mais là, le rédacteur ne tombe pas dans le piège du raccourci ; il n’est pas question d’« inégalité » au détriment des hommes. Qui pourrait concevoir pareille idée ?

Pourtant, toute pondération considérée (proportion d’actifs par sexe, etc.), le fait que les hommes occupent plus que les femmes les professions les plus dangereuses résulte bien plus, s’agissant d’ouvriers, de contraintes qui les dépassent que d’un choix de carrière. Surtout si l’on compare les parts respectives pour eux de l’appétence et de la contrainte avec les positions sur le marché du travail de jeunes manageuses fraîchement émoulues d’une ESC.

Suggérons aux deux journalistes des Échos une enquête à quatre mains sur ce thème : comment se fait-il que les hommes occupent plus que les femmes à la fois les professions les plus lucratives et les plus dangereuses (pour la santé ou l’intégrité physique) – qui sont parfois mais rarement les mêmes –, et occupent aussi les plus lucratives parce que les plus associées à une prise de risque (hors risque sanitaire) ?

Bébés secoués et pudeurs ménagées

Bébés secoués et pudeurs ménagées

C’est en « changeant le regard que la société porte sur les violences faites aux enfants, qu’elles reculeront », affirme vertueusement l’État. Des œillères dont lui s’est affublé, il est moins question.

Le gouvernement a annoncé le 1er mars 2017 un plan de trois ans contre la maltraitance des enfants[1]. Il s’articule en quatre axes : « Améliorer la connaissance et comprendre les mécanismes des violences » ; « Sensibiliser et prévenir » ; « Former pour mieux repérer » ; « Accompagner les enfants victimes de violence ».

Au premier chef, les pouvoirs publics s’alarment de la sous-estimation du nombre d’ « homicides d’enfants liés à des violences intrafamiliales », « notamment pour les nourrissons ». Mais s’il met l’accent sur le plus bas âge, avec l’annonce de la «­systématisation des examens post-mortem en cas de mort inattendue des nourrissons » (mesure 2), dans sa communication pesée au trébuchet de la doxa féministe, il s’emploie à gommer tout ce qui pourrait éveiller l’idée qu’à cet égard la violence féminine n’est pas moins aux premières loges que celle des hommes. La chronique des faits divers serait-elle trop susceptible de documenter plus précisément le faible nombre d’infanticides recensés (« En 2015, ce sont 36 enfants qui ont été tués dans le cadre de violences au sein du couple », lit-on page 7 du Plan) ? On attend les statistiques « genrées » sur les infanticides, et de sérieuses, qui fassent le partage entre le crime et l’accident. Car à cet égard, l’amalgame est à la fête dans le plan gouvernemental, alignant le chapitre des violences sexuelles (mesure 9) et celui des « bébés secoués » (mesure 10)[2].

L’intitulé initialement équivoque, et politiquement critiqué par les ligues féministes, du portefeuille de Mme Rossignol, négationniste acharnée de la violence féminine, lui est ici d’un grand secours : la « ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes » est plus à son affaire sur ce sujet en invoquant vaguement le cadre « intrafamilial ». Et s’offre de surcroît d’amalgamer a priori la maltraitance des enfants aux « violences faites aux femmes » avec une mesure (n°14) qui prévoit de « Renforcer les liens entre le 119 et 3919 » : « Les écoutant.e.s [sic] du 119 [numéro vert à disposition des enfants victimes de violences] seront formé.e.s [id.] au questionnement systématique et aux questions des violences faites aux femmes [numéro vert 319]. »). Pourquoi pas en effet, si cela peut aider à prévenir, mais où s’adressera le père inquiet d’une dérive de sa compagne ou ex-compagne à l’endroit de leurs enfants ? Comme si les phénomènes de décomposition familiale, de fuite devant la responsabilité parentale, de fuite de soi-même par la violence contre la reproduction de soi que figure la progéniture, ne pouvaient happer l’un ou l’autre parent. Mais comme si, particulièrement, le refus de l’enfant nouveau-né ne ressortissait pas d’abord à un état de crise maternel.

