Main courante

Main courante

Dissuader de toute démarche les hommes victimes de violences conjugales ? Le déni orchestré depuis les sommets de l’État pour affirmer que la violence n’a qu’un sexe ne devait pas suffire.

En annonçant la veille du 25 novembre 2014 (http://qwt.co/5139jf), « journée de la violence faite aux femmes » (selon l’éphéméride panique qu’affectionnent les médias, « journées sans », « journées de », « journées contre »…), un « plan contre la violence conjugale », la ministre de la Justice ajouté sa pierre à un vieil édifice du mensonge.

En 2003, dans son livre Fausse Route, Elisabeth Badinter s’inquiétait d’une dérive du féminisme aboutissant à un déni militant de la violence féminine. Elle observait que la violence conjugale, réputée entièrement imputable aux hommes, était d’autant plus méconnue dans sa dimension féminine qu’elle n’était à cet égard pas mesurée. Et de dénoncer le biais systématique de la sociologie officielle en la matière (la malhonnêteté de l’Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France, Enveff)[1].

Onze ans après, le phénomène n’est pas davantage mesuré. Les services sociaux sont toujours aussi myopes, les sociologies d’État aussi portées au déni, les services policiers inaptes à recueillir d’improbables plaintes masculines.

Choisir le 25 novembre pour évoquer la « violence conjugale » a été de la part de Christiane Taubira une façon éclatante d’afficher sa préférence pour la vision la plus manichéenne.

Le plus grave tient cependant au « plan » lui-même, dont tout le propos est d’accentuer le déni.

Il prévoit en effet un encouragement systématique au dépôt de plainte par les plaignantes potentielles, et la dissuasion du recours à la main courante.

Le motif de désinhiber les victimes parmi les femmes est vertueux, mais si son efficacité est en l’occurrence incertaine, son effet collatéral est sûr. La mesure va dissuader davantage de toute démarche les hommes victimes de violences verbales ou physiques, que le plus souvent répugne la simple demande de conseil, a fortiori une main courante, a fortiori une plainte.

Pas de chiffre ici, inutile d’ajouter à la surenchère fantaisiste, comme l’estimation par les pouvoirs publics du nombre de femmes victimes de violences qui ne portent pas plainte (on peut ainsi lire sur le site du gouvernement que sur «  86 000 femmes [qui] indiquent avoir été victimes de viol ou de tentative de viol, seules 10 % déposent plainte » ; le recrutement de ces « indicatrices » laissant pour le moins perplexe). Côté masculin, le silence honteux du pauvre type humilié va de soi, compliqué du remords de s’entendre reprocher comme sienne la violence qu’il subit ; ça va de soi, on la ferme.

Et pour faire bonne mesure, l’encouragement systématique au dépôt de plainte que va instituer le gouvernement ne manquera pas non plus de créer un appel d’air aux dénonciations calomnieuses, déjà nombreuses (comme celles de pseudo-victimes en procédure de divorce que des cercles militants encouragent à obtenir le maximum au civil en s’appuyant sur le pénal, pseudo-victimes qui doivent compter parmi les « indicatrices » sus-mentionnées).

[1] Les réflexions d’Elisabeth Badinter sont rappelées et mises en perspective dans les trois articles d’Olivier Malvolti (2010), « La violence féminine : les chiffres tronqués de la violence conjugale » (http://qwt.co/px9ybx).

Facteurs structurels négligés – 6. La fatigue du travail

Facteurs structurels négligés – 6. La fatigue du travail

L’impact des interruptions de carrière associées à la maternité sur le salaire féminin est fréquemment avancé, à raison, pour sa contribution aux écarts moyens constatés entre les femmes et les hommes. Ce qui est moins recherché, ce sont les considérations, contraintes et motivations qui sous-tendent ces interruptions.

Volontaires ou subies, les réductions d’activité des salariées ? Les données tirées du « module complémentaire » de l’enquête Emploi 2010 de l’Insee tendent[1] à montrer que les interruptions de carrières ou réductions d’activité, qui touchent une femme sur deux après une naissance, sont au premier chef,  bien avant les problèmes de garde, motivées par l’idée que les mères se font du bien de l’enfant et par le désir de se consacrer à son éducation.