[1] http://www.familles-enfance-droitsdesfemmes.gouv.fr/plan-interministeriel-de-mobilisation-et-de-lutte-contre-les-violences-faites-aux-enfants-2017-2019/

[2] Sans citer ses sources, un blog spécialisé sur le sujet (http://bebesecoue.canalblog.com/) en accuse les pères dans 50 % des cas et en exempte entièrement les mères (pas les nounous), même s’il a l’honnêteté d’observer que la « première raison, lors d’un jeu avec l’enfant », est accidentelle. Donc non assimilable à la maltraitance criminelle.

“Enlevé par son père”

Enlevéparsonpère_retLes 19 et 20 août 2016 s’est jouée une « alerte enlèvement » aux attendus bien à la mode du moment : un père, c’est dangereux.

L’« alerte enlèvement » diffusée le 19 août 2016 par le site gouvernemental Alerte-enlevement.gouv.fr a été largement relayée par les « partenaires médias » du « dispositif », selon le terme du ministère de la Justice.

Elle apprend au public que « Nathael, un jeune garçon de 9 ans, type européen, 1,25 m, corpulence mince, cheveux clairs, yeux noisettes, a été enlevé par son père ce matin entre 0h00 et 4h00 à Romenay (71) », qu’il est « vêtu d’un bas de pyjama et d’un tricot », et qu’il est « accompagné de son père ». De celui-ci, l’alerte livre les nom et prénom Lire la suite

Espérance de vie

Espérance de vie

L’espérance de vie des cadres, calcule l’Insee[1], excède celle des ouvriers de six ans chez les hommes, mais de seulement quatre ans et demi chez les femmes. Ce n’est pas seulement qu’en bas de l’échelle le travail expose à plus de maux[2], mais que moins les gens sont diplômés, moins ils sont enclins à consulter la faculté pour dépister les maladies que l’âge amène ou précipite.

L’auteur de la note met un bémol en observant que « l’espérance de vie des ouvrières est supérieure d’un an à celle des hommes cadres », et que l’écart entre diplômés et non diplômés est nettement plus important chez les hommes que chez les femmes.

Suppléons sa timidité à présenter les données de façon agrégeant la niveau de diplôme et le sexe : les femmes sont plus diplômées, et l’on entend assez dire que ce serait sans bénéfice sur le marché du travail ; mais en termes d’espérance de vie, l’écart entre les cadrettes et les bleus de chauffe est de huit ans.

Pas de quoi inspirer un titre de journal ?

[1] Insee Première, Nathalie Blanpain, http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?reg_id=0&ref_id=ip1584

[2] « Les natures mêmes des professions exercées expliquent en partie ces écarts.”

Jean-Claude Kaufmann, sociologue du demi-couple

Jean-Claude Kaufmann, sociologue du demi-couple

Avec Piégée dans son couple, le « sociologue de l’intime » fait preuve d’une tranquille, sinon étonnante désinvolture.

Parce qu’il a eu « beaucoup de mal à trouver des témoignages d’hommes » (le Figaro du 18 mars 2016), Jean-Claude Kaufmann bat l’estrade avec un essai sur le couple[1] où il n’appuie son propos que sur celui des femmes. Lire la suite

La saturnale des “bruns” (note sur l’herméneutique féministe de Cologne)

La saturnale des “bruns” (note sur l’herméneutique féministe de Cologne)

Le 8 mars, date désormais revêtue de la prééminence dans le calendrier du marketing idéologique, revêt en 2016 une importance particulière pour les tenants de la doxa, après les événements de Cologne. Car ils en ont mis en jeu les fondements mythologiques.

Avec l’implication quasi exclusive de populations immigrées d’origine arabo-musulmane à dominante maghrébine, selon les rapports de police[1], les agressions qui ont marqué le réveillon allemand ont pris de court le plus visiblement les gauches morales du féminisme et de l’antiracisme, mais au-delà de ces franges les plus politisées, c’est tout le confort axiologique du féminisme qui en a été affecté, ne lui laissant d’autre option que l’amalgame.

Le 18 janvier, un « collectif » d’organisations tenait ainsi à Paris un rassemblement dénonçant « les violences faites aux femmes, le sexisme, le racisme » où la posture avantageuse du refus de toute « récupération » pour « discréditer la politique d’accueil des réfugiés » faisait figure de clause de style avant cette réformation principielle : « En aucun cas les violences faites aux femmes n’ont à être instrumentalisées ! Elles ont lieu dans tous les pays, dans tous les milieux, dans tous les espaces. »[2]

En somme, si révoltant que ce soit, il ne se serait rien passé que d’ordinaire auquel l’événement s’amalgame.

Or les témoignages sur l’atmosphère qui régnait autour de la gare de Cologne (le Monde du 21 janvier 2016) laissent assez voir que le phénomène de foule qui se jouait là était d’une autre nature que ce qui réunit ordinairement les bandes affinitaires ou vicinitaires de jeunes mâles en rut.

Et la thèse policière d’un genre d’émeute délibérément organisée fait figure de bricolage ad hoc.[3]

Ces hommes, souvent mûrs, étaient trop nombreux pour ne pas être anonymes les uns pour les autres. Leur communauté de condition (« des hommes bruns », dit une rescapée citée par le Monde) ne fait guère de doute et rien ne va mieux l’attester que les efforts et les mensonges de la police locale pour le cacher : tous arabo-musulmans, la plupart « nafris », maghrébins mais demandeurs d’asile et assimilés aux « réfugiés Merkel ». Et tous sexuellement frustrés. Prêts à s’abuser d’une apparence de carnaval.

Il ne reste pas grand-chose en Europe, du renversement périodique et grotesque des normes et des hiérarchies, qui renvoie aux saturnales romaines et à leur parfum de foutre. Quelques villes de carnaval en entretiennent le souvenir plus ou moins spectral, Cologne, donc, plus bruyamment que Nice, mais il n’est pas toujours besoin d’attendre mardi gras pour apercevoir l’ectoplasme ; l’ordre social alloue aux pulsions dionysiaques quelques brefs moments très encadrés lors de fêtes profanes, comme en France le bal du 14-Juillet, ou telle « fête » locale que ses acteurs ont assez légitimée pour ce faire, ou réveillon du 31 décembre.

S’il ne manque qu’une observation au dernier roman de Houellebecq, c’est qu’en sa répugnance grandissante à risquer symboliquement l’ordre du monde, l’Occident et son esprit de sérieux finira pas être mûr pour la conversion. Car l’islam a instauré depuis longtemps la civilisation la plus acharnée à interdire, prévenir, compenser ou réprimer le désordre carnavalesque, la suspension du jugement moral, la décompression. La pression sociale à l’inverse, toujours chez lui identifiable à la volonté unie de son Dieu lointain mais vétilleux, ne souffre pas d’intermittence, a fortiori pas de rupture. Sinon la rupture du jeûne arrosée de soda. Pauvre soupape.

La rencontre soudaine, à la défaveur d’une migration subie, avec l’égalité des sexes, la mixité du quotidien et des lieux publics, la relative permissivité qui prévaut en Europe, en même temps qu’avec la prééminence symbolique et morale qu’y occupent les femmes, n’a pas laissé à ces hommes le temps d’un commencement d’acculturation. Tout les égare. A Cologne, la réinterprétation empirique, dans leur imaginaire inégalitaire sous le critère du sexe, de l’apparence de désordre des mœurs va les conduire au même moment dans un même lieu, avec les mêmes dispositions. Il ne leur aura fallu qu’un signal.