Mais derrière l’apparente unité des motivations, la stratification sociale joue fortement. Chez les employées et ouvrières (ou classes de diplômes CEP à bac), Lire la suite

« WomanTax” : égarements et dévoiement

Militante GeorgetteLa DGCCRF serait sur les dents. Le cabinet du ministre de l’Economie a en effet annoncé avoir lancé ce 3 novembre 2014 une enquête visant à savoir si pour un même produit ou service les femmes paient plus cher que les hommes. A l’origine de cette fière annonce, un des innombrables et interchangeables « collectifs » féministes qui courent le coup médiatique, les « Georgette-Sand ».

Passé le premier rire ou le haussement d’épaules, à la vue de la une du Parisien, la confirmation, dans les heures qui ont suivi, que l’État prenait au sérieux la querelle d’une bande de copines qui font leurs courses chez Monop’ appelle quelque remarques, et questions.

Prétendre qu’il y a discrimination du fait qu’un rasoir rose coûte plus cher de quelques centimes qu’un rasoir bleu, comme si les consommateurs en situation de l’acheter étaient considérés selon leur sexe, est un curieux procès à l’endroit tant des commerçants qui diffusent ces produits que de ceux qui les fabriquent. En fait, on ne sait pas trop à qui le procès est intenté ; le bonheur de la dénonciation l’emporte sur le souci de qualifier l’imputation.

Tant pis si la femme ou l’homme qui fait les courses est susceptible d’acheter indifféremment des produits « féminins » ou « masculins », si des écarts de prix relatifs à des produits dont on ne peut présumer qui en sera l’acquéreur – même si on devine le sexe de leur utilisateur (pour autant qu’ils ont été ciblés) – ne constituent en rien une discrimination.

Pourquoi ne pas aller au bout ? C’est le marketing qui est en soi une entreprise de discrimination, et il faut blâmer aussi les fabricants de jouets de pratiquer une discrimination par l’âge.

Les Français seraient ignorants en économie ; et voilà que l’État les encourage à ignorer que, derrière les produits, les « unités de besoin » diffèrent souvent d’un sexe à l’autre. Faut-il douter de la physionomie des Georgettes au point de rappeler, à propos de ce pauvre rasoir, les parties du corps qui, dans un cas où dans l’autre, appellent son usage ?

Et l’État feint-il d’ignorer que les entreprises assurent leur bénéfice en jouant de la marge ou du volume, selon que les volumes sont plus ou moins élevés, les produits plus ou moins concurrencés, la clientèle plus ou moins fidèle à une marque, etc. Les rasoirs roses ne coûtent vraisemblablement pas beaucoup plus cher à produire que les bleus, mais s’il s’en vend moins, ils sont plus chers. Si l’on compare d’autres produits sexués comme les crèmes hydratantes, on constatera sans doute un effet symétrique (offre et clientèle plus étroites côté masculin, et positionnement décalé vers le haut de gamme…), effet qu’on se gardera d’appeler « man tax ».

Ah oui, dira Georgette, mais les coiffeurs ? Les coiffeurs et les coiffeuses sont des personnes qui travaillent. Combien de temps passe Georgette entre les mains du coiffeur ? La DGCCRF va-t-elle planquer dans les salons de coiffure pour découvrir qu’Alfred en a fini en vingt minutes et Georgette en quarante ?

Belle campagne que celle qui tend à accréditer l’idée que le temps de travail est indifférent à la valeur des services et des produits ! Mais campagne bien en phase avec les attendus d’un certain consumérisme. La valeur du travail des autres, ça ne compte pas. Seule compte la fièvre consommatrice de Georgette.

Et son pouvoir d’achat contrarié par la « woman tax »

Qualifier de « taxe » les écarts de prix entre des produits soumis aux mêmes impositions est un abus de langage auquel les pouvoirs publics, sinon les « collectifs », devraient s’épargner de succomber. D’autant plus que la disparition revendiquée de cette prétendue taxe, sous couvert de mise à niveau des prix entre produits « genrés », prendra évidemment la forme d’une demande de baisse des produits roses plutôt que de hausse des produits bleus. Pour Georgette, ça va de soi. Pas pour celles et ceux qui fabriquent ce qu’achète Georgette. Le même jour où le Parisien titrait sur la « woman tax », les Echos mettaient en une le spectre de la déflation et le syndrome japonais qui menacent l’Europe…

Il est peu probable qu’à Bercy on ignore tout de ces circonstances. Mais y aurait-on oublié, au fait, que les prix à la consommation, jusqu’à plus ample informé, sont libres, depuis l’ordonnance du 1er décembre 1986 ? Cela relèverait de l’inconséquence – à moins qu’on n’y prépare une nouvelle ordonnance sur le sujet, ou un projet de loi Georgette ?