Ce signal, c’est le 31 décembre et ses promesses, le seul événement festif à caractère un tant soit peu transgressif qui se soit universalisé, et jusqu’en terre d’islam, où à défaut d’occasionner de grands chahuts il rend plus tangible à ses ressortissants (au spectacle télévisé du vacarme qu’il fait ailleurs) ce que cette culture porte d’ennui et de résignation.

Le 31, fête mondialisée, fête aussi de la mondialisation. Or de cette société mondiale de la marchandise, dont le 31 célèbre la joie avec ce qu’il faut de rots et d’obscénités, les « réfugiés » à majorité musulmane sont les ilotes, et les Allemands les maîtres (parmi d’autres s’entend).

Les esclaves aujourd’hui, ce sont ceux que la guerre ou la misère déracinent et dont le sort dépend du bon vouloir des Etats hôtes. Une sourde rumeur s’est répandue parmi eux que dans cette ville, et ce jour, leur frustration serait fugitivement allégée. Qu’ont fait les « hommes bruns » du 31 décembre ? Ils ont renversé la hiérarchie habituelle entre les hommes de la façon la plus transgressive, la plus carnavalesque : en s’en prenant aux femmes de leurs maîtres.

Pourtant l’interdit pèse, il s’énonce dans un langage dont ils ignorent le code, mais il n’est pas absent. Les « hommes bruns » savent que ces femmes ne sont pas les leurs et que la loi les protège. Une loi, du moins. Mais une norme qu’ils ont assez intériorisée et qu’ils partagent assez entre eux pour que demeure bridée la dynamique d’une violence de foule, de ce qui aurait été une émeute sexuelle. La transgression ne sera pas collectivement assumée. Si nombreuses qu’elles seront, les agressions sexuelles, au regard de la foule que la même pulsion travaille, seront sporadiques.

La presse de droite[4] montera en épingle les propos lénifiants de la mairesse de Cologne sur la « distance d’un bras », pour conclure que le féminisme cède le pas au tiers-mondisme … Mauvaise pioche. Si l’opinion féministe rechigne à nommer les agresseurs pour ce qu’ils sont, ce n’est pas tant par scrupule « antiraciste » que par crainte de perdre sa principale raison d’être : la fable d’un « patriarcat » persistant dans le monde occidental.

Le « pas-d’amalgame » (des migrants aux agresseurs) n’est qu’alibi. Au-delà de la commisération pour les victimes des agressions, ce que le féminisme déplore est que l’événement ne se soit pas plié à la raison idéologique, et même qu’il la démente : les agresseurs, au moins une partie significative d’entre eux, auraient dû être allemands[5].

D’où l’importance pour les groupes féministes ultras, d’abord enclins à la prudence, de réaffirmer la force de slogans affirmant la consubstantialité du féminisme et de l’antiracisme[6]. Gentiment encouragés depuis les palais nationaux à faire un peu de bruit pour conjurer le risque de « dérive xénophobe », OLF et autres sectes auraient de toute façon dû se résoudre à sortir du bois, pour réaffirmer la faute primordiale du mâle occidental. Heureusement que le 8 Mars y pourvoit d’abondance.

 

[1] http://www.lefigaro.fr/international/2016/01/12/01003-20160112ARTFIG00267-cologne-la-police-designe-des-delinquants-maghrebins.php.

[2] Les termes typiques employés par ledit collectif, repris par exemple sur https://effrontees.wordpress.com/2016/01/16/cologne-contre-les-violences-faites-aux-femmes-contre-le-sexisme-contre-le-racisme.

[3] Si la pensée magique s’est déployée surtout à gauche dans l’affaire de Cologne, les tentatives de manipulation de l’opinion ne s’y sont pas limitées. Il a aussi fallu à ceux que la passion féministe laisse plus froids trouver une cause agissante, et rassurante, à des événements d’une radicalité profonde (si l’on veut bien excuser le pléonasme). Les services de police ont ainsi inventé des « réseaux criminels marocains » qui auraient prémédité et organisé un harcèlement de masse à la manière du « taharrush gamea » des foules de la place Tahrir au Caire. Ou la pègre saisie par le goût de la publicité…

[4] Valeurs actuelles, prompt à en faire son miel.

[5] Or tout au plus la police annoncera-t-elle à la mi-janvier, dans un décompte hautement sujet à caution, que parmi une trentaine de suspects arrêtés figurent « un Serbe, un Américain et trois Allemands » (www.huffpostmaghreb.com/2016/01/13/cologne-marocains-algeriens_n_8968738.html).

[6] Cf. par exemple la pathétique visée théoricienne de Jules Falquet, « La “Nuit du 31 décembre 2015” en Allemagne et ses effets en France : Diviser les opprimé-e-s, tant qu’illes [sic] se laissent faire » in Mouvements, 5 mars 2016 (http://mouvements.info/la-nuit-du-31-decembre-2015-en-allemagne-et-ses-effets-en-france-diviser-les-opprime-e-s-tant-quilles-se-laissent-faire/) : «Au même moment, d’autres hommes, en Allemagne et ailleurs, ont pu, comme chaque année et comme chaque jour, exercer toutes sortes de violences sexuelles routinières, dans les établissements scolaires, les lieux de travail, les maisons ou les rues. (…) Les hommes blancs ont raison d’avoir des craintes. Si les femmes blanches et les hommes racisés s’unissaient et, plus largement même, si l’ensemble des femmes et l’ensemble des racisé-e-s s’unissaient, leur règne serait bien compromis. »

Remarques sur un idéologème – 5. Passerelle gauche-droite pour un discours de classe

Remarques sur un idéologème – 5. Passerelle gauche-droite pour un discours de classe

 

Avec l’invention du stéréotype, l’idéologie féministe est devenue accueillante aux sensibilités de droite. Or cette qualité de passerelle  gauche-droite répond à un enjeu majeur de légitimation des classes dirigeantes.

Jusqu’à une période assez récente où le féminisme était essentiellement marqué à gauche, l’invocation accusatrice du « système » suffisait à expliquer que des acteurs s’obstinent à des comportements aux effets défavorables à leur groupe. Si tant de femmes choisissaient d’embrasser des professions notoirement moins rémunératrices que d’autres que se disputaient les hommes, c’est que « le système » les y inclinait.

Or l’invocation magique du système ne convenait pas aux franges de l’opinion publique marquées à droite, traditionalistes, libérales ou conservatrices, que réunit la conviction qu’aucun système n’efface la responsabilité individuelle. Lire la suite

Remarques sur un idéologème – 4. Stéréocritique, délation, management

Remarques sur un idéologème – 4. Stéréocritique, délation, management

« Dénoncer sans relâche les stéréotypes »[1] est la mission que revendiquent hautement le HCEfh et autres « Laboratoires de l’égalité ». Mais en pratique, dénoncer quoi, et à qui ?

« Stéréotype » désigne des énoncés (« des représentations schématiques et globalisantes, des croyances largement partagées »)[2], mais la dénonciation des stéréotypes ne s’intéresse pas à la question de savoir qui les énonce, et même s’ils sont effectivement énoncés (depuis quel extérieur, disions-nous). L’enquête sur la réalité et les conditions du recours au stéréotype dans le discours des acteurs est tenue pour superflue. Qui l’emploie, dans quelles circonstances, à l’appui de quel propos, selon quelle fréquence, etc., tout cela n’est pas sujet à interrogation sérieuse. Lire la suite

Remarques sur un idéologème – 3. Usages des mots et biais cognitifs

Remarques sur un idéologème – 3. Usages des mots et biais cognitifs

Détour par le « système 1 » du Pr Kahneman. Le langage ne peut être exempt de « stéréotypes », mais la frénésie policière qui s’est emparée des pouvoirs publics pour l’en expurger entend faire comme si…

Dans la vie, celle que l’État et ses appareils s’emploient à réguler mais échouent à contrôler tout à fait, la plupart des idées que nous mobilisons spontanément, dans les gestes de tous les jours, sont du même ordre que le préjugé ou le stéréotype. Sans elles, nous ne saurions, nous ne pourrions pas vivre.