Qu’un ministre qui fut cosignataire d’un « rapport sur les freins à la croissance » et qui ne fait pas aujourd’hui mystère de l’inquiétude que lui inspirent les tendances déflationnistes à l’œuvre sur les marchés, se laisse circonvenir par une démagogie de ce tonneau est un aveu de faiblesse préoccupant.

Il est peu vraisemblable, bien sûr, qu’il en soit dupe, mais le cas alors est plus grave. Grave que devant n’importe quelle récrimination de n’importe quel groupuscule féministe la raison rende les armes. Et qu’elle ne les rende pas sans inconvénient même pour ce ministre, puisque sa reddition affecte directement les moyens dont il a la charge et les priorités politiques qui sont les siennes.

La DGCCRF, principale administration de contrôle dans le domaine de l’économie, est-elle si dépourvue d’occupations en ce moment, ou dispose-t-elle d’effectifs soudain si généreux, pour que sa tutelle lui confie une enquête sur cette querelle de muscadines ?

Il s’agit en somme de savoir au détriment de quelles missions les ressources de cette administration vont être dévoyées : la lutte contre la tromperie sur les sites de e-commerce, la sécurité des produits, le non-respect des délais de paiement, la sous-traitance pressurée par la course aux prix bas, les prix agricoles, les clauses abusives (liste non exhaustive, voir pour complément http://www.economie.gouv.fr/dgccrf) ?

Par curiosité, bien sûr.

De la scientificité du « gender » et de l’essentialisme (sur un entretien avec Laure Bereni)

De la scientificité du « gender » et de l’essentialisme (sur un entretien avec Laure Bereni)

Dans La Vie des idées (5 octobre 2011, entretien republié en octobre 2014,)[1], Laure Bereni, coautrice d’une Introduction aux Gender Studies, expose les « acquis des études sur le genre ». Prometteur.

Sauf qu’on cherchera en vain dans cet entretien les « acquis » du gender pour l’intelligence de la société. Laure Bereni n’en répertorie aucun, se contentant d’énumérer les noms de laboureuses du « champ » gender, académiques voire « canoniques » (sic). En revanche, les perles ne manquent pas dans ce pieux compendium.
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La querelle du ménage – 8. Solidarité intergénérationnelle, procès en devenir

La querelle du ménage – 8. Solidarité intergénérationnelle, procès en devenir

Les soins aux parents dépendants, enjeu social relativement récent, ont commencé de susciter une littérature, à visée juridico-légale, que le soupçon féministe a déjà préemptée.

Les soins aux parents âgés dépendants seraient le fait des femmes dans les trois quarts des cas[1]. L’étroitesse du périmètre d’observation de l’enquête Erfi lui a fait négliger ce domaine de « tâches » aux confins du domestique et du parental où l’engagement féminin semble pourtant de nature à alimenter la thèse du partage inégal

À en juger à la façon dont le sujet est abordé par le politique, il y a fort à parier que les études sur le sujet se caleront longtemps dans le moule de l’idéologie dominante.

Que veut dire en effet le législateur de 2014 lorsqu’il évoque le nombre, « environ 800 000 », des aidants, et qu’il écrit que « 62 % sont des femmes »[2] ? Il est remarquable que ce soit la seule forme de segmentation qu’il croit bon de retenir pour décrire le groupe. Lire la suite

La querelle du ménage – 7. Programme pour une étude de la “sociabilité” comme tâche

La querelle du ménage – 7. Programme pour une étude de la “sociabilité” comme tâche

Qui dans le couple détient la prééminence sur les relations familiales, amicales ou vicinales avec les tiers ?

À en croire la nomenclature de l’Enquête sur les relations familiales intergénérationnelles (Erfi) et sa rubrique « organisation de la vie sociale du ménage / invitations »)[1], la sociabilité du ménage reposerait principalement sur les femmes, et représenterait pour elles une « tâche » de plus. Il faut entendre ici la sociabilité dans sa plus grande extension, incluant les relations à l’intérieur de la famille au sens large, avec les ascendants, collatéraux et leurs lignées, les relations amicales et vicinales (voisins de résidence ou de quartier, parents d’élèves, etc.).