La raison raisonnante, la vérité académique (qui souvent prête à rire), la techno-science brevetée, ce n’est pas avec ça que nous vivons, de l’instant où nous posons le pied par terre au saut du lit et jusqu’au moment d’y retourner pour passer le manche à l’inconscient, seul maître de nos rêves.

Ce qui nous gouverne, la plupart du temps de notre veille consciente, c’est un régime où des schèmes plus ou moins conscients nous dirigent en nous épargnant l’effort d’une pensée analytique, d’une pensée trop lente pour nos besoins immédiats, qui s’enchaînent à un rythme auquel elle ne saurait répondre. Ce qui nous gouverne, c’est le règne des raccourcis mentaux, auquel touche la sociologie avec les concepts d’ethos ou d’habitus, la psychologie comportementale ou, assis sur elle, les behavioral economics. C’est le « système 1 » de Daniel Kahneman[1], le fast thinking, le règne des heuristics (raccourcis mentaux), des automatismes, des intuitions nées de l’habitus ou de biais cognitifs. Système mental qui porte à l’erreur, sans doute, surtout dans les domaines et les disciplines contre-intuitives – comme la statistique –, mais qui s’avère en d’autres cas plus efficace qu’une réflexion laborieuse et elle aussi sujette à l’erreur. Lire la suite

Remarques sur un idéologème – 2. Stéréotype, cliché, préjugé

Remarques sur un idéologème –  2. Stéréotype, cliché, préjugé

Comment la langue, politique, puis académique et bientôt juridique en est-elle arrivée à parler aussi systématiquement de « stéréotypes », à propos de la socialisation sexuée, et de toute question relative à la distribution des rôles sous l’angle comparatif des hommes et des femmes ?

Tel que le décrit la doxa étatique (« des représentations schématiques et globalisantes, des croyances largement partagées… »)[1], le stéréotype ne devrait pas se limiter aux représentations des différences sexuelles. Pourtant, la même définition l’y assigne, précisant « stéréotypes de sexe ». Mais cela va sans dire, comme les notions d’égalité et d’inégalités sont aujourd’hui préemptées par l’axe femme-homme, fût-ce au détriment de la réduction d’inégalités criantes, à la mode anglo-saxonne (les Noirs américains, les Aborigènes australiens ou la classe ouvrière anglaise en savent quelque chose)[2].

Dans le champ de pratiques, d’échanges symboliques, d’entre-soi, et de production idéologique qui est celui du féminisme contemporain, l’influence anglo-saxonne est du reste prégnante. Pour juger du succès du « stéréotype » comme catégorie de la pensée, il faut donc ne pas perdre de vue l’antériorité de stereotype dans le corpus anglo-américain. Antériorité dans les publications savantes ou demi-savantes des gender studies, mais aussi dans un emploi plus large, dans la langue de tout le monde. Mais il se trouve qu’en français l’habituelle traduction de stereotype était simplement « préjugé »[3].

Alors quoi de plus ? Quoi de plus que clichés, ou idées reçues ? Qu’est-ce que « stéréotype » prétend dire de plus que « préjugé », à part d’être un néologisme dû à une anglomanie grégaire[4] ? Se le demander, c’est viser ce que la propagande veut lui faire dire. Lire la suite

« Stéréotypes », remarques sur un idéologème – 1. Le féminisme des intellectuels

« Stéréotypes », remarques sur un idéologème – 1. Le féminisme des intellectuels

Les choix d’orientation des femmes persévérant à déterminer une répartition des métiers et des fonctions dont l’effet est, in fine, une infériorité salariale en moyenne, il fallait que le féminisme trouve une parade. La « lutte contre les stéréotypes » est la réponse de la doxa à cette rébellion du réel.