Que signifient le fait que les femmes revendiquent en la matière (Erfi est une enquête « déclarative ») une prééminence que les hommes ne semblent pas leur disputer ? Lire la suite

La querelle du ménage – 6. Eikoanomia (du gaspillage alimentaire)

La querelle du ménage – 6. Eikoanomia (du gaspillage alimentaire)

Égalité civile, société de consommation, mode de vie urbain, taux d’activité élevé des femmes : la conjonction de ces facteurs et d’autres traits des sociétés industrielles et postindustrielles a depuis longtemps réuni les moyens d’un ébranlement sans retour de la famille patriarcale, celle-là même dont le féminisme dénonce la perpétuation avec la thèse de l’« assignation » aux tâches ménagères.

L’observation de la préparation des repas ne porte guère à souscrire à cette thèse fantasmagorique. Bien sûr, l’Enquête sur les relations familiales intergénérationnelles (Erfi) relève que les hommes ne s’y impliquent que par intermittence[1]. Mais en valeur absolue le temps qu’y consacrent les femmes a beaucoup diminué au cours des dernières décennies. Lire la suite

La querelle du ménage – 5. Agents de la distribution des tâches domestiques – De la dilection

La querelle du ménage – 5. Agents de la distribution des tâches domestiques – De la dilection

Pour autant que leurs relevés soient fiables, ce qui est parfois sujet à caution (cf. supra, remarques sur les enquêtes Erfi et autres), les écarts de pratiques entre les sexes peuvent-ils être tenus a priori comme la résultante d’une négociation, à l’issue plus ou moins favorable à l’un ou l’autre conjoint, ou de contraintes intériorisées sous l’emprise de « stéréotypes de genre » au modus operandi mystérieux ? C’est ce que prétend le féminisme, dont ce sont deux présupposés majeurs.

Deux présupposés

Le premier, dont le féminisme aveugle la sociologie de la famille, consiste à réduire les nœuds complexes qui se nouent et se jouent dans la nuptialité, la conjugalité, la parentalité[1], à la figure de l’homo economicus appuyée sur le droit du contrat. Étonnante réduction, si l’on songe qu’elle est le fait de courants de pensée souvent hostiles au libéralisme[2] ; mais opération moins étrange quand elle résulte aussi d’une hostilité au contractualisme per se[3].

Le second présupposé est celui d’une forme de stupidité des acteurs et de leur docilité à des schémas de pensée qui œuvreraient tous dans le même sens. Là, le féminisme, comme d’autres idéologies avant lui, projette sur le social sa fantasmagorie de toute-puissance univoque (univocité du conditionnement par les stéréotypes, univocité de la bonne nouvelle émancipatrice Lire la suite

Du féminisme managérial – II. L’horreur de la beauté

Les féministes  se plaignent de leur « assignation » à l’apparence pour dissimuler un avantage relatif dans la course l’avancement des carrières.

À propos du travail, c’est une banalité d’entendre ou de lire parmi les récriminations féministes que les femmes engagées dans la vie professionnelle, c’est-à-dire la plupart d’entre elles, s’y voient « assignées à leur sexe », et « continuellement renvoyées à la sphère privée » de leur corps et de leur apparence[1]

L’argument est particulièrement prisé par celles des féministes qui exercent une profession libérale, Lire la suite

La parité, un bon motif d’abstention électorale

La parité, un bon motif d’abstention électorale

Chabadabada, ce n’est pas dans les moyens de tout le monde, aussi tout le monde ne peut pas se présenter. La parité sexuelle des listes est à la fois l’agent et l’alibi d’une dépossession démocratique

Le prurit paritaire, à l’origine présenté comme une mesure transitoire, visant à donner une impulsion à la représentation féminine dans l’attente de l’« évolution des mentalités » appelée à grossir la proportion d’élues, a bientôt été considérée par tous les partis comme une nécessité éternelle à valeur quasi constitutionnelle.

Revoilà les élections municipales et, aggravée cette année, la torsion imposée au libre choix des citoyens du fait de la parité autoritaire. Combien de regroupements locaux de citoyens, dans une commune de quelques milliers d’habitants, peuvent réunir le nombre de candidats suffisant, en passant sous ces fourches Caudines ?

L’obligation de présenter des listes chabada-bada agit comme un discriminant radical entre les groupements à visée civique et politique, puisque seuls les grands partis, constitués de longue date, disposent d’un vivier assez large pour répondre, dans des élections locales, à son injonction de corporatisme[1] sexué. Or ces scrutins sont ceux où les courants nouveaux apparaissent et s’affirment, s’enracinent peu à peu, et grâce auxquels ils ont une chance de subsister.

L’obligation paritaire, qui institue à leur détriment le quasi-monopole d’éligibilité des grosses organisations partisanes, est un facteur puissant d’oligarchisation de la vie publique, avec son cortège de clientélismes.

À l’intérieur des partis, des adhérents capables et motivés par la vie publique se trouvent écartés de places éligibles, allouées à des candidats potiches – d’un sexe ou de l’autre – sollicités et promus pour meubler l’alternance des cases paritaires, et à qui il est surtout demandé de faire la claque pour la tête de liste. Ainsi, alors qu’elle fragilise les maires des petites communes en compliquant la réunion autour d’eux des compétences dont ils besoin, dans les communes de quelque importance, où les partis sont implantés et concourent pour les élections, l’obligation paritaire accentue la personnalisation du pouvoir des maires, au détriment de la capacité délibérative de conseils municipaux affaiblis.

La réorganisation territoriale projetée pour réduire le « millefeuille » administratif pourra bien, ici ou là, par le retrait de telle ou telle compétence en matière d’urbanisme, rogner le pouvoir souvent monarchique que la loi française attribue aux maires. L’effet d’émiettement des sensibilités politiques exercé dans les partis par la constitution paritaire des listes continuera de garantir la pérennité de ce pouvoir monarchique, plus encore que l’idéologie managériale qui prétend faire d’eux des « chefs d’entreprise »[2].

Consolation des cumulards

Symptomatique à cet égard est le débat relatif à la limitation du cumul des mandats. : l’hypocrisie récurrente avec laquelle les élus cumulards justifient la nécessité, pour un député ou un sénateur, de détenir un mandat exécutif local, en alléguant « l’ancrage », dans le sacro-saint « terrain », témoigne seulement du mépris dans lequel ils tiennent l’exercice d’un mandat de simple conseiller municipal[3]. Il leur suffirait de siéger dans un conseil municipal à titre de conseiller, voire de conseiller délégué, pour répondre à la brûlante exigence du « terrain ». Mais d’un autre point de vue, ils n’ont pas tort de considérer qu’une potiche, ça n’a pas d’ancrage ; or leurs listes en sont pleines. Les professionnels de la politique, dans la période d’alternance rapide que la France connaît depuis les années quatre-vingt, savent trop la précarité des mandats parlementaires. Un mandat de maire est plus durable, surtout si l’autocratie locale est faiblement exposée à la compétition intrapartisane. Il est donc préférable que l’assemblée communale soit faible. Ce n’est donc pas tout à fait une coïncidence si en France la revendication de parité sexuelle des listes a émergé, avant de s’imposer, en parallèle avec la demande d’une limite au cumul des mandats.

L’interdiction du cumul va entrer dans les faits, mais les apparatchiks sauront s’en consoler. Car celui qui abandonnera à son rival de parti, pour une mairie, la course à la députation saura que la pérennité de son mandat de maire lui sera doublement garantie : « d’en haut » par l’impossibilité légale que son rival le lui dispute ; « d’en bas » par la difficulté pour ses concitoyens et chers administrés de constituer librement des listes susceptibles d’inquiéter la sienne du seul fait que leur nombre émietterait le vote. Une bipolarisation bien théâtralisée circonscrit le risque.

Faire taire

L’obligation paritaire parachève une évolution historique vers des scrutins de plus en plus corsetés et sous contrôle[4], au bénéfice des grands appareils.

Dans les petites communes, il était déjà difficile de trouver suffisamment de candidats avant l’introduction de la contrainte paritaire. Longtemps, il a été possible de présenter des listes incomplètes, et de panacher (on raye Untel, mais on vote pour le reste de la liste). La possibilité de panacher n’avait déjà plus cours dans les communes de plus de 3 500 habitants : à compter de 2014, le panachage est impossible à compter d’un seuil de mille habitants. Ce sont près de sept mille[5] communes et d’un cinquième de la population française qui sont concernés.