Le 4 août 2014, la loi « pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes » hissait au rang des priorités nationales le « recul des stéréotypes sexistes » – chargeant entre autres le CSA d’une mission de surveillance et de sanction des contenus audiovisuels1. Après la constitution du « HCEfh », entité dont le budget2 semble largement affecté à leur dénonciation, les « stéréotypes » devenaient ainsi l’un des référents négatifs majeurs de la parole et de l’action publiques, et du kit de qualification du mal (« terrorisme », « populisme », « addiction », « xéno/homo/islamo-phobie », etc.). Le 19 mai 2015, le ministre du travail François Rebsamen annonçait dans le cadre d’un assez velléitaire « plan de lutte contre les discriminations en entreprise » (nouveaux indicateurs, valorisation des bonnes pratiques, études ad hoc…), le lancement prochain d’une « grande campagne de sensibilisation auprès du grand public sur le thème de la lutte contre les stéréotypes ».

Quel est donc cet objet de la propagande ? Le présent propos est de déconstruire la notion de stéréotype, en la soumettant à quelques questions simples. En quoi se différencie-t-elle ? Depuis quand est-elle apparue ? Comment une société préoccupée d’elle-même et de sa représentation a-t-elle pu être tenue si longtemps dans l’ignorance qu’elle était agie par des stéréotypes ? D’où émane l’énoncé de la « lutte contre les stéréotypes », quels intérêts engage sa promotion dans le discours étatique ? Où s’étend son domaine ? Lire la suite

Loi Rebsamen, effets pervers en vue

Loi Rebsamen, effets pervers en vue

Tandis que les officines féministes rivalisent 1 pour dénoncer les dispositions – plutôt raisonnables – du projet de loi « Rebsamen »2 visant à simplifier les « obligations d’information et de consultation » dans les entreprises, une autre mesure du même texte, authentiquement pernicieuse elle, ne suscite apparemment pas tant d’inquiétudes.

Elle le devrait pourtant, parmi l’ensemble des organisations syndicales, et des inquiétudes d’un autre ordre.

L’« obligation de représentation équilibrée entre femmes et hommes sur les listes des élections professionnelles » prévue par le ministre du Travail va en effet compliquer la composition de listes libres et indépendantes par les organisations syndicales. Lire la suite

Le « Quart en moins » ou l’enfarinage

Le « Quart en moins » ou l’enfarinage

Le « quart », selon les années et les points de vue 25 à 30 %, qui manquerait au salaire féminin par rapport au salaire moyen masculin, est dans les représentations comme la tête de l’hydre qui repousse chaque fois que l’examen critique la réduit.

On peut bien objecter (ou concéder, la doxa s’y résout nolens volens) les facteurs structurels qui l’expliquent – et à notre sens la réduisent à rien –, c’est toujours le chiffre magique de la moyenne globale qui revient à la surface du bruit médiatique, jaillissant sous la plume du sociologue biaiseux ou du journaliste pressé, pour illustrer tel ou tel aspect de la distribution de l’emploi ou des comparaisons femmes-hommes.

Ces facteurs structurels, Rachel Silvera, qui a publié Un quart en moins[1], en reconnaît avec d’autres auteurs un bon nombre : temps de travail, rémunération spécifique aux heures supplémentaires, catégories d’emploi, qualification, secteur d’activité, taille de l’entreprise… Et comme autant d’auteurs néglige de chercher les autres, pour aboutir à un taux de « 9 % de l’écart salarial » qui demeurerait « inexpliqué »[2].

Le « quart en moins » n’est pas un fait, mais seulement le résultat d’un arrêt contingent de la lecture à un moment – la moyenne globale – de la représentation statistique. Lire la suite

Harcèlement de rue

Harcèlement de rue

Une association d’étudiants de Sciences Po Lyon[1] a organisé l’automne dernier pour son bulletin une enquête sur le « harcèlement de rue à Lyon ». Entreprise promise à des résultats improbables[2].