Le panachage, qui a existé an France dans des villes jusqu’à vingt mille habitants, donnait aux citoyens une grande liberté d’infléchir le produit des tractations d’appareils partisans[6].

Il était aussi porteur d’une liberté souvent injustement raillée comme encourageant l’expression d’intérêts catégoriels. Prenons donc la plus caricaturalement infrapolitique des catégories : si des joueurs de boules, fâchés que l’élargissement de la route ait mordu sur leur terrain, veulent porter le différend dans la lice électorale, qui est fondé à leur en contester le droit ? Personne en théorie, aujourd’hui pas plus qu’hier. Avec le système des listes incomplètes et du panachage, ils pouvaient espérer un élu au conseil. Avec l’obligation de listes complètes la difficulté est devenue grande. Car il va leur falloir constituer une liste de joueurs de boules, tant il est peu probable que leur cause passionne beaucoup de monde en dehors d’eux-mêmes. Mais avec la parité, la difficulté devient insurmontable.

Faut-il donc que se taisent les joueurs de boules, auxquels on peut ici substituer tous les groupes sociaux arithmétiquement minoritaires[7] ? Comme s’il avait été décrété que ne devaient plus être présentables au suffrage que des listes garanties à compétences générales !

C’est bien, en pratique, ce qui se passe. Se voient exclues, par une voie contournée et drapée de pseudo-vertu républicaine, les coalitions d’intérêts que peut légitimer tel dossier local sensible, tel événement, bref le cours de la vie, et l’expression spontanée du sentiment populaire. La parité sexuelle des listes est à la fois l’agent et l’alibi de cette dépossession. Face à cela, l’abstention du corps électoral ne peut plus être tenue pour du désintérêt à l’égard de la chose publique, mais pour une salubre contestation[8].


[1] À l’universel abstrait du citoyen, le corporatisme oppose traditionnellement l’idéal d’une homologie sociale entre les mandants et leur représentation, par corps de métiers. Le concept est applicable par extension aux communautarismes ethniques, religieux, etc. En faisant éclater le souverain selon un critère biologique, le féminisme a poussé l’idée à un point de tension auquel la pensée conservatrice, ou hier, fasciste, n’avait jamais atteint.

[2] Chefs d’entreprise qu’on entend rarement revendiquer la comparaison. Serait-elle si peu flatteuse ?

[3] Voir par exemple le plaidoyer d’un spécialiste du genre, Gérard Collomb : « Oui mais si je n’avais pas été sénateur… », http://www.rue89lyon.fr/2014/01/21/gerard-collomb-cumul-des-mandats-si-je-navais-pas-ete-senateur/, où l’on est prié de croire qu’un conseiller de sa majorité spécialement délégué à la métropole lyonnaise n’aurait jamais réussi à sa place à faire avancer le dossier…

[4] D’autres moyens de ce corsetage sont à chercher dans le coût des campagnes – quoi qu’on dise de la disponibilité des réseaux sociaux –, les seuils de prise en charge financiers, d’éligibilité, sans parler des parrainages pour la présidentielle…

[5] La grille que publie l’Insee sur la « Répartition des communes selon la tranche de taille » (http://www.insee.fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=14&ref_id=popop023) ignore ce seuil de 3 500 et réunit dans une même catégorie les commune de 2 000 à 5 000. Nous nous contentons donc ici d’une approximation, qui n’altère pas la portée du propos.

[6] Sans pour autant interférer avec la liberté de constitution et d’organisation des partis à la façon des « primaires » dans lesquelles le conformisme contemporain veut voir une avancée démocratique. En fait, les partis, « libres » selon le terme de la Constitution, le sont de moins en moins sous la Ve République, puisqu’ils ne sont plus libres de présenter les candidats qu’ils veulent…

[7] C’est-à-dire ne recouvrant pas une majorité de la population d’une commune, ou du moins une forte proportion dans le cas d’une grande ville. Le caractère minoritaire n’est pas nécessairement assorti d’une opposition à une majorité qui lui serait complémentaire (il n’y a pas d’entre-soi des non-joueurs de boules), ni d’un label « groupe dominé » origine contrôlée.

[8] Cf. la « seccessio plebis » évoquée par Michel Maffesoli dans ses Nouveaux Bien-pensants (Editions du moment, 2013). Selon l’Ifop, 35% des Français étaient tentés début janvier par l’abstention aux élections de mars (http://www.lejdd.fr/Politique/Municipales-l-abstention-pesera-lourd-646883).

Du féminisme managérial. I. La mobilisation incessante

Du féminisme managérial. I. La mobilisation incessante

Entretenant avec les aspirations professionnelles des femmes la relation d’une avant-garde autoproclamée à une masse tenue pour ignorante[1], le féminisme est à la fois un ethos d’intellectuels[2], et une idéologie légitimante. Du capital.

Le féminisme répond, comme toute idéologie, à un besoin de légitimation de classes savantes [3] engagées dans la conquête ou la sauvegarde du pouvoir. Il est manié dans le cadre d’une économie du discours, où les surenchères et les atténuations tracent les frontières entre les camps et engagent le populaire, dont on sollicite le vote, à prendre l’affaire au sérieux. En cela, le féminisme s’inscrit dans le lot de la vie des partis, la cuisine des programmes, les bricolages d’estrade.

Mais il est plus que cela. Car les classes savantes sont aujourd’hui beaucoup plus nombreuses que ne l’étaient, entre 1848 et la Libération, celles qui misèrent pour s’avancer sur les aspirations des classes ouvrières.

Ce n’est plus seulement l’État et ses prébendes qui sont en ligne de mire, mais toutes les organisations et institutions, privées comme publiques, auxquelles est attachée une forme de prestige social. Lire la suite

La querelle du ménage – 4. Option sécurité – Stratégies matrimoniales et écarts d’âge

La querelle du ménage – 4. Option sécurité – Stratégies matrimoniales et écarts d’âge

Passage à temps partiel, cessation temporaire, renoncement à une démarche d’avancement de carrière, et différenciation accentuée de l’investissement dans les activités domestiques… Pourquoi les naissances dans un couple d’actifs vont-elles porter à un arbitrage des revenus statistiquement « défavorable » aux femmes, alors qu’il résulte d’une décision commune et également libre ?

Les femmes sont souvent plus jeunes que leur compagnon dans l’avancement de leur carrière, parce qu’elles sont plus jeunes en âge d’autant. Dans huit cas sur dix, l’homme est plus âgé, et dans ce cas l’écart est plus important que lorsque c’est la femme qui est plus âgée[1].

L’écart d’âge entre les deux partenaires au mariage ou à l’union libre, voisin de deux ans en moyenne, est très stable sur une longue période d’observation (statistiques Insee établies depuis 1946) et assorti d’une relativement faible dispersion sociale, sinon – ce qui n’est pas indifférent – sous le critère du diplôme et du niveau de revenu (écart moindre entre hauts diplômés qui se sont rencontrés au sein d’une même classe d’âges, sur les bancs de l’Université pour faire court ; écart supérieur parmi les classes populaires où l’univers du travail, brassant les classes d’âges, ainsi que les lieux tous publics jouent un rôle plus éminent dans le choix du conjoint.)

Les stratégies matrimoniales aussi prédisposent au « sacrifice » partiel de la carrière. S’il est permis de douter que les hommes aient la haute main sur le marché du travail, il est moins douteux que les femmes ont la prééminence sur le marché conjugal. Lire la suite

La querelle du ménage – 3. Activité professionnelle, activités domestiques

La querelle du ménage – 3. Activité professionnelle, activités domestiques

La complainte de l’inégalité des tâches ménagères (inspirée par l’enquête Erfi) est entonnée dans une caverne. D’où ne s’aperçoivent pas les facteurs clés que sont le taux d’activité professionnelle et le volume d’heures que cette activité immobilise.

Les conclusions des études tirées d’Erfi négligent, on l’a vu, les effets de structure qui sous-tendent les résultats bruts apparents. Ce n’est pourtant pas faute que le principal ait été isolé. Deux études publiées en 2009 et 2010 [1] le concèdent, non sans réticence : le taux et le niveau (temps plein ou partiel) d’activité professionnelle. Ce sont eux qui déterminent le temps de présence à domicile des « personnes en couple cohabitant, dont la femme est âgée de 20 à 49 ans », selon l’intitulé Erfi.