Pour commencer, ce qu’est le « harcèlement de rue » (en fait pas seulement de rue), le questionnaire omet de le préciser. La notion de harcèlement y procède d’un amalgame implicite entre la drague et le viol, la première étant par défaut assimilée à un premier degré du second. Cela garantit-il que toutes les répondantes l’entendront de la même façon ?

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Main courante

Main courante

Dissuader de toute démarche les hommes victimes de violences conjugales ? Le déni orchestré depuis les sommets de l’État pour affirmer que la violence n’a qu’un sexe ne devait pas suffire.

En annonçant la veille du 25 novembre 2014 (http://qwt.co/5139jf), « journée de la violence faite aux femmes » (selon l’éphéméride panique qu’affectionnent les médias, « journées sans », « journées de », « journées contre »…), un « plan contre la violence conjugale », la ministre de la Justice ajouté sa pierre à un vieil édifice du mensonge.

En 2003, dans son livre Fausse Route, Elisabeth Badinter s’inquiétait d’une dérive du féminisme aboutissant à un déni militant de la violence féminine. Elle observait que la violence conjugale, réputée entièrement imputable aux hommes, était d’autant plus méconnue dans sa dimension féminine qu’elle n’était à cet égard pas mesurée. Et de dénoncer le biais systématique de la sociologie officielle en la matière (la malhonnêteté de l’Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France, Enveff)[1].

Onze ans après, le phénomène n’est pas davantage mesuré. Les services sociaux sont toujours aussi myopes, les sociologies d’État aussi portées au déni, les services policiers inaptes à recueillir d’improbables plaintes masculines.

Choisir le 25 novembre pour évoquer la « violence conjugale » a été de la part de Christiane Taubira une façon éclatante d’afficher sa préférence pour la vision la plus manichéenne.

Le plus grave tient cependant au « plan » lui-même, dont tout le propos est d’accentuer le déni.

Il prévoit en effet un encouragement systématique au dépôt de plainte par les plaignantes potentielles, et la dissuasion du recours à la main courante.

Le motif de désinhiber les victimes parmi les femmes est vertueux, mais si son efficacité est en l’occurrence incertaine, son effet collatéral est sûr. La mesure va dissuader davantage de toute démarche les hommes victimes de violences verbales ou physiques, que le plus souvent répugne la simple demande de conseil, a fortiori une main courante, a fortiori une plainte.

Pas de chiffre ici, inutile d’ajouter à la surenchère fantaisiste, comme l’estimation par les pouvoirs publics du nombre de femmes victimes de violences qui ne portent pas plainte (on peut ainsi lire sur le site du gouvernement que sur «  86 000 femmes [qui] indiquent avoir été victimes de viol ou de tentative de viol, seules 10 % déposent plainte » ; le recrutement de ces « indicatrices » laissant pour le moins perplexe). Côté masculin, le silence honteux du pauvre type humilié va de soi, compliqué du remords de s’entendre reprocher comme sienne la violence qu’il subit ; ça va de soi, on la ferme.

Et pour faire bonne mesure, l’encouragement systématique au dépôt de plainte que va instituer le gouvernement ne manquera pas non plus de créer un appel d’air aux dénonciations calomnieuses, déjà nombreuses (comme celles de pseudo-victimes en procédure de divorce que des cercles militants encouragent à obtenir le maximum au civil en s’appuyant sur le pénal, pseudo-victimes qui doivent compter parmi les « indicatrices » sus-mentionnées).

[1] Les réflexions d’Elisabeth Badinter sont rappelées et mises en perspective dans les trois articles d’Olivier Malvolti (2010), « La violence féminine : les chiffres tronqués de la violence conjugale » (http://qwt.co/px9ybx).