Ces indicateurs de taux d’activité seraient encore plus éclairants, rapportés aux données déclaratives de l’enquête, en effet, s’ils étaient complétés par la comparaison des heures dépensées en transport pour se rendre au travail. Lorsque les deux conjoints sont actifs, Lire la suite

La querelle du ménage – 2. La pointeuse d’EDT et ses réglages

La querelle du ménage – 2. La pointeuse d’EDT et ses réglages

Une autre enquête épisodique, menée depuis 1966, supplée quelques-unes des faiblesses d’Erfi, non sans soulever d’autres questions. L’Enquête Emploi du temps (« EDT »)[1] de l’Insee menée en 2009-2010 livre, elle, des durées brutes dans l’évaluation des « temps sociaux quotidiens ».

La population de référence d’EDT est toutefois bien différente de celle d’Erfi : limitée aux femmes et hommes de 15 à 60 ans, hors étudiants et retraités, elle inclut les personnes vivant seules et les familles monoparentales (ce qui constitue un biais structurel de nature à fausser en partie l’interprétation de certains résultats, puisque les familles monoparentales avec enfants concernent principalement les femmes).

Comme l’indique le concept de « temps sociaux quotidiens », EDT n’est pas centrée sur le seul temps domestique et dépend moins, dans ses évaluations, du regard des acteurs sur eux-mêmes, ce qui tend à la rendre plus robuste qu’Erfi, tout en visant à plus de précision dans la décomposition de la partie « temps domestique » (où la nomenclature distingue une quarantaine de postes). Toutefois, l’affirmation que le recours au « carnet » permet d’« évaluer objectivement le temps passé aux tâches domestiques car il n’est pas demandé à la personne d’estimer cette durée elle-même »[2]n’emporte pas tout-à-fait la conviction. Lire la suite

La querelle du ménage – 1. Les montres molles d’Erfi

La querelle du ménage – 1. Les montres molles d’Erfi

 « Nous assumons l’immense majorité des tâches ménagères », écrivaient en 2011 les « 343 » de Libé [1] . Avec la tâche ménagère on touche au noyau dur de la complainte féministe, à ce qui repose sur le plus large consensus, et sur les études les moins discutées. Celles qui méritent par conséquent le plus de l’être. La présente section s’appuie sur les deux principales enquêtes récurrentes, émanant d’organismes publics, qui abordent le sujet, et sur des travaux qui en sont dérivés : l’Étude des relations familiales et intergénérationnelles (Erfi) et l’enquête Emploi du temps. Brèves histoires de temps. Le présent article traite de la première.

L’Étude des relations familiales et intergénérationnelles (Erfi, Ined-Insee)[2], l’une des principales sources, avec l’Enquête emploi du temps de l’Insee, des travaux sur les tâches ménagères et familiales, est menée parmi les personnes vivant en couple. D’emblée, il faut souligner, à l’encontre de l’utilisation partisane outrée qui peut en être faite, que les résultats qu’elle livre invalident l’expression « immense majorité » du manifeste des « 343 ». Des « tâches ménagères » dont elle examine la distribution entre conjoints (« préparation des repas », « vaisselle », « aspirateur », « repassage », « tenue des comptes », « courses alimentaires », ainsi qu’une mystérieuse rubrique « organisation de la vie sociale du ménage / invitations »), seul le repassage est selon elle un attribut exclusif pour une très nette majorité (66 %) de femmes. Les autres sont à forte participation masculine, même si cette participation paraît intermittente pour la « tâche » repas.

Reste que l’enquête Erfi est trompeuse, parce que portée à sous-estimer les contributions domestiques (ménagères et parentales) des hommes [3]. Cette sous-estimation est le produit de biais tenant à la fois aux conditions et aux présupposés de l’enquête, à ce qu’elle met en avant et à ce qu’elle ignore. La mesure est faussée, mais de façon univoque.

Biais de conditions d’enquête

Réalisée auprès d’un échantillon presque paritaire[4], Erfi est une enquête de type « déclarative ». Elle se fonde sur des entretiens, menés selon un protocole invariable, qui favorisent les interférences dues à l’appréciation subjective. Son exploitation ne fait pas, chez ses commentateurs, l’objet de recoupements avec d’autres sources.

Les déclarations reflètent-elles fidèlement les pratiques ? C’est tout le présupposé d’Erfi, Lire la suite